‹ Chansons de Thibault IVChapitre 3 sur 24 · RECHERCHES · texte numérisé non relu

RECHERCHES

Sur la Vie littéraire et les Œuvres de Thibault IV, Comte de Champagne et de Brie,

roi de Navarre,

De tous les princes , qui régnèrent en Champagne , le plus célèbre est Thibault IV. Son règne de cinquante ans mériterait un sérieux historien : quelques pages ne peuvent suffire a cette longve tâche. D'ailleurs, nous pardonnerait-on de l'entreprendre à propos de chansons ; ce serait abuser de la confiance du lecteur. Déjà nous allons, et trop souvent peutêtre , descendre dans le domaine des graves chroniques pour expliquer dés vers moins connus pour leur mérite réel qu'a cause du voile mystérieux, qui les protège contre l'oubli. Les poètes les plus harmonieux ne sont pas toujours de profonds hommes d'EUt : si Thibault eut prévu les médisances cruelles, que devaient attirer sur sa mémoire ses galanteries poétiques, il eut sans doute employé sa verve comme tant d'autres è chanter la déroute de Roncevaux ou les malheurs de Tristan et d'Yseolt. Mais pour les princes la vie du monde commence tôt. Ils sont aux prises avec la société bien avant que l'expérience leur prête son égide : et souvent ils payent cher l'honneur d'ouvrir la campagne au printemps de leurs jours. On fat sans pitié pour Thibault : la légèreté de son caractère se prêta merveilleusement à prolonger sa jeunesse pendant.

et à le rendre tour-à-tour le jouet de passions , qui ne furent pas les siennes, ou le dévoué serviteur d'une femme, qui le domina» parce qu'elle avait du génie et qu'il n'eut que de l'esprit et de la bravoure.

Ordinairement on cherche dans les chroniques ce qui peut éclaircir l'histoire : mais cette fois c'est elle, qui va rectifier les erreurs acceptées trop facilement par les conversations intimes et conservées avec complaisance par la tradition mal à propos crédule. Les personnages, qui vont entrer en scène, sont connus : il nous suffira de les nommer.

Henry I er , comte de Champagne, mourut en 1175 après avoir eu pour femme Marie de France , fille de Louis VII. Henry, II e du nom , l'aîné de ses fils , lui succéda. Compagnon de guerre de Philippe-Auguste, il contracta mariage pendant la croisade de 1191, avec Isabelle, reine de Jérusalem : de cette union naquirent Alix, qui depuis donna sa main au roi de Chypre Hugues de Lusignarr, et Philippine épouse d'Erard de Brienne. Elles étaient encore au berceau, quand elles perdirent leur père en 1192. Thibault, sod frère cadet , prétendit que la Champagne était un fief masculin et parvint à s'en emparer à l'exclusion de ses nièces, trop jeunes pour défendre leur héritage. — Ce prince, 5 e comte de son nom , partagea son lit conjugal avec Blanche , fille de Sanche VI et sœur de Sanche VU, tous deux successivement rois de Navarre. Il périt jeune (1201-1202) et laissa sa femme enceinte. Quelques mois après, elle mit au monde un prince, qui fut nommé Thibault comme son père : cette circonstance lui valut pour premier surnom celui de Posthume (1). Elle fut plus tard exploitée par les factions , quand elles éprouvèrent le besoin de le déconsidérer.

Thibault III avait pu , grâce à l'enfance d'Alix et de Philippine, se faire reconnaître comte de Champagne. Erard de Brienne voulut à son tour profiter de la minorité de Thibault IV , pour faire valoir les prétentions de sa femme. Pendant plusieurs années Blanche eut à défendre par les armes

(1) D. Anselme : Histoire de la Maison de France : 1126. ~ Toni> 2. — Les grandes chroniques de France : Paulin Paris, J*3& f Tom 4, p. 119.

les droits de son fils. Elle les fit triompher ; et un arrêt rendu pat les Pairs du royaume, en Juillet 1216, repoussa définitivement les réclamations de ses adversaires (i).

Blanche de Navarre serait plus illustre , si la destinée ne l'eut fait contemporaine de Blanche de Castflle : toutes deux du même nom , toutes deux d'origine espagnole, toutes deux régentes, elles surent par leur adresse et leur énergie sauver l'héritage de leurs enfants. Blanche de Navarre précéda de 26 ans Blanche de Gastille .dans la lutte et lui donna l'exemple de l'amour maternel et du dévoûment. Elle 1 fut brave , libérale et généreuse : la Champagne n'a pas encore oublié la bonne comtesse Blanche; ce qui prouve que les bienfaits ne font pas toujours des ingrats

Elle aimait les lettres et les arts; et plus d'un poète brillait à sa cour. Dans leur conversation , Thibault apprit les premières règles de la poésie : l'amour fit le reste (2). Le comte de Champagne passa sa jeunesse à la cour de Philippe- Auguste : là florissaient alors Hélinand , Chrétien de Troyes , Raoul de Houdan et bien d'autres trouvères distingués. A leur école le prince forma son goût délicat et son style élégant. 'Les études, qu'il fit sous les professeurs de l'université de Paris, en co temps la première du monde., développèrent les heureux germes, qu'il tenait de la nature (5).

Thibault était bien fait, d'une figure agréable, adroit dans tous les exercices de chevalerie ( 4 ) : il savait manier la lance avec habileté. Riche d'imagination, adorateur avoué des dames , il dut se hâter de donner son cœur. A cette époque de mœurs chevaleresques , l'amour , disait-on, élevait l'âme et lui donnait toutes les vertus. Aussi pour mieux valoir, cha-

(1) Chantereau : Traité des fiefs : Preuves, p. 69. (2J V. chanson 5« , 1" couplet, p. 9.

(3) André Favyn. Histoire de Navarre : Paris 1612. pag. 300. — Baugier : Mémoires historiques do Champagne, t. 1, p. 167.

(4) Cependant Thibault dans la chanson 45, p. 67, dit qu'il n'est pas beau : peut-être y a-t-il modestie de sa part. — Quelques jeux partis nous le présentent comme gros. V. p. 81 , 1W>.

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cun cherchait-il à placer aussi haut que possible ses hommages et ses affections. Il était de bon ton d'avoir des aventures- gaillardes avec les bergères et de languir aux pieds des châtelaines. Telle était au moins l'habitude des poètes nobles ou vilains (l).

Le jeune comte 4e Champagne n'eut garde de manquer à l'usage : il s'y conforma d'autant plus scrupuleusement que l'homme, qui passe pour avoir été son maître dans le grand art de composer lais et chansons , Gace Brûlé ne faisait autre chose* au risque de perdre la liberté et peut-être la vie (2j. Thibault, petit-fils des rois de France, de Navarre, d'Angleterre et des empereurs d'Allemagne , possesseur d'une de nos plus grandes provinces, héritier présomptif d'une couronne, pouvait difficilement trouver une femme d'un rang supérieur au sien. Ce n'était qu'autour du troue qu'il pouvait rencontrer Dame assez haut placée, pour qu'il pût avec vraisemblance se plaindre de ses dédains.

Sous le beau ciel d'Espagne naquit vers la fin du xn« siècle une princesse, qui devait être l'honneur de son sexe et la gloire de la France. La fille d'Alphonse le Noble, roi de Castille, Blanche avait épousé Louis de France, le digne fils de Philippe- Auguste. L'époque de sa naissance est douteuse : le rang même qu'elle occupa parmi les enfants de son père est sujet à discussion : néanmoins elle dut voir le jour vers 1187. Son mariage eut lieu le 22 mai 1200. Sa figure était belle et noble. Varillas prétend qu'elle avait le teint frais et coloré (3); il a pour cela de malicieuses raisons , sur lesquelles nous reviendrons plus .tard. Il aurait dû dire aussi que Blanche avait les cheveux blonds : c'était un fait, si non facile à prouver , au moins utile à poser en avant dans certain but. Mais il est un point sur lequel tous les historiens s'accordent : c'est que l'illustre princesse était absolue dans ses affections (i). Elle aima son

(1) V. Chansonniers de Champagne, des xu e et xin® siècles. Reims, 1810. — Chansons de Geoffroy de Chastillon, de Gauthier d'Espinoy , de Jacques de Dampierre , de Philippe de Nanteuil, du comte de Roucy.

(2) Voir même volume : Préface, page 56.

(3) Varillas ; Histoire de la minorité de Saint Louis : Lahaye, 1C85.

(4) Mczeray , abrég. : 1740. In-12. T. V. p. U9, 151. "

mari , ses enfanta avec passion , même avec jalousie. Nous répéterons par ici l'anecdote trop connue du lait offert à Saint Louis par une dame d'honneur, on jour que Blanche était malade, ni les craintes qu'elle manifestait de voir Marguerite de Provence lui enlever l'affection de son 01s (1). Un amour partagé n'eut pu lui convenir *. jamais elle n'eut aimé l'homme, qui n'eut pas été partout, sans cesse -et tout entier à elle. Elle suivit son mari dans ses foyages , à la guerre. Elle ne le quitta que lorsque l'impérieuse nécessité l'y contraignait. Louis était digne d'un amour aussi passionné : a peu près du même âge qu'elle, il ne cessa de lui rester fidèle (Si. Il acceptait avec bonheur la compagne, que le ciel lui donnait , et mettait sur le compte de son dévoûment ce que son caractère avait de dominant. D'ailleurs Blanche avait le génie des affaires, et son énergie était toujours à la hauteur des événements.

Louis se prépaiait au trône par des victoires: il battait les Anglais en Poitou le jour même où Philippe-Auguste gagnait la bataille de Bouvines. Élu roi d'Angleterre en 1216, il soutint avec vaillance ses droits à la couronne, que le peuple lui avait offerte. Lorsque la trahison l'eut contraint à repasser la mer, il ne cessa d'aider ton père dans ses projets d'unité monarchique* Blanche renonça sans peine à succéder aux héritiers de Guillaume le Conquérant: elle ne voulut pas non plus que l'on fit la guerre pour faire valoir ses titres au trône de Castille : celui de France lui suffisait. Toute sa vie, fidèle à la politique de Philippe, elle ne cessa d'applaudir aux efforts tentés pour soumettre les hauts barons. La ruine de l'oligarchie féodale devint son rêve : et la vigueur, qu'elle mit à le réaliser» fut la seule cause des calomnies, dont elle fut victime.

.C'est à cette femme à l'âme ardente et dévouée , que le jeune Thibault offrit , dit-on , ses hommages de poète: nous verrons qu'il plaçait ailleurs son cœur d'homme. Certes il ue pouvait plus haut et mieux choisir : il trouvait dans Blanche une grande dame à respecter, une femme vertueuse dont il

(i) Cette jalousie est tournée en ridicule daus un pamphlet rimé, publié à la fin de ce volume.

(2) Grandes chroniques de France. Paulin Paris: Paris, 1838. T. IV, p. 226.

pouvait chanter les rigueurs avec sincérité. — Il est impossible de prouver même sur ce modeste point la certitude de la tradition : mais il faut convenir que rien n'est plus vraisemblable. La calomnie a besoin d'un pivot , si faible qu'il soit : il lui faut pour s'appuyer une apparence de vérité. Lorsque plus" tard elle accusa Thibault d'un empoisonnement adultère, elle no put se dire écouter que par ce que sans doute elle prit pour point de départ quelques couplets dédiés par Ihibault à Blanche, couplets d'ailleurs qu'il eut pu donner à d'autres sans y changer fin seul mot. — Le monde ne fut pas dupe de celte passion d'étiquette. On n'y vit que ce qu'il y avait, c'est-à-dire des chansons : et comme elles étaient jolies, -on les applaudit sans les prendre au , sérieux. Pour le jeune Comte de Champagne ce n'était qu'un badinage, et personne ne songeait à dénaturer alors des galanteries sans prétention comme sans résultat possible (1).

A la cour de France brillaient " alors ( i 51 6 -1220) deux princes jeunes comme Thibault, — l'un, Pierre de Dreux, comte de Bretagne , du chef de sa femme Alix, — l'autre, Philippe de France , fils de Philippe-Auguste et d'Agnès de Meranie , gendre de Renaut, comte de Boulogne, un des vaincus de Bouvines. Sous la main puissante du grand Roi tous ces enfants de la maison royale restaient soumis et vivaient en bonne intelligence. Philippe et Pierre furent longtemps amis de Thibault s le dernier surtout aimait les poètes et composait aussi des chansons. Le Comte de Champagne lui confiait sans doute ses rimes amoureuses : les plaisanteries inno centes , qui jaillissaient de ces conversations intimes, devinrent un jour d'odieuses diffamations. *

Thibault ne tarda pas à prouver que sa prétendue nassion /n'était qu'un thème poétique : Fiancé vers 1219 avec Margue-

(1) Nous devons surtout faire grand estât du comte de Champagne, lequel s'estant donné pour maîtresse la Reyne Blanche, mère de saint Louis, feit une infinité de Chansons amoureuses en faveur d'elle... Je m'ssseure qu'on cest amour il n'y eust qu'honneur: car cette grande princesse estoit très saige. Si est-ce que pour ne rendre sa plume oiseuse, il en faict fort le passioné. — Estienne Pasquier ; Recherches sur la France: Paris, 1665, in fol. p. 661. — Varillas proclame hautement la chasteté de Blanche : il lui reproche seulement de la coquetterie, p. 10.

rite, jœur d'Alexandre * roi d'Ecosse (1) il épousait Tannée suivante Gertrude de Hasbourg, veuve de Thibault I er , due de Lorraine , tué sur le champ de batsille de Bouvines. Quelques mois après il trouvait moyen de faire prononcer par l'église la nullité de cette union , sous prétexte de parenté (2). En 1223 ou 1224 il offrait sa main à la sœur du fameux Humbert de Beaujeu, depuis connétable de France : Tannée suivante Agnès lui donnait une lille nommé Blanche, et plus tard duchesse de Bretagne (3).

Pendant que Thibault commençait à faire connaître ainsi la mobilité de ses affections et l'indépendance de son cœur, il avait su vaillament combattre les ennemis de la Fraice : avec Louis Cœurde-Lion il lutta dans le midi contre les barons de Gascogne , qui savaient si bien exploiter à leur profit le fanastisme des Albigeois. En 1223 , il fit la guerre contre les Anglais dans îe Poitou, la Saintooge et la Guyenne. La bravoure, qu'on lui vil déployer au siège de la Rochelle, lui valut l'estime des, hommes d'épée (4). Ce qui n'empêcha pas les factions d'en faire un lâche , quand cela leur put profiter.

Quelques historiens modernes ont avancé que déjà Louis était las des assiduités de Thibault près de Blanche et que par prudence il dissimulait son ressentiment (5). Nous avons, chercha quel texte original pouvait étayer celte proposition étrange. Nous n'avons rien trouvé, qui pût motiver les inquiétudes du f rince, rien qui put les faire supposer. Pendant la campagne de 1223 , Blanche et les autres princesses passèrent leur temps en prières pour attirer les bénédictions dn ciel sur m drapeaux français (6). Son affection pour Louis est proclamée par tous les chroniqueurs sérieux ; t*

(1) Camusat : Mélanges historiques , Troyes 1619. In-8». — Oihenart ; notitia utriusque Vasconiœ. Paris 1636, page 353.

{2} Voir sur cette curieuse affaire les historiens de Lorraine. Gertrude mourut en 1225.

(5) D. Anselme : Histoire généalogique de la maison de France, Tom. I.

(i) Chronique de Rains : Louis Paris : Paris 1837. p. 160. — Grandes chroniques de France , t. 4. p. 203.

(5) Beraud de L'Allier, Histoire des comtes de Champagne.— Baugier: p. 177, 178, 180. — Varillas , p. 13.

(6) Grandes chroniques s» t. 4. p. 218. — Vie de Blanche* de Castille, par Auteuil : Paris, 1644, in-4o.

ne fut qu'en 1226 qu'on osa ternir, pour la première fois, sa gloire sans tâche.

Louis VIII avait remplacé son père sur le trône. Les nobles méridionaux, sous prétexte de liberté de conscience, cherchaient à reprendre à la couronne les cités, qu'elle avait conquises sur la féodalité. Amaury de Monfort avait longtemps défendu la cause royale : mais ses ressources étaient épuisées. La cour de Rome fit prêcher une croisade contre les Albigeois, et en 1225 Louis se mit en mesure de marcher contre les rebelles. Les circonstances étaient graves et avant d'entrer en campagne il écrivit son testament. C'était une belle occasion de manifester le mécontentement, qu'auraient pu lui causer les coquetteries de Blanche. Il lui prodigua les marques d'estime et d'affection les plus positives, et lui laissa des sommes d'argent considérables (1), alors il était âgé de 39 ans , en pleine santé : rien ne pouvait l'empêcher de faire connaître ses volontés.

Cependant l'armée se mit en marche et bientôt te siège d'Avignon commença. Le comte /de Champagne avait suivi le roi avec ses vassaux: mais au bout de 40 jours il déclara que le terme, au de-là duquel rien ne l'obligeait à servir la couronne, expirait et qu'il en profitait pour retourner dans ses terres. Malgré les remontrances de Louis , il partit et revint en Champagne (2).

Comment , il faut absolument à certains yeux que tous les actes de Thibault aient eu pour mobile une aveugle passion pour

/l) Le testament est daté du 25 Juin 1225. Y. histoire des ministres d'Etat, fol. 425. — V. Mezeray,abrégé,t. v. p. 152. — Vie de Blanche : par Auteuii, 1226. — 11 voulut et ordonna qu'au cas qu'il vînt à décéder en ce voyage la charge et gouvernement des affaires du royaume et de ses enfants fût donné à sa femme et la déclara régente comme la cognoissant sage, femme vertueuse et affectionnée à leurs enfants et au royaume. — Hist. gen. des rois de France, par Du Haillan, in-fol. 1576-1584, p. 478.

(2) Le comte de Champagne,Thibault, se départit du siège et vint en son pays sans conjié demander au roy ni au légat : — Grandes chroniques de France, t. 4. p. 225. — Mezeray, abrégé, t. V, p. 149, 150. — Baugier soutient que Thibault se rendit d'Avignon à Paris ; il se trompe , p. 182. — Varillas commet la même erreur, p. 17. — Mais ils avouent tous deux que la reine le reçut fort mal.

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Blanche, on a dit qu'il ne pouvait supporter l'absence de la reine et que son but unique en désertant était d'aller la retrouver à Paris. Ce » roman s'étaye , il est vrai , sur le récit d'un moine. Mais ce moite est anglais, par suite ennemi de la France et de ses rois. Le témoignage de Mathieu Paris est donc suspect : ensuite il n'avance que, timidement cette calomnie, dont nous apprécierons bientôt la, cause (1).

De toutes nos chroniques étrangères et françaises, qui ont écrit l'histoire de ce temps , de toutes les chansons de Thibault on ne peut extraire une ligne, qui prouve l'adultère de Blanche. Qui croira donc qu'un prince, qu'un général abandonne un siège avec toute son armée uniquement pour aller à deux cents lieues de la tomber respectueusement aux genoux de sa dame ou lui chanter une complainte rimée? — Ce ne fut pas vers Paris que marcha Thibaut ; mais il se rendit en Champagne. D'un autre côté-, s'il tenait tant à contempler la Dame de ses pensées , il n'avait qu'à l'attendre. Nous allons voir que quelques semaines plus tard elle venait rejoindre son royal époux (2) : mais Thibault n'était plus près de lui. Enfin Blanche avait elle-même pris la croix contre les Albigeois : o'était une assez étrange manière de chercher à lui plaire que de refuser de combattre ses adversaires déclarés (3). —Poursuivons : malgré la défection de Thibault, la ville fut prise et Louis continua la guerre dans le midi jusqu'à l'automne. Durant les mauvais jours il se retira pour aller prendre ses quartiers d'hiver en Auvergne. Ce prince était d'un 4empérament délicat (4) : fatigué par la longue campagne, qu'il venait de faire, il tomba malade au château de Montpensier, et quelques jours après la Toussaint il mourut. Les ennemis de Thibault exploitèrent sa fuite : ils prétendirent que le comte de Champagne , pour satisfaire librement sa passion criminelle et prévenir l'effet des menaces de Louis, l'avait empoisonné.Cette accusation est naturellement acceptée par Mathieu Paris et un autre anglais , Mathieu de Wesminster, son fidèle

(1) ffistoria major ; Mathieu Paris, Londres 1640 ; in-folio anno 1226.

(2) Le Nain de Tillemont , Vie de saint Louis : Société de l'histoire de France, t. I, p. 428. — Chronique de Ph. Mouskes, t. II.

(5)Duohesne, p. 6, 687.

(i) Mezeray, abrégé, t.v. p. 145.

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écho (1) .El le est reproduite, mais faiblement, par la chronique de Reims et celle de Philippe Mouakes (2).

Cette cruelle calomnie fut accueillie par les royalistes en ce qui touchait Thibault seulement, et dans tous ses détails, par les ennemis de la France et ceux de la reine.

Louis est-il mort empoisonné ? Guillaume de Nangis , les gpandes 'chroniques de France, Guillaume Guiart, Joinville, ne le laissent pas même soupçonner. — Dom Lobineau, dans son histoire de Bretagne , pense que l'empoisonnement est certain , et que le nom seul du coupable est incertain (3). Richard de Saint- Germain fait tomber sur les Àlbigeoi3 cette accusation de meurtre (4). — Ce fut une attaque de dyssenterie qui tua le Roi : Mathieu Paris luj-même ne peut le nier (3). — Louis Vin mourut en croisade. On en fit un martyr. Ses vertus furent exaltées. On al(a même jusqu'à dire qu'il périssait victime de sa fidélité conjugale et de sa chasteté. Telle est l'opinion de Guillaume de Puylaurent, chapelain du comte de Toulouse, contemporain

(iy Mathieu Paris, historia major; londini 4640 , 2 tomes in-folio, anno 1226. — M. de Wesminster; flores historiarum : BrUanniearum rerum : scriptores vetustiores- Heidelberg, 1587, p. 805.

(2) Tom. 2, p. 553. — Baugier et, de nos jours, Beraud ont dans leur histoire de Champagne reproduit et accepté sans hésitation, cette indigne calomnie ; il est plus simple de répéter un bruit scandaleux que d'en étudier la source ; il n'aurait qu'à se trouver faux ! — Varillas fait aussi de Thibault un lâche empoisonneur ; mais il suffit.de lire son pamphlet pourvoir qu'il avait peu étudié nos chroniques. Par exemple pour augmenter encore le nombre des crimes imputés à Thibault, il le dit tuteur d'Alix et de Philippine de Champagne : il l'aecuse bravement d'avoir dépouillé ses deux pupilles, dont il tait, aussi ses nièces : tandis qu'elles n'étaient que ses cousines, et qu'elles étaient nées dix ans avant ce prince.

(3) Hist. de Bretagne, T. VII : c. 48 , p. 219.

(I) Ughelli ltalia sacra , T. 5, p. 987.

(5) Math. Paris : anno 1226. — Le Nain de Tillemont, Histoire de saint Louis, T. I, p. 413. — Mezeray , abrégé , t. V, p.

des faits qu'il raconte dans sa chronique (l). Nous Voici bien loin d'un infâme empoisonnement. Permis au sieur de Voltaire de tourner cette tradition en ridicule ; mais , après tout , la de chronique d'un prêtre français mérite bien pour le moins autant confiance que celle d'un moine anglais trompeur ou mal informé.

Mathieu Paris essaie de rendre l'accusation vraisemblable : il pose en fait que Louis mourut avant la prise d'Avignon , et que œ fut seulement à Montpensier , où il s'était retiré pendant les travaux du siège , qu' eut lieu la défection de Thibault et que le roi le menaça de sa colère. C'est alors ,- dit-il, que le comte de Champagne prit les devants. — Heureusement, des faits incontestables détruisent cette fable de fond en comble. Thibault se retira dès le mois de juillet. Avignon capitula le 15 août , et Louis mourut le 8 novembre 1226. — Ce n'est pas tout : Thibault était marié : donc il ne pouvait épouser Blanche. S'il y eut erime , cette princesse était innocente : un ennemi des fleurs de lys seul peut supposer le contraire. Hais un assassin pouvait-ilespérer lui faire accepter ses hommages ? — - Btahche venait rejoindre Louis , quand elle apprit sa mort. Tous les historiens témoignent de «a vive douleur : son désespoir fut tel qu'elle voulait s'Oter la vie (2).

Pour répondre aux accusateurs d* Thibault , nous rappellerons que Louis IX l'estimait et le reçut souvenj à sa table ; il donna sa fille en mariage au fils du comte de Champagne. Le Roi martyr eut-il fait tant d'honneur au meurtrier, de son père {?>) ? il est sans doute des princes, que ta politique décide

(1) Ph. Moulkes , vers 21,441. — Grande chronique de France, t. IV, p. 225 , 226 et 250. — Meseray , abrégé , t. V , o. 144. — Doohesne, p. 288. — Méîfeges curieux du père Laboe , p. •55. — Chronique de Guillaume de Puylaurens.

fi) La Roine Blanche menoit merveilleus duel ; et ce n'estoit pas merveille ; car elle avojt moult perdu. Car ses enfant estoient petit et elle estoit seule femme d'estraignes contrées et avait a marcir à grands seigneurs. Chronique de Rains, p. 179. — r V. Mezeray , abrégé , t. V , p. 152. — ïillemont, T. 1 , p. 416 et 425. — Ph. Mouskes , T. 2, p. 5J4.

(5) Joinville. — Histoire de Saint Louis. — 1668.—' Grandes chroniques de France. — D. Anselme , histoire de la maison de France. *

a faire des bassesses * mais saint Louis n'était pas homme à commettre de telles 1 achetés.

Thibault était coupable non pas d'adultère , ni d'empoisonnement , mais de trahison. Et il ne l'était pas senl. — Philippe-Auguste avait bien jugé ce jeune prince : il connoissait la mobilité de son caractère : aussi prit-il soin de l'attacher à la couronne par un serment écrit (\). Bien plus , il exigea du comte de Blois Gauthier d'Aveats , et de Hugues , comte de Rethel . vassaux de Thibault , la promesse de servir la couronne, sHl manquait à sa parole (2). Ce grand Roi pressentait qu'à la première occasion la noblesse secouerait le joug, qu'il avait posé sur elle. Il négligea cependant de faire reconnaître, de son vivant , Louis Y11T pour son successeur. C'était la première fois, depuisravènement d'IIugues Capet,que la monarchie se sentait assez forte pour ne pas acheter l'assentiment de ses feudataires. Louis VIII put succéder à son père sans obstacle : mais les hauts barons se demandèrent s'ils n'étaient plus rien dans le royaume. L'Angleterre avait perdu la Normandie et le Poitou : quand Louis VIII avait quitté Londres, après la guerre de 1217, on le oontragnit à jurer qu'il rendrait les conquêtes de son père : il n'eu fit rien. L'Anglais , dès lors , travailla sans relâche à ruiner la monarchie Française.n parvint à liguer ensemble les grands vassaux de France: Ils conspirèrent contre Louis. Les insurgés du Languedoc furent de suite leurs alliés : l'Angleterre, encore maîtresse ' de la Guyenne , excitait sous main la révolte des Albigeois. Thibault ne sut pas repousser les ouvertures qui lui furent faites ; et voici par quel point les conjurés se l'attachèrent.

Sanche , roi de Navarre , frère de sa mère ,' était vieux , infirme et. sans enfant. Thibault devait être son héritier. Hais cette succession était convoitée par tous les princes voisins , et notamment par le roi d'Aragon. Le comte de Champagne s'inquiétait : il lui fallait des alliés dans le midi. Il s'en présenta : mais ils appartenaient au parti des rebelles. Le» jeudi avant Pâques 1124 , Guillaume de Moncader, vicomte de Béarn ,

(1) Chantereau : Traité des fief, spreuves 115. (!) Idem p. j28. 132.

et Thibault se lièrent par un traité, dont le but était d'assurer le trône de Navarre a ce dernier (ly.

Sauche était jaloux de son pouvoir. Mécontent des démarches peut-être trop pressées do Thibault, il conçut le projet de le deshériter. Jaymes , roi d'Aragon , suivait de près les menées dn comte de Champagne , et savait habilement exploiter l'irritation de son oncle. Il fit signer au vieux monarque un acte par lequel le survivant des deux parties contractantes devait hériter du royaume de l'autre (2). Thibault fut dès lors à la merci de tous ceux l qui lui promirent de l'aider à monter sur le trône de Navarre. Les Albigeois et les conjurés lui offrirent secours ; il eut le tort d'accepter.

Cette intrigue était parfaitement connue. La chronique de Mouske la signale nettement : elle raconte les relations, qui liaient Thibault et les assiégés d'Avignon. Elle prétend que non seulement il avait des intelligences dans la place, mais qu'il y pénétrait • lui-même pour entrer en rapport direct avec les chefs Albigeois, (3). Les causes de sa défection ne peuvent plus rester douteuses : il trahissait Louis dans un intérêt d'ambition. Mais il ne fut pas seul à tenir cetie coupable conduite : le comte de Bretagne et d'autres encore correspondaient avec les rebelles et cherchaient à faire échouer les projets du Roi (4). L'Angleterre était l'âme de la conspiration (5). Si , plus tard , tout l'odieux de cette perfidie retomba sur Thibault , c'est que son caractère inconstant le conduisit à trahir les conjurés pour rentrer dans le parti de la cour de France, et qu'ils voulurent se venger de sa défection.

Louis VIII connaissait en partie le complot qui se tramait

(ljMarca: Histoire de Béarn. Paris, 1640, p. 566. Voir ce traité, p. 568. — Histoire du royaume de Navarre , G. Chapuys. Paris, 1596 « p. 148.

(2) Marca : Histoire de Béarn , in-fol. Paris 1640. p. 566.

(3) Ph. Mouske, t. 2 : p. 515.' — Lenain.de Tillemont accepte ce récit : Histoire de S. Louis , tom. 1. an 1226.

(4) Y. Joinville , page 15. — Le Baud : Histoire de Bretagne , eh. 30 , p. 225-226. — Duchesne : Histoire de la maison de Dreux , 1651 , in-folio *p. 538-529. — Lenain de Tillemont : an 1226, p. 430, t. 1 .

(h) Le Baud : ch. 50 , p. 227.

autour de lui: dès qu'il se scntil près de sa fin, il réunit les nobles qui l'entouraient encore, et leur fit promettre qu'ils feraient sacrer son jeune fils et reconnaîtraient Blanche pour régente (1). Mathieu Paris prétend qu'à sa dernière heure il se repentit d'avoir gardé- la Normandie et enjoignit à son héritier de la rendre (2). Le récit de cette prétendue restitution in extremis révèle l'intérêt des calomnies, qui l'accompagnent. Mais il faut remarquer que le testament du prince est muet à cet égard : Louis IX ne se trouva pas au lit de mort do son père ; et nos chroniques nationales ne disent rien de ce qu'avance l'Anglais.

La mort de Louis VIII ouvrait la lice aux factions : elles s'y jette rent tête baissée. Blanche dut mettre un terme rapide sinon a ses regrets , du moins a sa juste douleur, et faire un énergique appej au Dieu qui protège la France , à la nation qui, dans ce temps, défendait ses rois. Elle entoura son fils , non pas d'Espagnols, comme le prétendait l'opposition , mais de braves et loyaux français tels que Robert de Dreux, Gauthier Cornu archevêque de Sens , Guillaume des Barres et Mathieu de Montmorency, le célèbre connétable (5). Elle leur adjoignit un homme, dont l'énergie et l'habileté déjouèrent maints complots coupables : nous voulons parler de Romain, Légat du pape. Cardinal du titre de Saint-Ange dès 1212 (4), il fût chargé de plusieurs missions près de Philippe-Auguste. Ses grandes qualités lui valurent la confiance de Louis VIII. Blanche crut bien faire en prenant pour conseiller un homme , que son mari n'avait cessé d'estimer (b).

(i) Mezeray : [Abrégé, tom, V. p. 145 et 170.

(2) Mathieu Paris : page 416.

f3) La royne Blanche... lui quist gens de conseil les plus preudeshommes et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droiture et de loyauté, pour les besongnes du royaume gouverner, autant clercs que lais. — Grandes chroniques, 1226. Tom. IV, p. 231,

(4) Ciaconiua, page 649—2.

(5) Vir magna discretionis, aeceplus Deo et hominibus alque sujficiens tantis negociis pertractandis : chronique de G. de Puy-Laurent: ch. 34. — Duchesne, p. 687. — Virum generis et morum nobilitate prœclarum, constûntiâ, industriâque compicum: Bulle du pape Honoré : Raignald : anno 1225, art. 29. — Consilio ac discrétion» conspicuum : Bulle de Grégoire IX: id. anno 1228 : art. 22. — Vie de Blanche : Auteuil.

Etranger aux intrigues, qui déchiraient le pays , il put rendre de notables services. La calomnie allait les lui faire payer cher. C'était ainsi déjà : sera-ce toujours de même ?

D'après ravis de ses conseillers , Blanche s'empresse de conduire Louis IX à Reims pour le faire sacrer. Plusieurs grands barons refusèrent de se rendre à cette cérémonie : d'autres exigèrent qu'au préalable on mît en liberté Ferrand, comte de Flandres , Renaud , comte de Boulogne ,- et d'autres prisonniers politiques. Ils voulaient aussi faire restituer tous les fiefs confisqués sur les vassaux jadis rebelles. C'était le but du cabinet de Londres (1). Mathieu Paris prétend que Thibault ne vint pas à Reims. 11 fut convoqué comme comte de Champagne et pair du Royaume (2). Depuis sa fuite d'Avignon, il s'était retiré dans ses Etats et n'osait reparaître à la cour, qu'il avait jouée et contre laquelle il conspirait. H voulut cependant payer d'audace et tigurer au sacre. Déjà ses officiers avaient préparé ses logements ; il allait entrer à Reims, quand Blanche apprit son arrivée. De suite elle fai expulser ignominieusement de la ville les gens du comte : par ses ordres on arrache ses bannières, et on court a sa rencontre lui signifier qu'il ait à se retirer, et que s'il avait le malheur d'armer ses vassaux, l'armée royale irait le soumettre (3). — Ce fait des plus curieux dessine nettement les rôles. Thibault recevait un affront sanglant et public. C'était la reine elle-même, qui le châtiait "d'une trahison, dont tout le parti royaliste l'accusait hautement (4). Il se retira la honte et la vengeance dans le cœur. Déjà , nous l'avons dit , il était ligué avec les comtes de Bretagne et de la Marche. Ce . dernier , de la maison de Lusignan , avait pris en mariage Isabelle , reine douairière d'Angleterre , et se trouvait ainsi l'allié, l'agent d'une race ennemie (5). Dans le midi,

(1) Mathieu Paris : édition de 1644, in-fol. .p. 231.

(2) Manuscrit Dupuy. T. I , fol. 1 , page 2. — Lenain de Tillemont, T. 1, p. 429.

(3) Ph. Mouskes, vers 27 , 589.

(4) Mouskes, Tom. 2. p. 515, 564.

(5) Chantereau : Traité des fiefs : act : p. 169 , 170. — Tillemont, vol. 1. p. 444. — Grandes chroniques de France, T. IV, p. 231. — Chronique de Reims : p. 180.

le comte de Toulouse, souvent vaincu, mais toujours indompté ralliait autour de lui les mécontents : la conspiration embrassait pour ainsi toute la France. L'orage allait éclater, Blanche, confiante dans le peuple et forte de son droit, brava la tempête.

Les confédérés niaient ses titres à la régence : ils la repoussaient comme* femme, comme étrangère, comme usurpant les fonctions, qui devaient leur appartenir exclusivement. Us exigeaient qu'au moins elle donnât caution de la tutèle, qu'elle les admît dans le conseil; et surtout ils demandaient la restitution des fiefs confisqués ; il y a longtemps que les questions de portefeuilles agitent le monde. La civilisation marche : mais les mauvaises passions sont immuables.

Blanche invoqua les dernières volontés de Louis , Cœur de Lion. Elle publia des lettres émanées des évêques présents à la mort du ftoi. Us certifiaient qu'il lui avait laissé la régence (1). Brave, habile et active , elle sut armer et négocier à la fois. Pendant qu'elle marchait contre le comte de Bretagne , elle enlevait à la ligue le comte de Champagne. Dès lors commencèrent à se répandre les diffamations ramassées pieusement par le moine anglais. Blanche avait eu onze enfants de son mariage avec Louis : elle comptait alors au moins 40 ans. Thibault n'en avait que 26. Un homme de sens peut-il admettre que les charmes de la reine l'aient fasciné ? Thibault avait battu les anglais en 1223 : il les servit en 1226. Eh 1219 il avait aidé Louis à vaincre les Albigeois ; en 1226 il avait trahi ce prince pour leur être utile. Infidèle tour-à-tour 1 au serment, qui le liait à la couronne de France , et aux engagements, qui l'unissaient aux rebelles, il prouvait au monde que les grâces de l'esprit n'entraînent pas nécessairement avec elles la fermeté du caractère , l'intelligence des devoirs que le ciel impose aux princes. Combattre une femme , un enfant, son roi légitime, s'allier aux an glais, c'était pour un français, un chevalier, un pair du royaume, un rôle odieux. Pourquoi Thibault n'en auraitil pas eu honte? il eut peur aussi, disons-le.de perdre son comté (2).

(1) Voir ces lettres dans Du Tillet» t. I, p. 123.

(2) Quand Thibault le comte de Champagne vist l'ost de France venir , la od il avoit tant bonne chevalerie et tant bonne gens, si se pensa, que s'il se tenoit longuement contre le Roy, que il

Où put lai faire comprendre que le roy pouvait plus facilement l'aidera parvenir au trône de Navarre que les conjurés. L'ambition l'avait perdu : l'ambition le ternit dans la bonne voie. L'amour ne fut pour rien dans cette conversion. Les ligueurs ne purent le supposer : mais ils le dirent pour se venger. Thibault offrit généreusement à la cour de négocier en son nom avec les rebelles. Malgré les efforts de l'anglais , il parvint à les décider à traiter : et vers le 16 mars 1227 on conclut à Vendôme une paix, qui par malheur fut éphémère. Bientôt les intrigues recommencèrent (2). Le comte de Champagne continua ses relations avec les chefs de la ligue, soit par ordre de la cour h soit par suite de la mobilité de son caractère. Ses révélations apprirent à la régeute' qu'on voulait enlever Louis IX (2). Blanche appela les Parisiens à son aide? f c'étaient des Parisiens du moyen âge) ; ils se réunirent avec dévoûment autour du roi, le ramenèrent à Paris et sauvèrent la monarchie (5).:

Les conjurés ne perdirent pas courage : ils combattaient officiellement la régente par des proclamations politiques* et surtout par d'odieuses insinuations répandues habilement dans

luy en pourrait bien mescheoir. Si se parti de ses compagnons au point du jour, por ce qu'il ne l'aperceurent, et s'en vint au Roy et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent et que plus ne seroit contre luy. Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le récent en grâce et lui pardonna son mautalent. — Grandes chroniques, t. IV, p. 232. — Voyez aussi chronique de G. Guiart, édition de Joinville , par Duchesne. Paris 1668. P. 153, 134.

(\) Maintenoient les barons contre le roy que la roine Blanche ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France et qu'il n'appartenait pas a femme de tel chose faire. Et le roy maintenait contre les barons qu'il était assez puissant de son royaume gouverner avec l'aide des bonnes gens, qui esloient de son conseil. Pour cette chose murmurèrent les barons et se mistrént en aguait comme ils pourraient avoir le Roy par devers eux et tenir en leur $anle et en leur seigneurie. — Grand, chroniq. t-. IV, p. 234.

(2) Chroni'que de saint Louis, chap. V. — Mezeray, t. V, p. 173.

(3y Histoire de saint Louis, par Joinville.

le peuple (i). C> n'était plus seulement de relations coupables avec le roi de Navarre qu'ils accusaient la reine : ils lui reprochaient de prétendues débauches avec son fidèle conseiller, le cardinal de Saint-Ange. Le légat jouissait à la cour d'un grand crédit : la reine se plaisait à le combler de faveurs : c'est lui qui dirigeait la conduite du cabinet contre la ligue. H n'en fallait pas tant pour exciter contre lui l'envie et les haines ambitieuses. Celte fois Mathieu Paris, (sans doute à eause de sa robe) proteste avec énergie contre cette nouvelle calomnie ; mais il n'oublie pas de la ramasser. D'ailleurs elle est consignée dans de3 libelles rimées, dans des chansons injurieuses (2> On a prétendu que ces couplets étaient faits pour exciter la jalousie de Thibault. On aurait dû remarquer que le prêtre et le corn^ étaient ensemble tournés en ridicule. N'étaient-ils pas ensemble les conseillers de la reine. C'était la monarchie qu'on attaquait en criant : à bas les ministres ! quid sub sole novi ?

Il fallait à Blanche des alliés : elle mit en liberté Ferrand , comte de Flandre: Il ne cessa de lui prêter loyale assistance, et fut alors détesté de l'opposition : elle alla même dans ses pamphlets jusqu'à demander qu'on le remît en prison, elle qui quelques mois arant , faisait grief à la cour de l'incarcération de ce prince. Elle avait cru conquérir un allié: elle avait rencontré un pair de France fidèle (4). La couronne envoya des troupes et des diplomates contre le comte de Toulouse; et bientôt terrifié et soumis, il se sépara de la ligue. Blanche acheva l'œuvre de Philippe-Auguste , et négocia le retour au ' domaine royal du fief de Raymond. La fille unique de ce grand vassal fut unie au frère de saint Louis. Thibault, qui conservait dans le midi des relations indispensables à son désir de régner en Navarre , fut employé par Blanche dans cette grave circonstance. Raymond l'accepta pour arbitre dans les difficultés

(i) Contra eamfuriive lièellos diffamatorios spargentes in viis et plaieis delracliones imprnbmimœ exdtaverunt scandalum , ut casli&smœ régiriez importèrent velut commune carnïs ludibrium — Jean Ocsem , chanoine de Liège ( 1278 - 1548. ) Episcop. Leod. t. H, p. 227, 272,277.

(2) Voir à la fin de ce volume .

f5J 1227. — Meyer : livre 8. — Voir les pièces à la fin du vol.

(h) Varillas, p. 22, 25. — Voir à la fin du volume.

xxuj

soulevées par cet acte de haute politique (1227-1229) (1)

Blanche avait fait sacrer son fils : cela ne suffisait pas. Elle voulut encore, pour consolider ses droits a la régence, obtenir l'assentiment national. Elle convoqua donc les états généraux. Réunis à Paris, ils virent Blanche comparaître devant eux. Le discours de la régente fut simple et digne : son cœur le lui dicta. Comme lui noble et généreux , il émut l'assemblée ; d'une voix unanime elle proclama Blanche régente du royaume. Nobles, prêtres , bourgeois , cultivateurs aimaient la patrie : tous se rallièrent avec dévoûment sous la bannière royale , et leur concorde sauva le pays. Heureuse France que celle où Ton avait encore foi dans les principes, qui seuls peuvent sauver les sociétés (2) !

Blanche , sûre de l'appui des communes , reprit avec courage et confiance sa lutte contre la féodalité. Naturellement les ligueurs dirent que les députés avaient été corrompus , et protestèrent contre leur décision. De nos jours aurait-on fait autrement? L'opposition crut que le moment était venu de recueillir le fruit de ses intrigues. 11 ne lui suffisait plus de disputer la régence : c'était une révolution, qu'elle voulait : c'était un changement de dynastie, qu'elle prétendait imposer au pays. Elle parvint à séduire deux princes de la famille royale , jusqu'alors serviteurs fidèles du trône , Robert de France , comte de Dreux , et Philippe , comte de Boulogne. Ils avaient espéré longtemps faire partie du conseil privé de Blanche. Leur dépit fut exploité par les conjurés , et leur ^défection eut lieu (5). Cet

(1) Lenain de Tillemont, t. 2, p. 9, 14.

(2) V. ci-après le récit de cette mémorable séance , raconté par un poète champenois , Eustache Deschamps.

(3) Philippe de Boulogne tâchait de rendre Blanche odieuse au peuple , de la chasser , et de prendre le gouvernement. Il commença de faire des brigues et des menées à la cour , de faire courir de mauvais bruits contre Blanche et de tirer par divers artifices à son party plusieurs grands princes et seigneurs , et les persuadant de suivre son dit parti pour le bien du royaume , leur remontra le tort qu'ils se faisaient de se laisser feux qui étaient hommes et français ) gouverner et commander par une femme étrangère , qui ne faisoit aucun compte d'eux et les anima contre elle , a laquelle ils voulaient un mal de mort pour ce que touto authorité leur estoit par elle ostée.— Du Haillan, Histoire générale des Rois de France, 1596 , in-fol., p. 179.

exenij.le entraîna quelques gentils hommes et avec eux un brave chevalier , qu'il est triste de voir manquer a l'honneur, Enguerrand de Coucy. L'opposition se garda bien d'affither ses projets : elle ne cria pas vive la réforme ! ( on ne l'aurait pas comprise ; à chaque temps sa plaie : ) mais elle leva bannière contre le comte de Champagne. D'une part , il avait livré maintes fois à la cour les secrets d'un complot dont les fils lui étaient parfaitement connus. D'un autre côté , son dcvtûment tardif, il est vrai , mais réel en ce moment a la maison royale , en faisait le principal appui de la couronne. Le manifeste, rédigé au nom du comte de Boulogne , chef avoué de la ligue , l'accusa d'avoir empoisonné Louis VIII et trahi la France au siège d'Avignon. Ses prétendues relations intimes avec la Reine , et les bontés de Blanche pour le cardinal ne furent pas oubliées (i). -—Philippe de Boulogne offrit de soutenir par le duel judiciairtrl'iin- ► putation du meurtre qu'il jetait à la face de Thibault.

Les confédérés remarquèrent que l'arrêt (2) de 1216 ne concernait qne la dame de Brienne et ne préjugeait rien contre sa sœur Alix , la Reine de Chypre. Le comte de la Marche , de la maison de Lusiguan , ainsi que l'époux de cette princesse , feignit de prendre en main ce qu'il appelait ses droits , et se mit en devoir de les faire valoir par la force.

Au fond , que se passait-il 9 Le comte de Bretagne voulait monter sur le trône de France (3) ; Philippe de Boulogne y prétendait (4) , et les conjurés promettaient le sceptre au sire de Coucy (5J. Déjà même la couronne était faite et l'arche-

(1) Âgebant namque contra comitem magnâtes, quasi de crimine proditionis et reum leso majestates , ut qui dominum regem siium Ludovicum in ob&idione Avinionis ob amorem teginœ, quemamabat, veneno necaverat , utdicebant .. indignabuntur enim talem habere dominam , quœ ( ut dicébatur ) tam dicti comilis quam legati Romani semine pollula, metas transgressa fuerat pudicitiœ viduali*,— M. Paris , 1644 . p. 251. •*— Ph. Mouskes, T, 2 , p. 576.

(2) Chronique de Rains , p. 182.

(3) Annales de Vitré. — Bellcforest , liv. IV , c. 1 , p. 63*.

(4) Histoire de saint Louis , par Joinville.

(5) Chronique de Rains, p 187. — Duchesne , p. 691. — Chronique de Flandres , ch. 19 , p. 49. — Lallouette : Histoire «te la maison de Coucy.

vôque de Reims , Heory de Dreux , devait sacrer le nouveau monarque (1). II est inutile de dire que ce crime de lèse-nation était rouvre intéressée de l'Angleterre. Elle était Tarne du complot (2) , et ses troupes ne tardèrent pas a débarquer en Bretagne (3).

Dans de pareilles circonstances , était-il nécessaire pour que Thibault restât fidèle à Louis, qu'il eût pour l a Roine une sérieuse passion ? Le simple bon sens fixait son rôle ; il le comprit , et , depuis 1227 jusqu'en 1230 , il ne cessa de donner à la couronne des marques de dévoûment , dont il espérait la récompense. C'était sur ses états que la foudre allait tomber. Le duc de Bretagne et le comte de la Marche , au nom d'Alix , les envahirent. L'esprit inquiet de Thibault , «es indiscrétions , ses promesses violées , la fuite d'Avignon , le rôle d'espion qu'on lui reprochait d'avoir joué dans la ligue , l'avaient déconsidéré. Les calomnies chantées et débitées sur son compte avaient achevé de le dépopulariser. Les royalistes ne l'aimaient pas 1fi) et ses sujets n'étaient que trop disposés à l'abandonner. Les nobles surtout lui reprochaient d'entrer dans les idées du gouvernement de Blanche et de préférer les bourgeois et les vilains aux gentils hommes (5). L'opposition ne négligea rien pour le perdre : 11 était posthume , on le présenta comme un bâtard, comme issu d'une race arabe et mécréante (6). le peuple est toujours le même : quelle est la calomnie, que les oppositions de ehaque siècle n'ont pu lui faire croire? Les officiers du comte eux-mêmes facilitèrent l'invasion et livrèrent les places qu'ils devaient défendre. La Champagne fut envahie, livrée aux flammes et au pillage.

(1) Mezeray , T. V , p, 178. — Chronique de Rains , p. 186.

(2) Dux Burgundîœ . . et multi alii, qui yurati et confeederati étant , ut dicebatur, régi Angliœ et comiti Brttanniœ, bellum induœerunt comitibus Campaniensi et Flandrensi. — Mathieu Paris, anno f2J0, p. 2 $4.

(5) Ph. Mouskes , ,T. 2 , p. 576.

(4) Ph. Mouskes. T. 2 : p. 577.

(5) Spiciligium : T. IX. P. 665. — Chron.de Flandres, Anvers, 1571 ch. 19. — Chronique de Rains : p. 183. — Voir à la fin du volume un fragment de la chronique de Saint Magloire.

(6) V. les pièces à la fin du volume.

Blanche n'attendit pas Tassant : elle marche de suite contre les Bretons , s'empare de Belesme et tient Pierre Mauclerc en échec (1). Elle connaissait à fond les projets des conjurés : Elle put prouver à Philippe de Boulogne , au sire de Goucy qu'ils étaient dupes l'un de l'autre, que le duo de Bretagne les jouait tous les deux, et que l'Angleterre les exploitait tous trois. Tous trois s'empressèrent d'implorer sa merci; le comte de Boulogne désavoua toutes les infamies débitées en son nom. D'ailleurs Blanche offrait hautement de livrer Thibault à la justice, si l'on prouvait sa culpabilité. Personne n'éleva la voix pour accuser sérieusement le comte de Champagne (2j.

Mais ses terres n'en étaient pas moins dévastées (1228-1 229 ). Simon de Joinvile s*était-jeté dans la ville de Troyes restée fidèle ; Thibault n'avait pu tenir la campagne : il dut chercher asile en Brie. Les alliés prirent rapidement quelques forteresses, qui firent à peine mine de résister, et commencèrent le siège de Troyes. Thibault eut recours à la régente : fallait-il qu'elle fût sa mattresse pour le secourir? il était 1$ parent , l'allié , le vassal du Roi: c'était pour attenter à la couronne qu'on voulait le déposséder, —Blanche ne pouvait hésiter (3). Elle alla donc feire lever le siège de Troyes; pendant ce temps Ferrand, le comte de Flandres,

envahissait la Lorraine et menaçait la Bourgogne. ■

Les conjurés surpris par la défection de leurs chefs, l'agression de Ferrand et l'incroyable activité de Blanche, commençaient à réfléchir sur les conséquences de>leur conduite. Pour se préparer les moyens de traiter , ils se retirèrent devant les fleurs de lys et protestèrent de leur respect pour le Roi. S'ils avaient pris les armes , dirent-ils , c'était uniquement pour faire valoir les droits d'Alix au comté de Champagne. Blanche saisit avec empressement cette donnée mensongère; elle en fit la base d'un traité.

Un arrêt des pairs avait déclaré Pierre de Bretagne rebelle et l'avait dépouillé de son fief: il s'empressa de venir aussi négocier, et la paix se fit au mois de septembre 1230. Les anglais, après

(1) Grandes chroniques, t. IV, p. 238.

(2) Chroniq. de Rains : p. 188.

{$) V. les pièces à la fin du volume.

avoir dévasté nos provinces et insulté à nos misères par leurs débauches , quittèrent le sol national (1). Pierre subit les condi- 4 tions, que Blanche lui dicta : ce fut, dit-on, de ce jour qu'il reçut le nom de Mauclerc. Le dévoûment de la régente maintint Thibault dans son comté ; mais il dut payer à la reine de Chypre une rente viagère de 2,000 livres , et une somme de 40,000 livres comme indemnité. C'est ainsi qu'il lui fallut acheter l'abandon de prétentions, qui n'avaient jamais été sérieuses. La Champagne était épuisée par la guerre ; les coffres de Thibault étaient vides. La régente avança les sommes, qu'elle le condamnait à remettre : mais pour les obtenir il dut vendre au Roi son* comté de Blois. Est-ce ainsi que se conduit une femme, une reine envers son amant? Blanche, ici, comme toujours, était régente de France: elle suivait son plan et saisissait avec ardeur une nouvelle occasion , d'enlever aux feudataires d'Armorîque et de Champagne une partie de leurs fiefs.

Mathieu Paris dit que Thibault fut de plus, en expiation de ses crimes , condamné par les barons à prendre la croix (2). Les historiens français placent ce fait plusieurs années plus tard. Mais fut-il vrai : que prouverait-il, si ce n'est la rigueur avec laquelle on le traitait.

La reine avait triomphé de ses adversaires : mais • ils restèrent debout (3). La paix de 1230 ne fut qu'une trêve ; l'Angleterre ne l'accepta qu'à ce* titre, et pour trois ans seulement. Elle avait fait en conscience ce qui dépendait d'elle pour agiter le royaume et déconsidérer le gouvernement. Une querelle de cabaret mit aux prises les bourgeois et les écoliers de l'Université : le sang coule. Blanche poursuivit les coupables avec sévérité : le Cardinal l'aida, les étudiants se vengèrent par des plaisanteries odieuses. On avait fermé les écoles et dispersé leurs élèves: Le Roi d'Angleterre leur

(1) Fecerunt inter se convivia, juxta consuetudinem anglicanam, et crapulis intendebant etpoculis àd invicem ; Math. Pans46U 7 p. 2S2. f

(2) Provisum est communiter a proceribus prœfatts ut cornes Campaniensis, qui hujus discordiez causa principalis extiterat, cruce signatus peregrinationem sanctœ terrœ subiret. Math. Paris , 46U, an 4230, p. 2S2.

(3) Mais toutes vois les barons

Vesquirent, vosist ele o non. Mouskes, t. 2, p. 578.

offrit asile et force privilèges; il eut voulu ravir k Paris l'honneur d'être à la tête des sciences et de la littérature. Il échoua ; mais grâce à son or il réussit à faire chanter partout les infâmes couplets écrits contre la Régente Cl] 1229, 1230. Cette chance de désordre lui ayant été ravie, il reprit ses intrigues avec le comte de Bretagne, qui rêvait toujours son indépendance et la couronne au moins dans ses domaines,

Par suite du traité de Vendôme, Yolande, sa fille, avait été fiancée avec Jean de France, V« fils de Blanche (mars 1227). Ce prince mourut jeune avant d'avoir pu réaliser son mariage. La main d'Yolande devint libre. Vers 1231 Agnès de Beau jeu, seconde femme de Thibault , mourut : on imagina de rattacher le comte de Champagne à La ligue en lui donnant la main d'Yolande. C'était une singulière idée pour des princes, qui auraient cru de bonne foi Thibault épris des charmes de la Reine. Yolande était jeune et jolie : le comte de Champagne avait le cœur libre et facile 2 il écouta volontiers cette proposition. D'ailleurs n'était-il pas peu satisfait du traité de 1230 ? La jeune fille fut amenée (2) en Champagne , et Thibault allait la rejoindre ; quand Louis IX , par une' lettre impérieuse , vint s'opposer à cette union contraire aux intérêts de la France. On a prétendu que Blanche .avait joint quelques lignes de sa main aux ordres de son fils , et qu'elle y parlait au nom de sa tendresse. Il est possible qu'elle ait écrit ; mais nous n'avons trouvé nulle part le texte de cette curieuse épître. Celle de Louis, au contraire a été conservée dans nos chroniques , au moins quant à son esprit. Le Roi défend à Thibault de s'allier aux ennemis de la France et le menace , en cas de désobéissance , *de

(1) Legaium romanum exécrantes, Reginœ muliebretn maledixerunt super biam, imo eorum infamem concordtam... venu» ridiculos componebant dicentes :

Heu ! morimur strati, vineti, mersi, spoliati, Mentula legati nos facit ista pati.

Mathieu Paris: 1644,,an 1229 , p. 244. — Quos etiam (scholares) rex Anglus, Francorum hosiis perpetuus et implacabilis, clandestinis nuntiis ut id facerent solliciiabant : Guaguin, annal. GaU lift. 7. — Grandes chroniques , t. rv, p. 250. — Alberic, anno 1229.

(2) Voyez le passage de Joinville rapporté à la fin du volume.

le dépouiller de ses fiefs. 11 ne s'en tint pas la : sur sa demande la cour de Rome intervint ;' et Grégoire IX , par une balle du 24 avril 1252 , déclara* cette union incestueuse. 11 écrivit lui-même à Thibault et au comte de Bretagne une lettre, où il leur «expliquait les motifs politiques de son opposition. En apparence elle était fondée sur la parenté , qui de fait unissait Yolande et Thibault: mais au fond il s'agissait simplement de prévenir une ligue, qui aurait compromis encore une fois le repos public (1).

Thibault craignait de perdre ensemble Champagne et la Navarre : l'acte , par lequel Sanche donnait son royaume, au Roi d'Aragon, avait fini par être signé vers 123t. L'ambition l'empêcha d'épouser Yolande : il sut se consoler en chantant «es désirs amoureux et ses regrets i%).

S'il avait plié devant les reproches amoureux de Blanche , il aurait expié cette velléité d'inconstance par un redoublement (ftrmour inéprochable : il n'en est rien. Thibault n'ayant pu s'unir à la princesse bretonne, s'empressa de s'allier à Marguerite , fille d'Archambaud de Bourbon. Ses noces furent célébrées au mois de Mars 1232. Ce mariage n'était pas de pure convenance; le comte de Champagne eut six enfants de sa troisième épouse. On cherche dans cette histoire la place , que put occuper la Régente dans le cœur de Thibault : on se demande s'il est possible que Blanche, fille, femme et mère de rois, espagnole de race , absolue dans ses affections comme dans ses volontés , ait pu croire à l'amour d'un homme, qui pour la cinquième fois, offrait son cœur, qui, pour la troisième fois, partageait son lit conjugal. Nous ne parlons . pas encore ici dé ses habitudes galantes. Thibault aima toujours la beauté : pour lui plaire elle n'avait besoin ni de couronne ni d'hermine. Et s'il chanta les rigueurs de l'amour, ce ne fut pas même par discrétion : l'usage le voulait ainsi.

L'année suivante (1233) (3) mourut Philippe de France, comte de

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(1) Tillemont, t. I, p. 438. — Histoire delà maison de Dreux , p. 331. — Joinville : édition de 1761 , p. 18. — Voyez les pièces à la fin du volume.

(2) Y* note sur la chanson 67.

(3) Ou Janvier 1234. — Chronique de Nangis. — Ph. Mouskes, vers 28,132. — Baugier , p.

Boulogne, l'an des ennemis de Thibault. On avait pris l'habitude de calomnier le comte de Champagne et on l'accusa d'avoir empoisonné ce prince. Philippe fat tué dans un tournoi. Cette imputation ne* Art jamais sérieuse. Si nous l'avons relevée, c'est pour établir avec quelle impudence les haines politiques diffament , avec quelle facilité le vulgaire accepte les mensonges les plus monstrueux.

Cependant Louis IX épousait Marguerite de Provence, et l'époque de la majorité n'était pas loin. Les factieux et l'Anglais sentaient que bientôt le prétexte de la régence, dont ils avaient tiré si bon parti , devait leur échapper : et les intrigues recommencèrent (1254-1255). Sanohe était mort (1), et avec la protection de la cour de France , grâce à ses alliances anciennes avec la noblesso du Midi, Thibault put sans difficulté se faire reconnaître roi de Navarre. Cependant, le Roi d'Aragon tenta de le détrôner. Le Pape fut pris pour arbitre : le 28 Août il mit les prétendants d'accord , et sous l'égide des fleurs de lys Thibault resta possesseur de son trône. Il avait atteint son but et reçu le prix de sa fidélité.

Son ambition était satisfaite et rassurée. Dès lors il devint plus accessible aux ouvertures du comte de Bretagne : on lui fit entendre que , s'il voulait entrer dans une nouvelle ligue, on ,lui ferait rendre le comté de Blois. Thibault tomba dans le piège , et pour cimenter cette alliance , on convint que le fils aîné du comte de Bretagne , Jean , épouserait Blanche , fille de Thibault et de sa seconde ' femme Agnès de Beaujeu. Ce mariage ne fut célébré que vers le mois de Janvier 1235. Cependant Thibault avait promis à la Régente de ne pas marier sa fille sans l'agrément du Roi. Ce que la couronne voulait éviter, c'était avant tout l'union des comtes de Bretagne et de Champagne. Aussi Louis IX reprocha-t-il à Thibault son manque de parole. D'un autre côté les trêves conclues avec l'Anglais étaient expirées depuis le mois de Juin 1254 : les hostilités recommençaient. Le duc de Bretagne avait de nouveau favorisé l'invasion étrangère (2). Thibault ne. tarda pas à lever la bannière de la révolte et réclama sa terre de Blois. Blanche et son fils, toujours actifs, toujours soutenus par la

(1) Juillet 1254, Oihenart: noticia utriusque Vasconiœ , Paris 1656.

(2) Mathieu Paris, anno 1234, 1255. — Grand, chroniq., t. IV, p. 95. — Chronique de Bains, p. 191, 192.

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nation, se mettent rapidement en campagne et marchent contre leurs ennemis. La lotte ne fat pas longue ; Pierre Mauclerc 'fut vaincu. Thibault n'ose pas même attendre le combat, il demanda grâce et l'obtint. Mais celte fois encore il dut perdre quelques unes des villes de son domaine, et livrer au Roi Montereau , Bray et Nogent-sur-Seine. De plus il dut payer les frais de la guerre (1). Qui aime bien, chastie bien , dit le proverbe. Thibault, s'il n'était aimé, était au moins sévèrement puni. Ce n'est pas tout encore, il lui fallut renoncer au comté de Blois (2), reconnaître qu'il l'avait vendu réellement et non pas hypothéqué comme il le soutenait, prendre la croix et promettre que pendant plusieurs années il resterait en Terre Sainte et combattrait les infidèles. Il subit encore une humiliation d'un autre genre : Robert de France, frère de saint Louis, le fit insulter par ses gens, et les tira de prison quand on les arrêta. Thibault ne put obtenir de réparation» et dut partir pour la Navarre, après avoir été joué publiquement avec impunité (3).

A cette date, les grandes chroniques de France placent la célèbre entrevue qui, selon elles, fit éclater l'amour de Thibault pour Blanche. La Reine lui reprocha d'abord son ingratitude politique et lui rappela les services qu'il avait reçus de la couronne dans la guerre de 1230. —-Le comte, dit le chroniqueur , regarda la Reyne qui tant estoit sage et tant belle, que de la grant beauté d'eles il fut tout esbahi. Si ly respondit : — Par ma foy , ma Dame , mon cuer et mon corps et toute ma terre est en vostre commandement ; ne n'est riens , qui vous puist plaire , que je ne feisse volontiers. Ne jamais , se Dieu plaist , contre vous ne contre les- vos je n'irai. » — D'ilec se parti tout pensiz ; et ly venoit souvent en remembrance du doux regard de la reyne et de sa belle contenance. Lors li entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse : mais quant l'y souvenoit qu'elle estoit si haute Dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en porroit ja

(lj Tillemont, t. II, p 281. — Grandes chroniques, t. IV, p. 263. — Chronique de Rains, p. 192.

(2) P. Mouskes, vers 29158.

(8) Ph. Mouskes. T. Il , p. 617 : — Tillemont 2, p. 281.

— Chroniq. de Rains. P. 192. —Voyez les pièces à la fin du volume.

joïr, si*jnuoit sa douce pensée amoureuse en grant tristesse. — Et pour ce que profondes pensées engendrent mélancolie, ly fu il loé d'aucuns sages hommes qu'il s'étudiât en beaux sons de vielle et en dous chans délitables. Si fist entre luy et Gaoe Brûlé les plus belles ebançons et les plus délitables et mélodieuses que onques fussent oïes en ebançon ne en vielle. Et les fist escripre en la sale, à Provins et en celle de Troyes : et sont appelés les ebançons an roy de, Navarre. Car le royaume de Navarre lui eschey de par son frère , qui mourut sans hoir de son corps • (\). *

Ces dernières lignes prouvent déjà que le chroniqueur ne vérifiait pas tout ce qu'il écrivait. Cette fois nous sommes en présence d'un écrivain .national : s'il se trompe , nens devons respecter au moins sa bonne foi. Qu'en 1234 la Reine ait été sage , c'est-à-dire babile et prudente , qui peut en douter ? Mais pouvait-elle être encore assez belle pour éblouir le comte de Champagne ? Elle avait 47 ans. Est-ce l'âge, où la femme peut inspirer une passsion brûlante ? Thibault pouvait-il aimer la Reine qui, pour ta troisième fois , le prenait en flagrant délit de trahison, et lui faisait rayer ses infidélités féodales? — Il n'est pas vraisemblable qu'il ait commencé dans cette circonstance à faire des chansons. Les calomnies , dont il était l'objet dès t$2Ç, prouvent le contraire. — Il y a longtemps qu'on a dit ; Nascuntur poetœ ; fiunt oratore*. Ce n'est pas au moment on l'homme devient sérieux, qu'il s'essaie à rimer des plaintes amoureuses. Mais Thibault put continuer des jeux d'esprit, dont il avait l'habitude. — Ses couplets furent-ils écrits sur les murs des palais de Provins et de Troyes? Le fait est insignifiant an point de vue du problème historique, qu'il s'agit de résoudre. Nous l'admettons comme possible , et ne repoussons nullement le témoignage des gens, qui déclaraient, dans le siècle dernier, avoir vu les traces de ces inscriptions. Mais prouventelles que les chansons étaient faites en l'honneur de Blanche? Non, dans doute. — Thibault se retira non pas à Troyes ou à

(1) Grand, chroniq. t. IV, p. 235. — Et ex dulci responso Reginœ atque pulchritudine fuit aceensus in amorem. Sed ut adverteret animum suum ab hoc stultitiâ consultas est ei quod vaearet circa cantus et vidas et simphonias. — Chron. manuscrite du cabinet de Thou : citée par Auteuil. Vie de la reine Blanche. Preuves, p. 29.

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Provins , mais en Navarre. C'est là que tous les hisloriens s'accordent à le faire retourner après la paix de Vincennes : ce serait dans son nouveau royaume qu'il aurait vécu en soupirant. Cependant tout perte à croire qu'il y mena vie joyeuse et gaillarde. À sa mort il laissa quatre enfants naturels ; leurs noms, les dots qu'ils reçurent , leurs alliances , leur mémoire conservée seulement dan3 les cartulaires de Navarre et d'Espagne , établissent que leur naissance eut lieu sous le ciel des Pyrénées (1). D'ailleurs les grandes chroniques ne sont-elles pas, quant à leur rédaction, du moins postérieures d'an siècle aux faits qui nous occupent? N'ont-elles pas accepté, parmi les légendes qu'elles mêlent à l'histoire de Gharlemagne , le roman fantastique de Turpin ? Il faut donc se tenir en garde avec elles , et leur témoignage mérite confirmation. Tout ce qui nous paraît résulter de sérieux de leur récit , c'est que Thibault , sans doute fort embarrassé pour se justifier , se tira d'affaire avec quelques propos chevaleresques et galants et que la Reine voulut bien les écouter pour la forme, et les accepter comme excuses.

Parmi les couplets du roi de Navarre, quelques-uns seulement peuvent être datés. Il faut en convenir , ils sont presque tous postérieurs à son avènement au trône. Mais dans d'autres , il nous apprend qu'en plusieurs occasions il prit et déposa la lyre. Ses amis lui reprochèrent maintes fois de ne plus chanter. Donc toutes ses chansons ne furent pas faites de suite , ni en 1234 , ni à aucune autre époque

(1) forroetiam alioshabume Theobaldum liberos afjxrmare audeo (et si de matre ipsorum mihi non liquere fateor) Guillelmum sctZicef, Mlidem et Ignesim. Oihenart : Nodtia utriusque Vasconiœ. Paris, 1656, p. 334. — Liberi ex incerto eonjugio Tfieobaldi Navarrœ régis GuilMmus, JElis, Ignés Id. page 332. — Oihenart rapporte , page 334 , une charte qui établit la position de Guillaume — et page 336, un acte qui prouve que Ignés était mariée vers 1243 , à Alvar Peritz , fils de Pierre Fernand d'Albarazin. — Filiam denique et concubine suseeptam ci adscribunt nonnuUi , aiuntque Petro Ferdinando Ycarii, Jacobi .1. Aragoniœ Régis filio nuptiis tradUam: id. p. 334. — Il s'agit iei de Marquise, bâtarde de Navarre , fille de Marquise Lopez de la maison de Rada en Navarre. Voyez Annales d'Arragon , liv. 3 , p. 201. — Si on «n croit Dom Anselme , le mariage d'Inès était convenu dès 1257. Généalogie de la maison de France , t. 2.

dt sa vie (i). Au nombre do quatre-vingt-une , elles sont loin d'être écrites toutes sous 1s môme inspiration. On y trouve quatorze jeux-partis; tel était le nom porté par des discussions amoureuses. Elles n'avaient d'autre but que de mettre en relief l'esprit et la facilité des lutteurs, qui s'y engageaient. Citons ensuite dix chansons religieuses consacrées à la Vierge , et six dialogues , dont deux seulement peuvent prendre place parmi les pièces du procès, dont il s'agit (t). Des cinquanteune chansons amoureuses , dont il nous reste à parler , il en est treize destinées à des amis , à des confrères en poésie (5). Une autre fut rimée four le concours du Puy d'amour : l'envoi, qui la termine, le laisse entendre nettement. Et cette donnée peut expliquer le but d'un grand nombre d'autres pièces , qui contiennent des lieux-communs (4).

Les curieux travaux de M. Arthur Dinaux, sur les trouvères du Nord, ont fait connaître les poésies adressées anx concours du Puy d'Amour. 11 est impossible de ne pas dire frappé du rapport, qu'elles ont avec celles de Thibault. L'amour respectueux et dévoué , des plaintes douces et tendres , des regrets affectueux, des désirs pleins de réserve , des éloges à la beauté forment le fond de toutes ces chansons : elles ne tendaient qu'à mériter les couronnes octroyées aux mieux faisant.

La tradition veut que Thibault ait fondé des académies à Troyes et à Provins. Le fait a été nié: nous ne pouvons l'établir (5). Mais n'est-il pas possible que le Puy d'Amour se soit parfois tenu dans nos contrées ? Ne voyons-nous pas dans les jeux-partis, que nous publions, Thibault donner a un poète et recevoir à son tour le titre de frère (6). Il est en rapport littéraire non seulement avec les concurrents du Puy d'Arras, tels que Guillaume et son frère Gille-le-Vignier , mais avec les trouvères étrangers à l'Artois, comme Baudouin des Autels, Raoul de Soisaons , Raoul de Goucy , Philippe de Nanteuil , Thibault de Blazon , Renaut de Sabueil, Bernard de la Ferté,

(1) Voyez chansons : 15 . S5 , M , 65.

(S) V. n*» 55 et 65.

(4) V. no 32.

(5) V.bibl. de l'école des chartes, t. 5, un article de M. Vallet de Miville sur les mystères a Troyes.

(6) V. no 56 et 68.

Jean d'Argles, G ace Brûlé, Gérard d'Amiens, Robert de Blois et d'antres encore. C'était plus qu'il n'en fallait pour former une société littéraire et passer de temps à autre quelques heures agréables à deviser d'amour et de chansons.

Celles de Thibault sont si bien faites pour la publicité , qu'on n'y trouve aucune révélation indiscrète. Il n'en est pas une, qui soit nécessairement faite en l'honneur de Blanche. Et si nous admettons que la Reine en reçut plusieurs, c'est uniquement parce que la calomnie, pour se faire écouter, dut s'appuyer sur des circonstances de ce genre. Encore put-elle faire méchamment honneur à la Régente des galanteries écrites pour d'autres , et peut-être pour une femme idéale.

Veut on chercher dans les chansons de Thibault le portrait de sa Dame ? On y trouve d'abord le signalement général de toutes les jolies figures, de toutes les tailles élégantes. Deux détails, qui se reproduisent de temps à autre, méritent seuls d'être remarqués. Dans plusieurs chansons, Thibault dit que sa Dame est blonde (I ) et qu'elle a le teint coloré (i). Voila pourquoi Varillas veut à toute force que Blanche ait eu un teint de lys et de rose. Mais qui donc a jamais dit que cette princesse, née sous le soleil d'Espagne, ait été blonde. Il est vrai que dans une de ces chansons une variante curieuse substitue le mot Brunette au mot Blondette (S). N'en peut-on pas conclure que Thibault chantait en môme temps la blonde et la brune , et qu'il modifiait ses épifhètes avec la soscription de l'envoi ? Nous le verrons faire la même chose pour les amis , auxquels il adresse ses rimes amoureuses. — Dans une de ses chansons les plus connues (4) il laisse entendre que la dame qu'il aime a le teint blanc. Blanche, rose et blonde, est-ce le portrait d'une fière Castillane ? A de pareils traits qui ne reconnaîtrait une châtelaine du nord, une jolie fille d'Allemagne? Suivant une tradition, ancienne déjà, ce serait pour une dame de Lorraine, que Thibault aurait composé ses chansons. Mais qu'elle est-elle?

(4) V. n* 5, il, ii, 36.

(i) Y. ff* 5, 43, 47, 2i, 36, 43, 46.

(3) V. no ii.

(4) V. no il

Nous l'ignorons (1). Si les chansons de Thibault ont été faite* foutes pour la même personne , on le prendra souvent en flagrant délit de contradictions. Tantôt il proteste de son amour respectueux et sans exigence ; tantôt il demande avec hardiesse le rendez-vous nocturne le plus compromettant. Quelquefois sa dame sera fière , dure et froide. Ailleurs il la peindra coquette , entourée d'adorateurs et faisant riante mine a tous.

Deux noms de femmes seulement percent le voile mystérieux, qu'il a jeté sur ses chansons. Il donnée Tune le nom d'Aigle. Nous n'avons pu découvrir quelle noble dame y avait droit (2J. H désigne l'autre sous celui de Comtesse : Cette fois nos recherches ont été plus heureuses. Raoul de Soissons, seigneur de Cœuvres, prit en mariage une demoiselle de la maison de Hangest , dont le prénom était précisément Comtesse. Les rapports, qui unissaient Thibault et Raoul comme poètes et comme chevaliers , permettent de supposer que le comte de Champagne chantait la femme de son ami (5J. Ne peut-on pas croire aussi qu'une autre chanson la concerne? Dans Tune il dit que Comtesse lui apprit à chanter : dans l'autre il prie sa Dame de l'aider à faire une chansonnette (4).

Il est une chanson où il célèbre le pouvoir de l'amour. Un ami dans des couplets, que nous publions, lui répond et finit en disant: Sire , quant» j'aim Dame de tel valour, Loez la moi : Si ferez vostre honour (5).

(1) Il y en a, qui disent que ses chansons furent faites pour une dame de Lorraine avec quelque apparence de vérité. En ce temps là il y avait nombre de poètes ;satyriques, qui n'ont point espargné la reine Blanche et se sont moqués de St- Louis de ce qu'il se rendait si obéissant à sa mère qu'il convint qu'il n'osast ne faire ne entreprendre rien sans son congé. À force de bien faire Blanche a surmonté l'envie et fait connaître son intégrité — Antiquités de la ville et' comté de Corbeil par Labarre. 4647, ln-4*, p. 469.

(2) V. chanson 47.

(3) V # chanson 15.

(4) V. chanson S.

(5) Y. ci-après les pièces a l'appui.

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On demandait donc à Thibault des chansons de complaisance : H en faisait par politesse, et l'amour n'y était pour rien. Que la Régente se soit parfois amusée de quelques jolis vers; cela se peut. Mais supposer que cette femme à la. tête forte, au génie supérieur, pendant plus de vingt ans ait pris pour son compte les galanteries d'un homme qui eut deux fiancées , trois femmes et un certain nombre de maîtresses, c'est faire injure a son cœur et a bon sens.

Thibault fit des chansons d'amour avant et après 1234 t 11 en fit encore en 1239 en partant pour la croisade et a son retour en 1240. A cette dernière date par exemple, il vante les charmes d'une dame, qu'il dit jeune (1). Blanche avait alors 32 ans. Put-elle croira que Thibault la chantait, il n'aurait pas eu l'impudence de lui décerner de tels compliments. Notre reoueil offre plus d'un passage du. même genre.

Mais quelles sont donc les chansons que Thibault a pu présenter a la reine Blanche ? Nous citerons d'abord celles qui ne l'excluent pas d'une manière évidente, toutes celles, qui peuvent être faites pour elle comme pour d'autres. Thibault les aurait composées de 1220 à 1226 alors que Blanche avait de 30 à 40 ans, qu'il était jeune encore et qu'il chantait l'amour et les dames pour chanter, charmer ses loisirs et formuler ses rêves de poète. Dana quelques couplets on aperçoit des vers, qui peuvent à la rigueur désigner Blanche et sa sévérité non pas en amour, mais en politique (%). En mainte occasion le roi de Navarre maudit les médisants : mais ses plaintes sont celles de tous les trouvères amoureux. Dans une seule chanson il parait faire une allusion assez nette aux calomnies débitées contre lui (3). Ce passage est d'autant plus curieux, qu'il nous montre Thibault bien loin de prendre au sérieux les imputations de ses ennemis. Ne poussons pas plus loin notre examen et laissons au lecteur le plaisir de se former lui-même une opinion. Nous avons réuni les pièces du procès : qu'on le juge.

(1) V. Chanson 43.

(2) V. n«« 7, 18,21, 46, 48 et 65.

(3j V. n<» SI.

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