‹ Chansons de Thibault IVChapitre 4 sur 24 · XXXVIII · texte numérisé non relu

XXXVIII

Après la paix de Vineennes, Thibault revint en Navarre. Le 15 avril 1236 expira la régence de Blanche de Castille. Louis IX prit en main les rênes de l'Etat et commença le glorieux règne, qui lui donna l'immortalité. Les barons comprirent cnûn qu'ils étaient ici-bas pour autre chose que pour se disputer des portefeuilles et des duchés. Thibault, retiré dans son royaume de Navarre, gouverna ses états en bon prince. Les historiens espagnols le peignent comme un roi libéral, grand bâtisseur, ami des artistes et protecteur zélé de l'agriculture. Il fît venir des laboureurs , des jardiniers de Champagne et leur remit les terres incultes de la Navarre. IL fit venir du Nord les planUs , les fruits , les arbres inconnus dans les Pyrénées. Dans le xvi* siècle , on mangeait en Navarre des poires, qu'on nommait encore les Thibaudines (l). Couvents, églises, universités reçurent de lui privilèges et revenus. Les lettres trouvèrent en lui un protecteur éclairé. Lui-même ne cessait de les cultiver et plus d'une de ses chansons est avidement faite après son avènement au trône. Thibault oublia d'autant plus facilement les rigueurs de Blanche, qu'il ne l'avait jamais aimée. Quelques liaisons galantes le consolèrent de ses disgrâces politiques. Le prince, qui laissa sept enfants légitimes et quatre bâtards, ne passera jamais peur un martyr de l'amour malheureux et fidèle.

Cependant tous les barons^ qni avaient pris part aux révoltes de 1226 et de 1250, avaient accepté la croix. (1255- 1256). Le Pape désirait que l'expédition secourut d'abord l'empire de Constantinople menacé par les barbares. Les croisés voulaient partir poor la terre sainte. Le saint Père et l'Empereur d'Allemagne ne pouvaient s'entendre. Des ordres contradictoires étaient souvent donnés : plusieurs gentilshommes retournèrent dans leurs terres; les autres finirent par s'embarquer. Ils avaient élu Thibault pour chef: ce mit est significatif. Les électeurs étaient précisément les héros de la ligue. Se seraient-ils volontairement rangés sous la bannière d'un homme, qu'ils auraient méprisé?

Les circonstances, qui précédèrent le départ , inspirèrent au Roi de Navarre plusieurs chansons intéressantes ; on y

(1) Histoire des rois de Navarre , par Gabriel Chapuys. — Paris, 1596, in 8o, p. 158.

voit l'auteur flotter* encore entre l'amour du ciel et les passions de la terre. Des vers ironiques viennent se mêler sous si plume à ses élans religieux, aux adieux les plus tendres (1).

Parmi les couplets, qu'il dut faire vers cette époque , nous citerons une satyre contre les persécuteurs des Albigeois. Gomme comte de Champagne, peut-être comme ancien allié des hérétiques, il fut obligé d'assister au supplice de quelques malheureux, qui reçurent la mort au pied du MonUVimer (Marne). La protestation de Thibault démontre qu'il ne fut pour rien dans le sort de ces infortunés (2j.

11 partit enfin pour aller combattre les infidèles d'Orient.. Son armée prit terre à Saint-Jean-d'Acce. Nous l'avons dit , Thibault était brave: il eut fait un lieutenant distingué ; mais le rôle de général en chef était au-dessus de ses forces. Il ne put réduire à l'obéissance ses turbulents compagnonsd'armes. Chacun ne cherchait qu'à faire exploit pour sou compte. Des coups de lances, des entreprises hardies mais sans résultats, des actes de bravoure aussi téméraires qu'inutiles signalèrent le début de la campagne ; l'indiscipline ne tarda pas à produire de funestes effets. Les croisés furent battus : les comtes de Bar et de Monfort tombèrent entre les mains des Sarrasins; il fallut songer à battre en retraite. Thibault et quelques autres obtinrent un sauf-conduit pour aller prier sur le tombeau du Christ. — Us avaient dû le délivrer; ils étaient réduits à mendier la permission de le voir. — Ils avaient cru conquérir la terre sainte: On l'abandonnait pour revenir en France après avoir tout perdu hors l'honneur.'

Thibault rentra dans ses états. Ses infortunes militaires , pas plus que ses échecs politiques, n'éteignirent en lui les habitudes du prince galant ni les inspirations de langoureux trouvère. Il avait chanté l'amour sur les rives de l'Asie (3); il le célébrait encore à son retour. C'était une jeune dame, qui

(i) Voir chansons n» 72 , 74 , 76 , 78.

(2) Voir clunson 77.

(5) V. Chanson, 27, 28, 51.

recevait alors les hommages du noble chansonnier tî).

Rois et bergers n'ont qu'un printemps. Il fat long pour Thibault, et pour lui l'âge des amours semblait devoir toujours durer. Son imagination ardente perpétuait chez lui la vie du cœur. Aussi disait-il (2) :

Mais j'ai un cuer : aîns ticx ne fu trovez.

Tous jours me dist : — Amcz , amez , amez.

Et ces deux vers sont l'histoire du poète. Son cœur battait encore alors que tout avait vieilli près de lui. Dans les beaux jours d'été , lorsqu'au soir le soleil a disparu derrière la montagne , ses rayons de pourpre illuminent le crépuscule du soir : Ainsi Thibault ne sentait plus brûler en lui les feux de la jeunesse : mais leurs reflets éclairaient encore son fige mûr. Les muscs effeuillaient par habitude des roses sur ses pas. Mais elles ne peuvent faire de miracles : 11 vient une heure, où le poète le plus aimable n'est plus qu'une barbe grise. Ses galanteries ne rencontrent plus que sourires moqueurs. On ne croit plus qu'à ses souvenirs. — Thibault connaissait le monde : il comprit que le moment de la retraite était venue , et que les amours , qu'il avait chéris, s'étaient envolés. Il avait chanté leur arrivée; il chanta leur départ. La dame, à laquelle il offrait oes derniers hommages, lui fit entendre que s'il est un temps pour les plaisirs du cœur , il en est un pour la raison*. Thibault ne se fâcha pas : le Prince regretta peut-être ses jours passés ; le poète rima quelques couplets aimables (5j. Il y résume sa vfe amoureuse; désirs trompés, bonnes fortunes , rêves de poète et souvenirs d'amant, tout y est indiqué légèrement et sans indiscrétion. Il finit sa vie galante comme il l'avait commencé : plein de respect et de reconnaissance pour les dames, il ne lança contre elles aucun trait malin. 11 sortit du tournoi d'amour sans jalousie contre les cavaliers , auxquels il souriait. La philosophie , la littérature, la religion, l'amitié lui tendirent la main: il accepta gaîment leurs consolations. Des pastourelles naïves, des dialogues enjoués et spirituels, des jeux partis parfois un peu lestes, des poésies

(\) V. Chanson , 43.

(2) V. Ch. 7.

(S) V. Chanson no 81.

religieuses amusèrent les dernières années du trouvère fi). 1

' C'est a la Vierge, surtout , qu'il consacra les élans de son âme ardente. C'est elle qu'il implore, alors qu'il jette un regard en arrière, qu'il rougit de ses erreurs passées, alors que peut-être il s'inquiète du jugement des siècles à venir (î). Elle devint l'objet de son culte. U célébra ses mérites, sa toute puissance dans le ciel et ses charmes divins: il retrouve pour elle la galanterie de son jeune ftgo et les sentiments d'admiration, qoe fit toujours naître en lui la beauté. Il lui demande le prix du sacrifice, que son cœur faisait a sa piété.

Quant Dame pers, Dame, me soit aidans!

lui dit-il à la fin d'une brûlante prière (5). Son esprit affectueux se retrouve dans ses poésies les plus mystiques. Aimer la Vierge , c'était encore aimer : et quand Thibault devint pieux, ce fut sans doute l'amour divin, ce fut la, tendre charité , qui le ramenèrent au pied des autels.

De tontes ses poésies, les plus faibles sont sans contredit les jeux partis, auquel il prit part. Probablement ces plaidoiries tenaient un peu de l'improvisation : autrement on aurait peine à comprendre cette conversation en rimes entre deux trouvères. Thibault attacha sans doute peu d'importance à ce genre de productions ; il y sort de sa réserve ordinaire : soû styte y est plus leste et plus négligé. Ses interlocuteurs se mettent avec lui sur le pied de l'égalité la plus complète, leur franchise indépendante le raille sans pitié , tantôt de ses habitudes galantes , tantôt de ses infidélités en amour , de la sagesse que lui recommande enfin son embompoint excessif. Ces causeries en vers n'eurent peut-être d'autre mérite que celui de l'fe-propos ou d'une allusion à quelques aventures du temps. Si Thibault eut seulement cultivé ce genre de poésie , il n'eut pas mérité l'honneur d'être proclamé le roi des chansonniers. Ses pastourelles, ses dialogues avec l'amour et sa Dame ont au contraire une valeur réelle : la tournure en

(1) V. Chanson, no 81.

(*) V. Chansons, T3, 74, 75, 76, 77, 78, 80.

(3) Voir Chanson, 74.

est gala, naïve et digne de «m bon temps. Dans l'une de ces jolies pièces, l'amour s'inquiète de se que Thibault veut Tabsndonner , il lui dit s

Certes, Thiébault, je me corrouceroie-

S*encor de moy ne feisiei chanson.

▼ostre chanter me plaist et esbanoie ;

Car molt vos voy de belle intention (1).

Les chansons galantes de Thibault n'étaient donc qu'un passe-temps pour la cour, une distraction pour l'auteur, un agrément pour le public. Plus d'une dame, plus d'un poète misaient comme l'amour et priaient Thibault de prendre la plume : on s'arrachait ses rimes nouvelles : on les répétait partout. Dans ses envois, tantôt il prie la Dame, à laquelle il adresse ses couplets , de les chanter elle-même , tantôt de les faire chanter par d'autres; il fait ta même demande à ses amis (2). Il est une romance qu'il envoyé aux bonnes gens de Champagne (S), Comme tous les gens de lettres, il recherchait la popularité : ses œuvres passèrent les monts . et sous le ciel azuré de l'Italie plus d'un tendre soupir s'unit aux douces prières du comte de Champagne. Le Dante aimait ses poésies; il y trouvait finesse, harmonie et pureté Les manuscrits de chansons formés dans le xui* siècle accordent généralement a Thibault leurs premières pages ; souvent c'est lui, qui donne son nom à leur titre. On a pensé que c'était par son ordre et par ses soins que toutes ces rêveries amoureuses et légères ont été réunies ; cela se peut. Cependant si Thibault eut fait une édition de ses œuvres , il les eut rassemblées toutes dans un même volume. En existei»il un seul r qui soit complet ? En tous cas , ces recueils furent écrits seulement à la fin de la vie du roi de Navarre. Il n'y est jamais désigné comme comte de Champagne ; et les scribes nous ont transmis les chansons, qui furent évidemment ses dernières inspirations.

Faire l'éloge des chansons de Thibault serait inutile ; 1» meilleure manière de les faire aimer, c'est de les mire lire. Elles ont assuré

(1) Voir chanson 65.

(î) Voir chansons 42, 13, 19, 49, 76, 79

{3) Voir chanson 28.

le renom méat de celui , qui les publia le premier. C'est en 1742 que Levesque de la Ravallière en édita soixante-cinq (1). Nous ne critiquerons pas son travail ; nous l'en remercierons. Que d'éditions d'Horace, avant d'en «veir une sans tâche 1 su premier, qui défriche un champ , peines et fatigues : que ceux, qui récoltent lui donnent au moins un souvenir. Nous avens tenté de compléter l'œuvre de notre devancier et de l'améliorer. Nous avons pu joindre à son recueil seize pièces inédites, des vers , des couplets, qu'il n'avait pas trouvés ; nous y avons réuni des documents indispensables pour apprécier l'histoire littéraire de Thibault. Nous laisserons de côté les airs de ses chansons : rien ne prouve qu'ils soient de sa composition, le témoignage des grandes chroniques est loin de suffire pour nous convaincre de son génie musical. Qu'il ait aimé la musique , qu'il l'ait cultivée , que dans ses jeunes ans il ait chanté de tendres couplets et des psaumes dans ses vieux jours (2J, nous le croyons volontiers : le reste n'est que supposition (Z). Au surplus les œuvres de Thibault n'ont pas besoin d'être chantées pour être comprises. Elles plaisent à la lecture, et d'âge en âge on feuilleter* les pages plus naives et les plus pures, qu'aient inspirés dans le temps de nos pères l'amour et la beauté.

L'homme, qui fit tant de jolis vers, ne pouvait être un méchant prince. La Champagne égarée par d'odieux libelles, avait pu l'a-, bandonner en 1230. Mais à la fin la vérité se fit jour : il ne pouvait qu'y gagner. Thibault ne s'occupait plus que du bonheur de ses sujets. 11 affranchit des communes, créa des marchés et des foires, encouragea l'industrie et le commerce, éleva des églises , des palais , des hospices , et fonda des rentes pour les pauvres. On l'appela Thibault le bon Quens : bientôt la reconnaissance du peuple lui donna même le surnom de Grand. La couronne de France ne cessa dès lors de trouver en lui le plus fidèle de ses serviteurs. Avec toute la nation il applaudit aux victoires remportées par Louis EL sur les Anglais au pont de Taillebourg et sous les murs de Saintes, 1242. Maintes fois il aida Louis de son épée et de son expérience. Ce monarque éclairé

(1) Paris, 2 vol. in-12, 1742.

(% V. chanson 79.

(3) Dans nos noies , sur chaque chanson , nous indiquons les manuscrits où nous avons trouvé leur notation.

XWV

l'appela souvent dans ses conseils intimes et en plusieurs occasion* le fit asseoir à sa table. Le roi de Navarre avait effacé ses coupables intrigues par la sagesse de son gouvernement. L'estime publique lui revint, et, pendant les vingt dernières années de sa vie , il occupa dans le monde politique la haute place, a laquelle lui donnaient droit sa naissance , sa bravoure et la distinction de son esprit.

Blanche mourut en 1252 ; elle avait alors 65 ans. Nous ne ferons pas son éloge. Il n'est pas un historien, qui ne l'ait écrit: il n'est pas une chronique, qui n'ait enregistré ses bienfaits. Il en est un surtout que la Champagne n'oubliera pas. Les femmes de notre province, de condition servile , même mariées à des hommes libres, ne pouvaient engendrer que des serfs. Cette loi! barbare perpétuait l'esclavage féodal . Blanche y mit fin : elle déclara que les femmes de Champagne auraient le droit de racheter leur liberté moyennant une légère rente ou de l'argent une fois payé. Leurs enfants devaient être affranchis avec elles , leur père fut-il serf. Aussi disait-on : En Champagne le ventre annoblit. On sait avec quelle énergie Blanche contraignit les chanoines de Paris à briser les fers de leurs vassaux , avec quelle vigueur persévérante elle ne cessa de lutter contre le despotisme des barons. Elle ouvrit des asiles aux pauvres veuves , aux jeunes filles sans dot ; elle donna du pain aux pauvres , du travail aux ouvriers et saint Louis à la France.

Aussi quand le ciel la rappela de ce monde, qui l'avait tant calomniée, la nation tout entière pleura sur sa tombe. Mathieu Paris lui-même ne put lui refuser des regrets respectueux. Partout, où sa main bienfaisante avait pu parvenir, on la considérait comme une sainte. Rome permit de lui consacrer un jour de prières. L'histoire impartiale s'incline devant sa mémoire ; les traditions populaires vénèrent encore la bonne reine Blanche.

Thibault lui survécut peu temps. Le ciel avait permis qu'il put par un règne de vingt ans réparer le mal qu'il avait fait à la France pendant la première partie de sa vie. Comme tous les ambitieux de son temps , comme ceux des siècles suivants y compris le nôtre, il servit d'instrument aux projets ambitieux , aux plans de vengeance conçus par l'Anglais. Creusez l'histoire de ,Jnos troubles civiles , descendez dans les repaires impurs, où s'écrivent ces vils pamphlets, qui trompent le peuple

XLY

et l'insurgent contre nos rois , vous y trouverez toujours l'Anglais. Au fond de cette vase, que les mauvaises passions agitent d'âge en âge , qu'y a-t-il ? l'or de l'Angleterre.

Adieu ne plaise que je veuille cacher les torts de Thibault sous les anathèmes dus à l'étranger. Non, mille fois non. Honte aux princes, qui trahissent leur Roi légitime et leur pays! Honte à tous ceux, qui sacrifient à leur ambition la puissance et h félicité de leur patrie ! Honte à tous ceux , qui pour avoir dignités , crédit et place à la cour livrent la nation aux misères de la guerre intestine , aux crimes des révolutions.

Heureux ceux, qui comme Thibault, ont le temps d'expier par de bonnes actions les égarements de leur vie passée. Il eut un courage rare dans ce inonde, celui de la pénitence publique. Dans ses dernières poésies il demande à Dieu le pardon de ses fautes. Le ciel ne refuse rien au repentir sincère : La terre serait-elle plus rigoureuse?

Thibault mourut en Navarre au mois de Juin 1255. Son corps fut inhumé dans la cathédrale de Pampelune. Son cœur revint au sol natal , dans cette Champagne» qu'il ne cessa d'aimer. On le déposa dans l'abbaye de Sainte-Catherine de Provins. Son souvenir vivra longtemps dans les cités, qu'il affranchit et rendit prospères r ses œuvres seront toujours l'honneur de notre vieille littérature.

Que le nom du poète protège celui du comte. Princes , ministres , hommes politiques , vous tous, qui n'avez jamais commis de fautes, vous tous qui n'avez jamais violé de serment, jetez la première pierre a sa mémoire : ou plus tôt pour lui, comme pour tous, pardon et oubli : pour le pays paix et concorde. N'oublions plus que l'union fait la force et le bonheur des peuples, et nous reverrons encore l'âge mûr se reposer en écoutant de joyeux refrains et la jeunesse danser aux chansons.

P. Tarbé.

DE

Thibault IV, comte de Champagne k de Brie,

BQI DE NAV4JBLBE.

Page 1