‹ Chansons du 15e siècle, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale de ParisChapitre 47 sur 100 · CXXIII · texte numérisé non relu

CXXIII

Vray Dieu d'amours, confortez moy :

Mise m'avez en grant esmoy Pour mon amy que point ne voy Hellas î comment passeray donc 6 Ce mois de moy qui est si long ?

Que je le veoye a tout le moins - Pour Tambrasser de mes deux mains^ Car j'en ay fait souppirs et plains En ceste nouvelle saison ; Merveille n'est sy je m'en plains, 12 Et pour ce faictes m'en raison.

[J'é passe plusieurs moys de may Ou moncueur n'estoit pas trop gay; Je ne dis pas ce que je sens :

Trop fort endurer n'est pas bon ;

CXXIII. — ' Le premier couplet de cette chanson a été indûment colloque en tète de la chanson viii; voy. ci- dessus, p. 9.

' Moins s'est habituellement prononcé 7nains pendant le quinzième et le seizième siècles.

On doit aymer quand il est temps i8 Sans acquérir maulvais renon.]

[Et aussy que mon doulx amy De vous ' ne soit mis en obly Mais aye d'amours vision, Et affin qu'en soit mension^ Me suys rendue a vous ycy 24 En vous présentant mon soucy.

Souviengne vous aussy de moy Ains que ne soye plus en esmoy, En melencolies* et pensées, Qui vous sont ycy présentées De ma treshumble affection 3o Desquelx vous foys oblacion.]

Je prie le dieu d'amours joly Qu'il me mecte hors de soucy Et qu'il m'envoye mon amy Car j'ay languy an et demy 36 Et languis sans nulle achoison^.

Roussignolet gent et joly, Va a mon amy, et luy dy Que je me recommande a luy En ceste nouvelle saison^ Et qu'amours m'ont myse en oubly 42 Ce mois de may par mesprison*.

3 De vous : il s'agit du dieu d'amour.

* L'ancolie est ici appelée melencolie par suite de l'assimilation indiquée plus haut (p. 121).

^ Achoison, cause, ô!occasionem.

Mesprison, voy. lxxxiv, 2.

Vray Dieu d'amours, reconfortez ma dame, Celle que j'ayme dessus toute autre femme, Et la gardés de deshonneur et blasme 4 Jusqucs a tant que mon retour sera.

« Lassus aux bois feray ma demeurée Seulle a part moy comme femme esgarée, Et de nuUy ne seray consollée^ 8 Fors que devons tousjours me souviendra.

(( Mon bel amy, reprenez en vous joye, Car voustre suis quelque part ou que soye : Les envyeulx m'ont fait perdre la voye^ 12 Dont je voy bien que mourir me fauldra.

« Les faulx jaloux qui sur moy ont envye M'ont fait souffrir grant peine et grant martyre, Las ! envieulx, je vous doy bien mauldire, i6 Car c'est par vous que mon amy s'en va.

« Roussignoletj veillez pour moy escripre La grant douleur que seuffre et n'ouze dire, Pource qu'il fault que je vive en martire 20 Pour mon amy qui loing de moy s'en va.

a C'est desplaisir que toust on se retire : Quant bien y pense tousjours mon mal empire ; Je prie a Dieu qu'il les vueille mauldire, 24 Qui noz amours si toust desparty a ! ^ »

CXXIV. — ^ Cette chanson se retrouve dans le recueil Lotrian.

- On pourrait lire le au v. 23, mais il vaut mieux laisser le texte tel qu'il est. C'est un exemple d'anacoluthe curieux, mais explicable.

cxxv »

Et que feront povres gendarmes En la Conté- en garnison?

Il leur fauldra rendre les armes, Ou bavart mengera grison^.

Quitter leur fault leur garnison, Car ilz n'ont pas ung petit blanc * : Le roy des Rommains les abuse^ 8 C'est la façon des AUemens.

Il y a ung duc en Aultriche, Roy des Rommains se fait nommer ; Mais il n'en est de rien plus riche : Hz ne le veullent advouer.

Gendarmes a fait amasser.

Mais il n'a pas foison d'argent ^ ; La tiebvre puisse il espouser, i6 Qui le serrera longuement!

Il se fioit en Ludovic ^ Qui a fait mourir son nepveu ;

CXXV. — * Celte curieuse chanson d'aventuriers (c'est le nom des soldats de fortune comme l'auteur de notre pièce) se rapporte évidemment aux guerres de Louis XII contre Maximilien. La date précise n'est guère possible à donner. Une chanson de Pauvres f^eris d'armes est citée au 1. \' de Pantagruel,

' La Conté, la Franche-Comté.

* Bayart et Grison sont les noms de deux espèces de chevaux, bai et f^ris, et en même temps, dans l'ancienne langue, sont d'habitude le nom propre de chaque individu de cette espèce. Le vers signifie : nos chevaux se mangeront l'un l'autre.

* Monnaie d'argent.

5 On sait que ce fut le souci perpétuel de Maximilien que de trouver de l'argent pour payer scs troupes, et qu'il n'y réussit que rarement.

Ludovic Sforza, qu'on accusait, non sans vraisemblance, d'avoir empoisonné son neveu Galéas.

Il a irahy le roy de France \ Mais il n'a pas eu du meilleur :

A la journée de Forneuf Il luy mourut beaucoup de gens; Et ceux qui ne m'en vouldront croire 24 Demandent aux Venissiens*.

Celluy qui feist la chansonnette, C'estoit ung povre dechassé ; Il a vendu sa maisonnette Pour servir la croix sainct André'; Mais il n'y a gueres gaingné :

Du bon du cueur il s'en repend ; Il veult servir le roy de France, 32 Qui luy en donra largement*".

^^ Cjcntilz gallans de France Qui en la guerre allez, Je vous prie qu'il vous plaise 4 Mon amy saluer. »

« Comment le saluroye Quant point ne le congnois ? »

« Il est bon a congnoistre :

8 II est de blanc armé;

■^ Maximilicn entra, en i^nS. dans la ligue contre la Frnnce dont les troupes furent dctaitcs à Fornouc (pvour adopter la singulière transcription de Fornovo admise dans notre histoire), le 3 juillet de cette année.

• Les Vénitiens étaient du nombre des vaincus à Fornouc.

* La croix saint André, ou croix de Bourgogne, devenue l'emblème de Maximilicn pour ses possessions provenant de Charles le Téméraire.

'*> Les mœurs des aventuriers, ce fléau des guerres de l'époque, ne peuvent être peintes plus naïvement que dans ces derniers vers.

c( Il porte la croix blanche *j Les espérons dorez , Et au bout de sa lance 1 2 Ung fer d'argent doré. »

« Ne plorés plus, la belle, Car il est trespassé :

Il est mort en Bretaigne, i6 Les Bretons l'ont tué ^

« J'ay veu faire sa fouce L'orée d'ung vert pré^ Et veu chanter sa messe 20 A quatre cordelliers. »

CXXVIP

Genlilz gallans adventureux Qui en amours plaisir prenez, Monstres vous tousjours gracieux Et saigement vous gouvernez ; S'aucune dame rencontrez Pour voz plaisirs joyeusement, Donnez dedans, ne vous feignez :

8 Autant en emporte le vent.

Sy le jeu luy est amoureulx, Toust d'elle bien aymé serez^ Tant que vous serez vigoreux Et que fournir au jeu pourrez; Vostre jeunesse passerés

CXXVI, — * La croix blanche, dans la y,ucrrc livrée par Charles VIII à François de Bretagne (1488}, était le signe distinctif des Français, comme la croix noire celle des Bretons. Voy. le Monologue du Franc Archer de Bagnoîet.

' Probablement à la bataille de Saint-Aubiii (28 juillet 148S).

CXXVII. — ^ Encore une ballade tronquée (sans envoi) qui n'a nullement le caractère populaire.

A voz plaisirs jouyeusement ; Du surplus ne vous souciez :

i6 Autant en emporte le vent.

S'elle est fine, soyez songneux Que de ses fins tours vous gardez, Car souvent les plus rouges gueux* Y sont surprins, bien l'entendez :

S'elle demande, promettez Et vous ventés fort hardiment :

Que vous est il se vous mentez ?

24 Autant en emporte le vent.

CXXVIIP

Il fait bon veoir ces hommes d'armes Quant ilz sont montés et bardés ; Il fait beau veoir luyre ces armes Dessoubz ces estandars dorez^ Et archers de l'autre cousté Pour ruer jus Lombars par terre.

Entre nous, gentilz compaignons, 8 Suyvons la guerre.

* Rouge signifie « rusé, roué ». Voy. les Poésies attribuées à Villon, éd. Jannet, p. i85; Phil. de Vigneulles, Mémoires, p. i83; Gresban, la Passion, v. 3779 et pass. Notre passage est à peu près identique à la locution citée par Cotgrave : Les plus rouges y sont pris (The craftiest, or cunningest are entrapped there). — Gueux. Littré ne donne pas d'exemple de ce mot aussi ancien que le nôtre. On voit que le sens primitif est, non pas « mendiant x, mais « compagnon »,ou plutôt, si l'on peut le dire, <t coquin » dans une acception favorable. Ce mot rappelle dès lors le gayeux employé avec le même sens dans le jargon de Villon, et s'éloigne ainsi tout à fait de queux, avec lequel il n'a en réalité aucun rapport (dans l'exemple d'Ol. de la Marche, cité par Littré, gueux est certainement une faute de copie ou de lecture pour queux).

CXXVIII. — • La mention des Lombards dans cette pièce pleine de vie et de couleur, montre qu'elle se rapporte aux guerres d'Italie de Louis XII, ou plutôt de Charles VIII.,

Ruez, faulcons, ruez, bonbardes, Serpentines et gros canons; Et montez sus chevaulx et bardes % Sonnez, trompettes et clairons; Affin que bon butin gaingnons, Et que puissons bon bruit acquerre, Entre nous, gentilz compaignons, i6 Suyvons la guerre.

[Gallans qui desirez la guerre, Ce n'est que toute abusion :

Il n'a si grant seigneur sur terre Qui n'en viengne a perdicion ; Laissez ceste discencion Qui fait mourir mainte personne^ Autant le petit que le grant ; 24 La paix est bonne ^.]

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