‹ Chansons. Éd. complète, avec les airs notés et le portrait de l'auteurChapitre 3 sur 218 · JE NE SUIS PAS SAVANT · texte numérisé non relu

JE NE SUIS PAS SAVANT

Air de VAnomjme. — i.

Pourquoi crier que je manque d'étude,

Vous qui semblez me vouloir tant de bien ?

Épargnez-moi votre sollicitude,

Je sais assez que mon savoir n'est rien.

J'aime l'étude à laquelle on se livre

Quand ici-bas on passe en observant :

Le cœur humain se lit-il dans un livre ? \

Non, non, messieurs, je ne suis pas savant. '

Oui, je sais peu; mais je sens et j'espère Malgré les traits du sceptique moqueur ; L'homme sans foi doit blâmer ou se taire , L'homme qui croit a des chants dans son cœur. Lorsque j'exprime une douce croyance :

Elle remplit mon âme en l'élevant.

Le sentiment, c'est ma seule science : Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

Je vois les fleurs éclore sur ma route Sans y fouiller d'une indiscrète main ; Si le savoir est le chemin du doute, Oh ! l'ignorance est le plus doux chemin. Je crois encor, quand la fleur est flétrie, Que son parfum , comme une âme d'enfant , Remonte au ciel, sa première patrie :

Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

Je fuis les gens au grave caractère, Qui vont raillant la joie et les amours , Et qui, le front incliné vers la terre. Pensent sans cesse... et se taisent toujours. Aux blonds enfants je me plais à sourire ; Dans cette vie où nous pleurons souvent, Je crois encor qu'on peut aimer et rire : Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

Eh ! que m'importe à moi , fragile atome Dont un caillou peut arrêter les pas, Que sur l'avis de tel ou tel grand homme Le soleil marche ou bien ne marche pas ? Quand je revois l'aurore tutélaire.

Sans demander ni pourquoi, ni comment.

Je vais sourire au ciel qui nous éclaire : Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

Si le savoir est la flamme féconde

Qui rend l'esprit plus vaste et plus profond ,

Mes faibles yeux des choses de ce monde

Ne sont pas faits pour pénétrer le fond.

J'aime à chanter sans recherche importune.

Sans définir le feu, l'onde ou le vent.

Et sans chercher un monde dans la lune :

Non, non, messieurs, je n« suis pas savant.

L'homme prétend qu'il s'explique les causes; Mais sa raison doit-elle l'éblouir ?

L'orgueil le porte à concevoir des choses Dont il n'avait qu'un instant à jouir.

Sans m'arrêter, chétive créature, En compassant, disséquant, dissolvant.

Je veux jouir des biens de la nature : Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

Pauvre ignorant, je noircis quelques pages. Sans m'efFrayer du plus puissant renom : Quand sur un point j'interroge deux sages , Si l'un dit oui, l'autre soutient que non. Voilà pourquoi, sachant votre faiblesse.

Grands raisonneurs, moi qui vis en rêvant. Je ris tout haut de l'humaine sagesse : Non, non, messieurs, je ne suis pas savant.

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