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Chansons et chansonniers

Voltaire a dit : « Il n'y a point de peuple qui ait un aussi grand nombre de jolies chansons que le peuple français. »

Jean-Jacques Rousseau a dit à son tour : « De tous les peuples de l'Europe, le Français est celui dont le naturel est le plus porté à ce genre léger de poésie; la galanterie, le goût de la table, la vivacité brillante de son humeur, tout ensemble lui en inspire le goût. La chanson est l'expression naturelle de tous ses sentiments. »

L'abbé de Bernis définit ainsi la chanson :

Fille aimable de la folie, La chanson naquit parmi nous; Souple et légère, elle se plie Au ton des sages et des fous.

Victor Hugo a dit : « La chanson est une forme

ailée et charmante de la pensée. Le couplet est le gracieux frère de la strophe. »

Jules Olaretie, membre de l'Académie française, l'exprime autrement : « La chanson, comme la baïonnette, est une arme française. »

Quant au chansonnier Perchelet, un des plus glorieux membres de la Lice chansonnière, il a dit dans des couplets joyeux :

La chanson ne doit pas mourir.

Maintenant remontons à l'origine de la chanson.

Les chansonniers dont s'honore l'antiquité sont : Alcée, Tyrtée, Anacréon et Horace.

Alcée de Mitylène était un poète éolien, qui naquit dans le septième siècle avant l'ère chrétienne. Il s'occupa beaucoup des affaires politiques de son pays. Il fut exilé par la faction de la tyrannie qui triompha. Mais après quelque temps de bannissement, une amnistie lui rouvrit les portes de sa patrie. Il avait fait des satires très mordantes ainsi que des chansons religieuses, guerrières, bachiques et amoureuses.

Alcée est l'inventeur d'une nouvelle espèce de vers qui s'appela de son nom alcaïque.

Tyrtée était un maître d'école de la Grèce, boiteux et poète lyrique. Il était né à Aphidne, bourg de l'Allique. Son nom florissait pendant la deuxième guerre de Messénie, 684-668 avant Jésus-Christ

Dans un moment critique, les Spartiates, sur l'ordre d'un oracle avaient demandé un chef aux Athéniens, ceux-ci leur envoyèrent par dérision Tyrtée; mais il se trouva en lui un héros et un grand poète. Il ramena la concorde dans Sparte

par ses conseils et ses poésies, qui se composent de marches militaires et de chants lyriques. Il était aussi fort bon orateur. Ses discours avaient beaucoup de vigueur et de fermeté. Ses chants guerriers apportèrent souvent la victoire à ses soldats hésitants ou découragés. Son nom est resté en honneur à Sparte.

Le chansonnier Anacréon, dont les vers légers et joyeux, célébraient l'amour, les femmes et le vin, était né à Téos, en lonie, vers 559 avant l'ère chrétienne. Il mourut à Abdère, à l'âge de 81 ans. Un accident fut cause de sa mort : en mangeant des raisins secs, un pépin s'introduisit dans la trachée artère et il tomba foudroyé.

Il vécut dans l'intimité de Polycrate, tyran de Samos qui, par sympathie et pour le récompenser de ses succès poétiques, lui donna quatre talents, ce qui représentait environ vingt et quelques mille francs de notre monnaie.

Quand Anacréon se vit si riche, il perdit le sommeil, et avec le sommeil la gaieté. Il avait peur d'être volé. Il ne résista pas à un pareil tourment; au bout de quelques jours, il reporta le trésor à son bienfaiteur et lui dit que, quelque considérable que fût la som'me, le sommeil valait encore mieux.

Il avait bien raison, le brave rimeur ionien : l'insomnie procure la fatigue, et la fatigue enlève la gaieté !

Et qu'est-ce qu'un chansonnier sans la gaieté ? Pour un coupletier, la gaieté est un bien-fonds qui fait le charme de son existence.

Ce qui prouve que, avant comme après Jésus- Christ, la fortune ne fait pas le bonheur.

CHANSONS ET CHANSONNIEBS

Horace avait un tout autre caractère que le charmant et harmonieux poète d'Ionie.

Horace (Quintus-Horatius-Flaccus) , naquit à Venouse(Venosa), 64 ans avant Jésus-Christ. Son père était un simple affranchi qui, dans sa profession de crieur aux ventes publiques, avait amassé une petite fortune.

Horace, vers l'âge de douze ans suivit, à Rome, les écoles fréquentées par les enfants des premières familles.

Il avait vingt-deux ans lorsque son père l'envoya étudier la philosophie à Athènes. Ce fut dans cette ville qu'il fit connaissance de Brutus, l'un des assassins de César. Ce général l'emmena en Macédoine, et Horace se trouva à la bataille de Philippes (en 711), en qualité de tribun du peuple. Ce poète, qui ne dissimule pas ce qui lui est arrivé, avoue qu'il prit la fuite et qu'il abandonna son bouclier. La perte de cette bataille le dégoûta de l'état militaire et, quelque temps après, à la proclamation d'une amnistie en faveur de ceux qui avaient porté les armes sous Brutus et Cassius, il revint à Rome.

Là, son mérite poétique attira sur lui la protection de Mécène, l'ami d'Auguste, et sa réputation et sa fortune en profitèrent. L'un et l'autre le comblèrent de bienfaits et le mirent à même de pouvoir se livrer tout entier au culte des Muses.

Horace eut une villa à Tibur, non loin de Mécène, qui se plaisait beaucoup en sa société. l\ composa des satires, des épitres et des chansons. Il avait un faible pour les doctrines d'Epicure, tout en restant flatteur d'Auguste et de Mécène.

Il mourut subitement à l'âge de 57 ans, sept années avant l'ère chrétienne et deux mois à peine après la mort de son ami et protecteur Mécène.

Après l'empire romain, nous retrouvons la chanson dans la Gaule. Les Gaulois avaient leurs bardes qui célébraient, par leurs chants, les exploits de leurs guerriers. Les bardes se succédèrent jusqu'à l'empire de Charlemagne (768 à 814). C'est à eux que nous devons la, Chanson de Roland, que chantaient au neuvième siècle les Français allant en guerre.

En fouillant dans ces temps d'obscurité historique, on trouve pourtant souvent des preuves d'un goût tout particulier pour les chants.

Et il est certains points d'histoire du moyen âge que l'on n'a pu reconstituer qu'à l'aide de diverses légendes rimées, qui rappelaient un fait d'armes ou une intrigue amoureuse dont ne parlent pas les grimoires de cette époque.

La chanson pouvait donc avoir parfois son utilité.

Dans les siècles passés, ce furent les trouvères ou troubadours qui propagèrent la chanson. Ils parurent chez nous vers le dixième siècle. Puis vinrent les ménestrels. Leurs productions s'appelaient des lais. — Au quatorzième siècle se fondèrent les jeux floraux sous l'inspiration de Clémence Isaure. Le gay saber était récompensé par une violette d'or, l'églantine ou le jasmin d'Espagne en argent.

Thibault, comte de Champagne et roi de Navarre, né en 1201, s'adonnait à la poésie; il est mort en 1253. Il est regardé par tous les faiseurs de couplets

(j CHANSONS ET CHANSONNIERS

comme le véritable père de la chanson française. De son vivant il avait le titre de faiseur de chansons. La ijlupart de ses chants lui sont inspirés par l'amour qu'il ressentait pour la reine Blanche, mère de saint Louis.

Ici, nous ferons remarquer qu'au moyen âge, c'est-à-dire le temps écoulé depuis la chute de l'empire romain (175) jusqu'à la prise de Constantinople par Mahomet II (1453), la chanson de geste existait. On appelait ainsi les chansons militaires qui ciiantaient les hauts faits des gens de guerre. A preuve, c'est que les refrains des soldats de l'empereur Probus, après une bataille victorieuse contre les Francs, sont venus jusqu'à nous. Charlemagne, aimant les cliants guerriers, avait fait rassembler les chansons de geste, mais ce précieux recueil n'a pas résisté à la destruction du temps, il ne nous en reste rien. Nous possédons cependant de cette époque si difïicile à bien connaître, deux couplets en latin barbare, d'une chanson rimée à la gloire de Clotaire II au retour d'une expédition contre les Saxons, celle de Roland que nous avons citée plus haut, et le chant triomphal en langue tudesque, qui a pour sujet la victoire de Louis III sur les Normands à Saucourt. Nous n'avons parlé ici de la chanson de geste, que pour montrer que l'histoire de tous les temps a eu ses couplets et ses refrains.

Au (|uatorzième siècle nous voyons apparaître Jean de Meun et Alain Chartier dont les œuvres existent. Leurs chansons brillent par la naïveté, la grâce et l'amour. L'esprit du temps poussait ces poètes au genre idyllique.

N'oublions pas de citer Olivier Basselin de Vire , qui créa la chanson-vaudeville (yâux-de-xire), ainsi nommée parce que ses couplets étaient chantés dans les vallées ou vaux aux environs de la ville. Puis Christine de Pisan, Charles d'Orléans, petitfils de Charles V, et plus tard Villon, dont nous avons les ballades. Et, nous rapprochant du règne de François P' (1515), nous trouvons Saint-Gelaisdu Bellay, Clément Marot, penseur profond et remarquable en même temps par la naïveté et la finesse de l'expression, la délicatesse des senti ments, ce qui a donné naissance au genre maro- /ique (1495-1544).

François P"", ce roi dont tout le monde connaît ce quatrain :

Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie, Une femme souvent Est une plume au vent!

a fait lui-même des chansons, dont le volumineux manuscrit est à la Bibliothèque nationale.

Alors nous voyons Bertaut et Desportes; puis Régnier et Malherbe. Puis nous arrivons au roi vaillant, Henri IV, encore un chansonnier, celui-là, qui immortalisa la belle Gabrielle par ces couplets :

Charmante Gabrielle! Pei'cé de mille dards, Quand la gloire m'appelle A la suite de Mars, Cruelle départie!

Malheureux jour!

Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour.

L'amour, sans nulle peine, M'a, par vos doux regards, Comme un grand capitaine Mis sous ses étendards.

Etc.

D'un roi vaillant, Gabrielle d'Estrées avait fait un poète amoureux.

Sous le règne de Louis XIII, la chanson élargit ses ailes et commença à devenir satirique en se mêlant aux événements politiques. Nous citerons parmi les chansonniers en renom, Maynard, Rotrou, Racan, Saint- Amand, Théophile Viaud, Desyvetaux, l'Estoile, etc. Citons à part un chansonnier original, nous voulons parler de Hugues Guéru, dit Fléchelles, comédien ordinaire du roi, et qui est le véritable auteur des couplets nombreux que chantait avec un si grand succès Gauthier Garguille.

Quelques années avant la mort du cardinal Richelieu, parurent deux ouvriers poètes : Olivier Massias, d'Angoulême, et Adam Billaut, dit maître Adam, menuisier à Nevers; leurs chansons étaient fort appréciées des habitants de leur ville respective.

Les premières années du règne de Louis XIV (1648), eurent pour chansonniers Scarron, Malleville, Bois-Robert, Voiture et Sarrazin. Les auteurs des Mazarinades leur succédèrent en jouant un grand rôle dans la Fronde. La chanson alors n'était pas seulement égrillarde, elle était politique.

Ces gais coupleliers s'appelaient : Marigny, Chapelle, Charleval, des Barreaux, Patrix, Saint-Pa-

PREFACE y

vin et Blot-l'Esprit. Ils tournaient en ridicule la politique de Mazarin, mais celui-ci s'inquiétait fort peu de leurs piqûres et disait en souriant, avec son accent italien : Ils cantent, eh bien, ils pagueront.

Les pamphlets sous forme de chansons, appelés Mazarinades, sont en si grand nombre, qu'on a pu en recueillir plus de trente volumes.

Il y avait encore d'autres chansonniers qui se contentaient de cultiver les pastorales, les madrigaux, les chansons amoureuses; parmi eux, nous citerons : Benserade, Boursault, l'abbé Périn, Dufresny, de Linière, Tabbé de L'Attaignant, la Monnoie, Coulange et madame Deshoulières. N'oublions pas pour terminer cette nomenclature de rappeler le nom de Philippe le Savoyard, ce grand représentant de la chanson populaire, dont les succès faisaient les délices du Pont-Neuf.

Nous voici arrivés en 1653, à la majorité de celui qui devait se faire ajjpeler le roi Soleil, Louis XIV, qui dut sa grandeur aux nombreux hommes de génie qui, dans les sciences et les lettres, entouraient son trône de leur célébrité.

Sous ce règne, qui dura soixante-douze années, nous citerons parmi les chansonniers : l'abbé de Chaulieu, le marquis de la Fare, le duc de Nevers qui, depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XIV, fit en chansons l'histoire de France; Bauderon de Sénecé, Malézieux, Rousseau, de Saint-Aulaire, La Faye, Saint-Gilles, Lamothe, Jacques Vergier, Matho, Legrand, Camille de Badros et Dan court.

Puis vers le commencement du dix-septième siècle : Haguenier, l'abbé Grécourt, Panard, qui

est regardé comme le créateur du genre actuel de la chanson; Gallet, Piron, Collé, le chevalier de Boufflers et l'abbé Pellegrin.

Ce fut alors, en 1729, que cinq des chansonniers que nous venons de nommer eurent l'idée de se réunir pour chanter, et que la Société des dîners du Caveau fut fondée. Ces rimeurs de couplets étaient : Gallet, Piron, Crébillon fils. Collé et Panard. Ils se -réunirent au cabaret du célèbre Landelle, situé au carrefour de Buci. Ils appelèrent à eux Fuselier, Crébillon père. Salle, Saurin, Duclos, Labruère, Gentil-Bernard, Moncrif, Helvétius, le peintre Boucher, le musicien Rameau, Maurepas et Fréret, plus tard Favart. Quant à Vadé, il ne parut jamais à cette société chantante, qui dura dix ans; elle se dispersa en 1739. Les dîners avaient lieu le premier dimanche de chaque mois.

En 1759, la chanson se réveilla et le Deuxième Caveau fut fondé à l'instar du premier, par les commensaux des dîners que donnait le mercredi le fermier général Pelletier. C'étaient Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy. Ces amis de la chanson s'adjoignirent de véritables chansonniers, en invitant à leur table : Ilelvétius, Collé, Laujon, Marmontel, Crébillon fils, Bernard, Wilcks, Sterne et Garrick. Cette assemblée de joyeux convives dura jusqu'au malheureux mariage de Pelletier.

L'époque révolutionnaire de 1789 ne permit pas aux membres du Caveau de tenter une résurrection. La chanson révolutionnaire entrait en scène et elle préférait la rue à la table. Les flonflons bachiques ne se sentaient pas de force à contre-

balancer les élans, les enthousiasmes des chants de victoire et de liberté.

Les chansonniers royalistes du règne de Louis XVI se trouvèrent donc désorientés et se tinrent coi, dispersés par l'avènement de la Révolution dans la foule réactionnaire.

Parmi les chansons révolutionnaires nous citerons : le Ça ira, Madame Veto, la Carmagnole; mais à côté de ces couplets de carrefours parurent : la Marseillaise, le Chant du Départ, le Salut de la France, de Ad. -S. Boy, plus connu sous le titre de Veillons au salut de VEmiJire. Le Réveil du peuple, de J.-M. Souriguères, Hymne à VÉtre suprême de Desorgues, la Versaillaise de Delrieu, la Prise de la Bastille de E. Rousseau, le Serment du Jeu de paume, du même auteur, le Chant du Ik Juillet de Marie-Joseph Chénier et Vllymne à la Liberté de François de Neufchâteau.

La chanson devenait histoire, elle coiffait crânement le bonnet phrygien et marchait en avant.

Malgré ces chants de la place publique les autres genres de chansons se réfugiaient dans des recueils particuliers qui portaient les noms suivants : VAlmanach des Muses, le Chansonnier des Grâces, les Étrennes lyriques, les Étrennes du Parnasse, les Étrennes d'Apollon, le Chansonnier patriotique, le Chansonnier de la Montagne, V Almanach des Aristocrates, VAlmanach des Gens de bien, V Almanach des prisons, etc., etc. Les Actes des Apôfres, journal royaliste, ne se faisaient pas faute de publier des chansons satiriques, souvent injustes et méchantes, contre les citoyens les plus en vue du nouvel ordre de choses.

Le coupletier Marchant avait fait la Constitution en vaudeville.

En ce temps de fièvre et de courage on allait à la guillotine en chantant. On s'était habitué au supplice national. Une chanson du commencement de 1794, contenait ce couplet bravache :

La guillotine est un bijou Qui devient des plus à la mode, J'en veux une en bois d'acajou Que je mettrai sur ma commode.

Je l'essaierai soir et matin.

Pour ne pas paraîti'e novice, Si par malbeur le lendemain A mon tour j'étais de service.

N'était-ce pas en effet braver de sang-froid et gaiement le couperet sanglant, que le bourreau Sanson faisait fonctionner chaque jour, place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde?

Après le 9 thermidor la chanson se transforma, mais n'en continua pas moins sa route, en frondant autour d'elle tous les événements qui excitaient sa verve. Le Directoire, le conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents ne furent pas épargnés par elle.

En 1796, Barré, avocat et auteur dramatique, qui avait fondé le théâtre du Vaudeville de la rue de Chartres, réunit ses amis et créa les Dîners du Vaudeville, société chantante à l'instar de l'ancien Caveau. Ses membres étaient : Barré, Bourgueil, Chéron, Chambon, Alissan de Chazet, Desfontaines, Deschamps, Desprez, Domautort, Despréaux, Emmanuel Dupaty, Dieulafoy, Armand Gouffé,Le Prévost d'Iray, Léger, Goulard, les deux

Ségur, Radet, Piis, Monnier, Philippon de la Madelaine, Maurice Séguier, Laujon et Rosière.

Cette réunion chantante dura jusqu'au 2 nivôse, an X.

En 1806, Armand Gouffé et le libraire Capelle réorganisèrent les Dîners du Vaudeville, sous le nom de : Caveau Moderne ou le Rocher de Cancale, du nom de l'établissement gastronomique « où se faisaient les festins », sitné rue de Montorgueil, au coin de la rue Mandar et tenu par Balaine.

Le président était Désaugiers, et Capelle était l'éditeur du « Caveau Moderne ». Ce libraire recueillait les œuvres de la compagnie, publiait un cahier tous les mois, un volume tous les ans, payait la grosse dépense de la table et faisait encore quelque profit.

Nous retrouverons là des noms que nous avons déjà cités parmi les convives; c'étaient : Antignac, Brazier, Chazet, Désaugiers, Domautort, Dupaty, Despréaux, Ducray-Duminil, Cadet-Gassicourt, Grimod de la Reynière, Laujon, Moreau, Philippon de la Madelaine, le chevalier de Piis, Ségur aîné (le comte de) et le docteur Marie de Saint- Ursin, fondateur de VAlmanachdes Gourmands.

Le Caveau Moderne avait de nombreux affiliés en province.

Le second ban se composa de : Gentil, Coupart, Jacquelot, de Jarry, Longchamps, Ourry, Rougemont, Réveillère, Eusèbe Salverte, Théaulon, Tournay et Chapelle. On admit, comme musiciens : Frédéric Duvernoy, Mozin, Doche, Alexandre Piccini, Lafont, Romagnési. On accueillit avec distinction et assez souvent, comme membres d'hon-

neur : Bouf fiers, Delille, Mercier (l'auteur du Tableau de Paris), le docteur Gall,Regnaudde Saint- Jean -d'Angély et le fin dîneur d'Aigrefeuille. Déranger fut présenté par Désaugicrs et accepté comme membre. Un seul protesta, ce fut le vieux de Piis, qui sous l'empire avait la place de secrétaire général de la police. Le Caveau Moderne contribua beaucoup à répandre le noni de Déranger. C'est là, que de 1813 à 1816, notre grand chansonnier publia ses meilleures chansons grivoises, à la manière de Collé, dont il s'inspirait, ce sont : la Gaudriole, la Baccliante, Madame Grégoire, Ma Grand^mère, Frétillon, la Grande orgie, Voyage au pays de Cocagne, Roger-Bontemps , les Infidélités de Lisette, Mon curé, la Descente aux enfers, etc., etc.

La politique, quand les Dourbons furent revenus, fit tant de ravages dans cette société chantante, qu'elle fut obligée de se dissoudre en 1817. — Déranger avait quitté le Caveau avant sa fin. Il n'aimait pas la chanson goguette, comme il le dit luimême quelque part.

Déranger faisait aussi partie des Soupers de Mo' mus. Cette société bachique était une sorte de succursale du Caveau Moderne, dont les repas se faisaient chez le restaurateur Deauvillier.

La plupart des membres du Caveau se réfugièrent aux Soupers de Momus, et là, ils trouvèrent pour rivaux : Darré, Radet, Desfontaines Dieulafoy, Carmouche, Justin Cabassol, Frédéric de Gourcy, Martainville, Armand Dartois, Jacinthe Leclére, Félix Dusaulchoy, Jouslin de la Salle et d'autres.

A cette époque, comme dit Dumersan dans son ouvrage sur la chanson « Déranger ne faisait pas encore de ces odes qui l'ont immortalisé ; comme roi de la chanson politique, son règne n'a commencé qu'après le désastre de Waterloo. » En effet, Déranger n'a célébré Napoléon que lorsqu'il était captif ou mort.

Les Soupers de Momus durèrent jusqu'en 1828.

Emile Debraux était membre de cette Société. Il y acquit une grande réputation. Ce joyeux chansonnier, dont tous les faubourgs savaient les refrains, est mort en 1831, d'une phtisie laryngée.

Vers cette époque se formèrent une foule de goguettes, dont nous ne donnerons que quelques noms pour mémoire : Il y eut les sociétés des Gamins, du Gigot, des Lyriques, des Lapins, des Francs-Gaillards, des Joyeux, des Braillards, des Bons-Enfants, des Amis de la gloire, des Oiseaux, des Vrais-Français, des Grognards, des Enfants du Caveau, etc.

La Révolution de 1830 eut aussi ses chansons. Nous citerons : la Parisienne, de Casimir Delavigne, le Chant patriotique d'une mère, de Louis Festeau; les Trois couleurs, d'Adolphe Diane ; VHonneur du nom français, d'Emile Debraux; la Varsovienne, de Casimir Delavigne, etc., etc., qui sortirent des barricades des trois glorieuses journées de Juillet.

Parmi les nombreux chansonniers de ce moment, nous parlerons particulièrement d'Emile Debraux, Charles Lepage et Piton du Roqueray, les trois fondateurs de la Lice chansonnière.

Emile Debraux était un chansonnier très populaire à cette époque ; Charles Lepage était né à

Laon, de parents fort honorables, mais peu fortunés. Il avait reçu une instruction très incomplète et avait mené une vie très accidentée. Mais avec l'âge, il avait travaillé assez pour faire un écrivain convenable. Il fit un grand nombre de chansons en collaboration avec Emile Debraux.

Piton du Roqueray était fils d'un avoué de Coutances. Il avait fait de fortes études. Au lieu de succéder à son père, il passa quelques années à chanter et rire. Il avait de l'esprit, du patriotisme et du talent pour ses chansons. Plus tard, il entra dans l'instruction publique et il professa successivement dans plusieurs collèges ; puis il revint à Paris et chanta de nouveau. — Il en est pour la gaieté comme pour l'ivresse : Qui a bu boira, et en effet, il publia, après 1830, ses chansons et quelques fragments d'un certain Horace travesti, dont il était l'auteur, dans le Journal en chansons de son ami Lepage.

Ce fut Charles Lepage qui trouva le titre de la Lice chansonnière; il s'occupa de l'installer et il eut bientôt autour de lui (non pas Emile Debraux, car il mourut avant la tenue de la première séance), des chansonniers dont le talent était fort apprécié dans l'intimité. Ce sont : Blondel, Perchelet, Chanu, Edouard Hachin, Germain, Piton, Louvet, Jest, etc., etc.

La Lice chansonnière a un grand mérite, qu'elle tient de son origine, c'est d'être une société chantante républicaine. Chez elle la libre pensée est admise. C'est ce qu'il faut pour les gens d'esprit et surtout pour les chansonniers qui aiment à avoir leurs coudées franches pour exprimer leurs

pensées. Aussi la Lice chansonnière est-elle aujourd'hui, après cinquante-huit années d'existence, plus prospère que jamais. Outre les noms des premiers membres que nous avons énumérés, elle compte des réputations glorieuses parmi ses morts ; ainsi, Jules Leroy, Baptiste Lamôme, Charles Gille, madame Élisa Fleury, Louis Festeau, Charles Colmance, Mahiet de la Cheneraye, Eugène Petit, Desforges de Vassens, Lachambeaudie, Justin Cabassol, Charles Vincent et Antoine Clesse lui font le plus grand honneur.

Cette Société fait ses banquets mensuels au restaurant Philippe, péristyle Beaujolais, au Palais- Royal. C'est là que les membres honoraires, titulaires, libres et visiteurs amis de la chanson, viennent soutenir sa vieille renommée.

Parmi ses membres honoraires, nous citerons : Eugène Berthier, Hippolyte Ryon, JoUy, Landragin, Alexandre Desrousseaux (de Lille, Nord); Paul Henrion, Jules Jeannin, Gustave Nadaud, etc., etc.

Les membres titulaires sont : Avenel (Paul), Badran (François) , Baillet (Eugène) , Barbotin (Joseph), Bernard-Morot, Buguet (Henri), Cahen (Emile), Cardoze (Lucien), Cauchie (Jules), Champon (Constantin), Chebroux (Ernest), Dudach (Eugène), Échalié (Jules), Flachat (Dominique), Garbet (Louis), Gaumont (Contran), Guénot (Charles), Hachin (Edouard), Imbert (Eugène), Laurens (Germain), Luth (Auguste), Martel (J.-B.), Maugé (Edouard), Papin (Henri), Péan (Charles), Péan (Laurent), Petit-Pierre (Paul), Pétréaux (Joseph), Pradels (Octave), Raullot (Hippolyte),

Rhéni (Henri), Rivaux (Lucien) et Savoy e (Charles).

Ajoutez à ces listes les membres correspondants et les membres libres et vous aurez un total de soixante-dix adeptes de la chanson.

Le répertoire de cette Société se compose de quarante-cinq volumes de chansons.

Revenons au Caveau, que nous avons laissé mourir en 1817.

En 1825, le libraire Capelle, sous la présidence de Désaugiers, voulut faire renaître le Caveau de ses cendres, chez le restaurateur Lemardelay, sous le titre de Réveil du Caveau, 11 ne vécut qu'une année, il trépassa à la mort de Désaugiers, qui en était l'âme. Ce joyeux chansonnier expira le 11 août 1827.

Enfin, le Caveau se reconstitua en 1834, le vendredi 4 avril, chez le traiteur Champeaux, place de la Bourse, et sous ce titre : Les Enfants du Caveau.

Ce jour-là (un vendredi) treize chansonniers s'étaient réunis pour relever le drapeau de la chanson. Et comme dit Charles Vincent dans sa notic e sur cette Société, leurs noms méritent d'être conservés : Décour, Eugène Champeaux, Rauzet d'Oriuière, Armand- Séville, Maréchalle, Salgat Routier, Alphonse Saîin, Ramond de la Croisette aîné, Leroy de Bacre, F. Châtelain, Audouin de Gérouval et Gallcniant de Marennes.

Est-ce sous l'influence du vendredi et du nombre treize que le Caveau, sous son nouvel avatar se débattit? Toujours est-il qu'il ne fit pas florès ; aussi, pour chasser l'injustice du sort, le Comité, en date

du 28 décembre 1837, décida que cette Société reprendrait tout simplement l'ancien titre : le Caveau. Et voilà comment les Enfants du Caveau furent jetés aux gémonies.

Depuis 1837, le nouveau Caveau a tenu ses séances sans interruption .

Charles Vincent nous apprend encore que : « le Caveau proprement dit se compose de quarante membres, dont vingt titulaires, qui administrent la Société, de vingt membres associés et de membres honoraires. Depuis quelques années, cette Compagnie a ouvert ses portes à des membres libres, amateurs ou chansonniers, dont le nombre n'est pas limité. »

Parmi ses membres renommés de la dernière heure, nous citerons parmi les morts : Protat, Clairville, Eug. Grange, Emile de la Bédollière et Charles Vincent.

Au nombre de ses membres titulaires, nous trouvons : Allard-Pestel, Bourdelin, Bernard Lopez, Échalié, Garraud (Eugène), Jullien, Liorat (Armand), Montariol, Piessc (Louis), Saint-Germain (le président de l'année 188'.)), Vacher, Mouton-Dufraisse, Moynot, etc., etc.

Il y a encore les membres associés, les membres correspondants et les membres libres, ce qui fait un personnel de soixante personnes environ.

Le Caveau est resté royaliste. Charles Vincent, pendant sa présidence, avait essayé de lui faire admettre la chanson politique, mais il n'a pas pris goût à ce mets, il est redevenu Gros-Jean comme devant.

En résumé, il n'y a donc à Paris que deux

sociétés chantantes : la Lice chansonnière et le Caveau.

Des goguettes nouvelles, nous n'en parlons pas, il y en a par centaines.

Il y a bien aussi les cafés-concerts, mais nous n'en parlerons pas non plus, ces établissements ne servent qu'à la prostitution de la chanson sous toutes les formes et dans tous les genres. Au lieu de servir à moraliser, elle sert, telle qu'elle est présentée au public, à sa dépravation. L'esprit grossier et mercantile qui en fait tous les charmes, ne se rapproche, par aucun point, de ce qu'on appelle les flonflons de la gaieté de nos pères. Signalons cependant, pour rendre hommage à la vérité, les soirées dites classiques, organisées un jour de chaque semaine par VEden-Concert.

Le respect de la chanson n'existe plus qu'à la Lice chansonnière et au Caveau.

En lisant ce volume, on pourra se rendre compte de la marche de la chanson à travers les âges, et l'on verra, qu'à aucune époque, son dévergondage n'a été aussi déplorable qu'aujourd'hui ; elle flatte les défauts et les vices des spectateurs pour en avoir les applaudissements, dans des cafés-concerts où elle chante sous le contrôle de la censure. Tout son but est là, en l'an de grâce 1889.

ET

Nous allons jeter un coup d'œil rétrospectif sur la chanson, puisque le public semble avoir une sorte de regain pour cette forme de la pensée.

La chanson a donc sa forme propre comme la tragédie, la comédie et le vaudeville. Elle endosse à son gré, sous sa casaque minuscule, les sentiments du drame, de la gaieté ou de la folie.

Corneille, Molière, Scribe et Béranger ont une valeur réciproque devant le jugement du penseur. Leurs œuvres, différant d'envergure, ont les mêmes qualités ou les mêmes défauts. La chanson a donc sa place toute faite dans la littérature, surtout lorsque ses couplets prennent à bon droit l'allure de l'ode.

Quand la chanson devient vaillante, comme la

Marseillaise, par exemple, elle acquiert beaucoup d'importance. Elle devient une force. N'est-ce pas la « Marseillaise » qui faisait dire à un général de la première République française, en écrivant au ministre de la guerre : Envoyez-moi des vivres, un exemplaire de la Ma-BSEIllm^e, et je réponds de la victoire.

La chanson est dans le sang français. Et comme le dit fort justement Paul Avenel, un de nos chansonniers populaires :

La France aime à chanter, elle chante toujours.

De tout temps, la chanson a tenu sa place au foyer domestique; elle s'est perpétuée d'âge en âge dans les familles, et à chaque génération elle s'est modifiée plus ou moins pour se mettre à la mode du temps.

Sans vouloir remonter aux Francs et aux Gaulois, nous prendrons la chanson au moment de la Fronde.

Elle joua un rôle véritable dans les Mazarinades. Elle ridiculisait Mazarin.

Le règne de Louis XIV est le point de départ de la transformation de la chanson. Elle se perfectionne, sa forme est plus accentuée, elle a un but plus sérieux. Elle ne célèbre plus seulement la beauté d'une adorée, ou ne fait plus simplement l'éloge d'une Altesse ; elle s'occupe des affaires publiques; elle ridiculise les gros fermiers généraux, les favorites de la cour et tourne ses refrains vers le pouvoir. Elle commence à oser, elle grandit.

Vers le milieu du dix-septième siècle, c'est-àdire sous les premières années de celui que les

flatteurs titrés et les adulateurs enrichis appelèrent plus tard : le Roi Soleil , nous citerons : Maître Adam, le menuisier de Nevers, ou pour mieux dire Adam Billaut. Son chef-d'œuvre est :

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