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LE VRAI BUVEUR

Aussitôt que la lumière A l'edoré nos coteaux, Je commence ma carrière Par visiter mes tonneaux.

Ravi de voir l'aurore, Le verre en main, je lui dis :

Vois-tu sur la rive maure Plus qu'à mon nez de rubis ?

Le plus grand roi de la terre Quand je suis dans un repas, S'il me déclarait la guerre, Ne m'épouvanterait pas.

A table, rien ne m'étonne.

Et je pense, quand je bois, Si là-haut Jupiter tonne, Que c'est qu'il a peur de moi.

Si quelque jour, étant ivre, La mort arrêtait mes pas.

Je ne voudrais pas revivre Pour changer ce doux trépas.

Je m'en irais dans l'Averne Faire enivrer Alecton, Et bâtir une taverne Dans le manoir de Pluton.

Par ce nectar délectable Les démons étant vaincus, Je ferais chanter au diable Les louanges de Bacchus.

J'apaiserais de Tantale La grande altération ; Et, passant l'onde infernale, Je ferais boire Ixion...

Au bout de ma quarantaine Cent ivrognes m'ont promis De venir, la tasse pleine, Au gîte où l'on m'aura mis.

Pour me faire une hécatombe Qui signale mon destin, Ils arroseront ma tombe De plus de cent brocs de vin.

De marbre ni de porphyre Qu'on ne fasse mon tombeau.

Pour cercueil je ne désire Que le contour d'un tonneau ; Je veux qu'on peigne ma trogne

Avec ces vers à l'entour :

Ci-gît le plus grand ivrogne

Qui iamais ait vu le jour.

Au-dessus de tous, au temps de la Fronde, nous mettrons Blot, le baron Blot, surnommé Blot-VEsprit, qui fit de la politique en chansons. On lui doit les meilleurs couplets satiriques des Mazari. nades. Ces chansons, comme disait certaine femme d'esprit de la noblesse, avaient le diable au corps. Cette dame de la cour, écrivain distingué ellemême, n'était autre que madame de Sévigné.

Ce fut à cette époque que la chanson dite populaire conquit son droit de cité. Aux joyeux pitres Tabarin et Gauthier Garguille, — Philippe-le-Savoyard succédait sur le pont Neu.*", où la foule venait entourer ses tréteaux pour applaudir ses lazzis

et ses farces rimées. Ce qui fit dire, depuis ce jour, que la populace, pour s'amuser, avait ses ponfs-neu/s, pour exprimer: ses chansons vulgaires et d'une compréhension facile. Cela explique pourquoi le nom de ponts-neufs est resté aux vieux airs connus, qui se sont transmis jusqu'à nous par la mémoire de nos pères.

Dès lors, la chanson des rues exista; et si aujourd'hui ces chanteurs n'exercent plus sur un pont, nous les rencontrons dans les carrefours écartés et populeux, chantant la parodie de la dernière chanson en vogue, ou des couplets plu? ou moins rimes, plus ou moins satiriques, mais toujours de circonstance, dont l'esprit pique la curiosité des passants.

La mort de Louis XIV amena la régence ; qui dit régence aujourd'hui pense aux plaisirs, aux festins et aux abbés galants... à toutes les débauches, suscitées enfin par le dévergondage de la cour d'alors. La chanson ne resta pas en arrière de la corruption générale, elle devint galante, libertine, gaillarde, graveleuse et obscène. Les petites maisons où se donnaient les fins soupers avaient leurs poètes. Marquis, ducs, comtes, abbés et mousquetaires voulaient de gais refrains à leurs orgies.

L'éclosion de tous ces rimeurs lubriques et bachiques se perpétua pendant le règne de Louis XV. Pour donner une idée de leur savoir-faire, nous prendrons parmi eux Collé, homme d'esprit, de savoir et flatteur habile, mais délicat. Il chantait au salon, au boudoir, au dessert d'un fin souper, mais ne s'encanaillait pas avec la populace. Il lui

fallait des lamiDris dores, des robes de soie, des mets succulents et des femmes aristocratiques et charmantes pour l'inspirer.

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