‹ Chansons et chansonniersChapitre 34 sur 68 · LE VOTE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

LE VOTE UNIVERSEL

18i8 Air ; Le yros-major me l'a dit. (Paul Henrion.)

Tout Français est électeur, Uuel bonheur! Moi, tailleur,

Toi, doreur, lui, paveur; Nous v'Jà z'au rang d'homme.

C'droit qu'est net' sang, qu'est not' chair Nous coùL' cher; or, mon cher (bis) Faut savoir c'qu'on nomme.

Sachons bien (bis) Elire un homme de bien, Craignons bien (bis) D'prenriro un propre à rien.

Oui, Giroux, t'es-t-électeur, Pour lair' bon choix, prenons garde, S'agit pas d'prendr' un loupeur Qui s'amuse à la moutarde.

Parler n'est rien, faut agir; Pas d'gens à lilagues suspectes; Puisque l'monde est à r'bâtir Choisissons d'bons architectes.

Tout Français, etc.

L'impôt juste, y faut l'payer; Mais si l'Minis' des finances Fait danser l'anse du panier, Voilà c'qui cause nos souffrances.

Sur le chiffre des budgets Y a des carottes à ral)attre, Faut donc choisir des cadets Sachant qu'deux et deux font quatre.

Tout Français, etc.

Pouvoir vivre en travaillant Est une loi bien naturelle, Ceux qui font des lois pourtant N'ont jamais oul)lié (ju'elle.

Jésus, qu'était charpentier, Prit dos pécheurs pour apôlres.

C'est p't-êtve dans notre atelier...

Qu^il faudra choisir les nôtres.

Tout Français, etc.

La ^rance, à chaque nation, En tout temps servit d'exemple :

Comme disait Napoléon, Tout' l'Europe nous contemple.

Avec les rois embêtés Faudra peut-être en découdre; Que nos nouveaux députés N'craignent pas l'odeur de la poudre.

Tout Fi'ançais, etc.

Viendront des gueux en secret Marchander nos voix, j 'parie; Honte à celui qui s'vcndrait :

C'est un traître à la Patrie.

Gardons tous not' dignité.

Mais, si s'rencontre un' canaille Qui s'vende... à perpétuité, Qu'on lui coU'' un bouchon de paille.

Tout Français, etc.

Nous arrêterons ici la nomenclature des chansonniers patriotes qui ont mis leur muse au service des idées républicaines de 1848.

La chanson politique au lendemain de la révolution de Février avait ses coudées franches. Elle chantait le bonheur des peuples, elle exaltait les rêves généreux de la libre pensée. Elle voulait que le tonnerre retentissant de Février, réveillât dans le cœur des nations européennes l'amour de la liberté. Elle disait sans périphrase : « Les peuples sont pour nous des frères et les tyrans des ennemis. » Mais ce bel état de choses dura peu. Il ne suffit pas d'avoir assez de bravoure pour conquérir l'indépendance, il faut assez de sagesse pour la conserver.

La réaction, ce sbire louche, patient et lâche, agit dans l'ombre et finit, dans sa marche toujours incessante et toujours progressive, à se trouver un jour assez forte pour confisquer ces droits pour lesquels le peuple avait versé son sang.

La chanson fut bientôt chassée de la rue. Son franc parler devenait un danger pour la tranquillité publique. Elle traitait les questions politiques du jour avec une liberté d'expressions qui ne plaisait pas aux gouvernants. Elle était indiscrète et devenait gênante. On lui infligea le huis-clos.

Les journées de Juin, de funeste mémoire, mirent le désarroi parmi ses Tyrtées-de carrefour. La nomination du président de la République ramena dans les masses les légendes de l'époque napoléonienne et les promesses mensongères du neveu donnèrent un nouvel éclat à la gloire immortelle de l'oncle.

Le peuple de Paris fut bien vite désabusé. Le coup d'Etat eut lieu, et, au nom du peuple français les chemins de l'exil furent rouverts, et des gardeschiourmes préparèrent Cayenne et Lambessa.

Le droit de réunion fut supprimé et la moindre des goguettes devint un foyer de conspiration. Le fils d'Hortense, sous le nom de Napoléon III, régnait.

Il fallait demander la permission de se réunir pour chanter, à la Préfecture de police. On ne pouvait être plus de vingt personnes et, si l'on vous accordait ce droit de réunion, vous pouviez être sur d'avoir au bout de quelques séances un mouchard parmi vous. Toutes les associations artistiques ou littéraires étaient soumises à ce régime... le régime honnête et libéral du second empire.

Sous Napoléon III, la chanson politique fut étranglée comme l'avait été la République ; mais si la liberté n'existait plus, les chansonniers n'étaient pas morts, et s'ils ne disaient mot, ils n'en pensaient pas moins.

Nous allons donc passer en revue les principaux chansonniers qui ont publié leurs œuvres depuis 1848 jusqu'à 1889. On verra que tous n'ont pas abandonné leur marotte politique. Il en est quelques-uns comme Louis Pesteau, Paul Avenel, Gustave Mathieu, Charles Vincent et Eugène Pottier, qui sont restés Mêles à leur muse favorite.

LOUIS FESTEAU

Louis Festeau, à qui nous donnons la première place par ordre chronologique, est né à Paris le 26 janvier 1793.

Ce chansonnier fut d'une fécondité extraordi-. naire. Il a publié successivement cinq volumes de chansons dont voici les litres :

En 1834, les Éphémères; — en 1839, Chansons et musique; — en 1842, les Égrillardes; — en 1848, Chansons nouvelles, musique et épigraphes ; — en 1850, les Roturières, et si nous croyons plusieurs de ses amis, il a laissé à sa mort la matière d'un volume manuscrit.

Louis Festeau a mené une vie très active, se partageant entre les arts, les lettres et le commerce. Il était joaillier, bijoutier et commerçant, moitié sédentaire et moitié cosmopolite. Il voyageait beaucoup pour ses aifaires, et, tout en s'enrichissant, il n'oubliait pas son idole bien-aimée, la Chanson! Beaucoup de ses confrères lui ont reproché de s'être donné le titre de Chansonnier du

peuple. C'est avec cette épithète qu'il signait les couplets qu'il adressait à la foule. Il n'était pas seulement poète, mais encore musicien. La plupart de ses productions sont rythmées sur des airs de sa composition.

Louis Festeau ne suivait pas les chemins battus; il voulait faire sortir la chanson des vieilles ornières du passé, et il joignait à la théorie, l'exécution.

Voici, selon lui, la mission du chansonnier : « Le CHANSONNIER cst l'éclio, Ic pétitionnaire du peuple; il rit de sa joie, pleure de sa soutTrance et menace de sa colère. Dans la lutte du passé avec Vavenir, de la féodalité financière avec le travail^ de la routine avec Vinvention, de la ruse hardie avec la probité timide, sur tous ces champs de bataille, le Chansonnier devait, prenant le parti des parias de la civilisation, traduire à la barre populaire, attacher au pilori de l'opinion : les grands fripons qui jettent des lingots dans les balances de la justice; les détrousseurs titrés, les forbans illustres... Il devait, venant en aide au législateur honnête, semer en bas le bon grain que l'autre répand en haut, et vulgariser les idées généreuses que l'orateur de tribune veut introduire dans la loi... Il devait renoncer aux proverbes pointus et surannés, aux couplets mythologiques, aux refrains digestifs et surtout aux chansons qui semblent faites dans l'intérêt des ivrognes et des marchands de liquides, et, enfin, rejeter toute la vieille garde-robe de l'épicurisme repu et aviné qui, aux Dîners du Vaudeville et au Rocher de Cancale, était si fort en honneur... Il devait, sous une forme légère, badine,

détournée, traiter les grandes questions d'ordre, de travail, d'intelligence, etc., et instruire ses auditeurs en les amusant. »

« La divinité à laquelle j'ai toujours sacrifié et qui ne cessera jamais d'avoir mon encens, — dit encore Louis Festèau, ne porte ni le portefeuille d'un ministre, ni le manteau d'Ignace, ni le sceptre d'un roi, ni la hache d'un tribun : elle tient d'une main une balance et de l'autre un drapeau sur lequel on lit ces mots : France, Humanité. »

Louis Festeau a fait une innovation dans ses Chansons nouvelles, publiées en 1848. Il a mis en tête de chacune d'elles une épigraphe pour l'enseignement du peuple. Les couplets n'en sont que le développement.

Nous allons en citer quelques-unes.

Les couplets adressés aux Chansonniers du peuple ont pour épigraphe : « Le chansonnier est l'écho, le précepteur, le médecin, le pétitionnaire du peuple. »

Sa chanson intitulée : Je change de métier : « Les aigrefins prétendent qu'il n'y a pas de sots métiers; c'est vrai, excepté le métier de dupe. »

L'Homme et les deux Anges : « La conscience est une redoute sans cesse assiégée par les sept péchés capitaux. »

Le Congrès des peuples : « Quand les peuples donneront à leurs seuls intérêts l'amour et le dévouement qu'ils consacrent à leurs maîtres, ils avanceront rapidement vers le bonheur stable et universel. »

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