‹ Chansons et chansonniersChapitre 35 sur 68 · LA GLORIFICATION DES ANES · texte numérisé non relu

LA GLORIFICATION DES ANES

Tous les ânes n'ont pas de longues

oreilles.

Air : Ma tante Turhirette.

Crois-moi penseur couplelier, D'un ingrat et sot métier Vite agrandissons la sphère :

Il faut braire, {his) Confrère,

Il faut braire.

D'aucuns disaient parmi nous :

// faut hurler près des loups!

Aujourd'hui, c'est le contraire,

II faut braire, {Us) Confrère,

II faut braire.

L'âne adore par instinct Le chardon, le picotin ; Pour l'attirer, pour lui plaire,

Il faut braire, (bù) Confrère,

II faut braire.

Sans efforts veux-tu toujours Gagner la palme au concours?

Deugler, ça rend poitrinaire,

Il faut braire, (bis) Confrère,

II faut braire.

On fait en sixains forts heaux Déchanter pics et corbeaux; Croasser c'est trop vulgaire.

Il faut braire, (bis)

Confrère, Il faut braire.

Partout Judas met un frein A tout civique refrain ; L'àne on ne le fait pas taire,

Il faut l)raire, (bis) Confrère,

Il faut braire.

Puisqu'hélas! la Liberté

N'a plus la majorité;

En l'honneur du ministère

11 faut braire, {bis) Confrère,

Il faut braire.

Dans les doux propos d'amour Femme à qui l'on fait la cour.

Aime l'extraordinaire :

Il faut braire, (bis) Confrère,

Il faut braire.

Voulez-vouz des passavants Pour entrer chez les savants?

En frappant au sanctuaire

Il faut braire, {bis) Confrère,

Il faut braire.

Lorsqu'un trappiste martyr Disait : Frère, il faut mourir !

Il fallait répondre : Frère,

Il faut braire, {bis) Confrère,

Il faut braire.

L'homme, ce noble animal, Rit tant qu'il n'a pas de mal ; Mais près du vétérinaire.

Il faut braire, (bis) Confrère,

11 faut braire.

Le ciel (dit un saint écrit) Attend les pauvres d'esprit :

Donc en trottinant sur terre,

Il faut braire, (fns) Confrère,

Il faut braire.

Citons encore : Les Peuples et les Rois, dont l'épigraphe est : « Quand les rois sont cV accord, gare aux peuples ! »

La Pologne : « Un peuple qu'on assassine, c'est l'hydre qui renaît avec des millions de têtes. »

Ces citations suffisent pour montrer le hut de leur auteur. Louis Festeau voulait instruire le peuple ; il voulait que la chanson eût un hut utile et un rôle moral. Il écrivait au chansonnier Etienne Jourdan : « Chantons, rimons beaucoup, mon ami; les chansons renouvellent le courage des travailleurs en rompant la monotonie des ouvrages fatigants ; elles incrustent des maximes dans la mémoire, elles conservent les fastes glorieux, elles font descendre du haume dans le cœur. Eh! que ne font-elles pas, les aimables folles 1... »

Louis Festeau était très aimé de tous ses confrères en chansons , non seulement parce qu'il avait du talent, mais parce qu'il était foncièrement honnête. Physiquement, c'était un homme grand,

maigre, dont la physionomie était bienveillante et la parole douce. Il aimait à obliger, mais il aimait aussi dire leur fait aux gens, lorsque l'occasion se présentait. Il demeurait rue de Tournon, à Paris, où il est mort.

Il était musicien, avons-nous dit; il a composé a musique de plus de cent de se s chansons. Quelques-uns de ses airs sont devenus populaires.

Une de ses plus célèbres chansons a pour titre : Asmodée, et la musique qu'il a faite pour elle est des plus agréables.

Hier, à l'heure où l'étoile scintille,

J'étais plongé dans un sommeil profond ;

Un petit diable, armé d'une béquille,

Dans mon grenier entra par le plafond.

« Avant, dit-il, de rêver à la noce,

» Ami, veux-tu choisir dans les houris

)) Que Tamour sème en ce vaste Paris ?...

» — Partons, lui dis-je, en sautant sur sa bosse.

» Bon Asmodée, allons, allons toujours,

)) Cherchons ailleurs l'hymen et les amours, v

Par la fenêtre, après un vol rapide.

Nous nous perchons sur un brillant palais : De là, je vois une imposante Armide Menant au doigt ses femmes, ses valets ; D'adorateurs une petite armée A genoux, flatte et son àme et ses sens ; Sous les lambris où l'orgueil vit d'encens, Le vrai bonheur s'évapore en fumée.

Bon Asmodée, allons, allons toujours.

Cherchons ailleurs l'hymen et les amours.

Un peu plus loin, sémillante et coquette, Clara consulte un complaisant miroir ;

192 CHANSONS ET CHANSONNIEHS

Un art cruel préside à sa toilette

Où tout se cache et se laisse entrevoir.

Devant la glace, enjouée, ingénue.

Elle s'assied, pleure et rit aux éclats ;

C'est l'oiseleur apprêtant ses appâts :

Gare au moineau que retiendra la glue !... [sic)

Bon Asmodée, allons, allons toujours,

Cherchons ailleurs l'hymen et les amours.

Plus haut, que vois-je? Un salon à l'antique ; Sur un divan repose une Clairon, Qui, suspendant sa tirade tragique, S'est endormie en maudissant Néron.

Sous le manteau de Phèdre ou de Lucrèce, Qu'elle est superbe et qu'elle a de talensî Hélas! hélas! pourquoi depuis vingt ans Rend-elle heureux les Romains et la Gi'èce ? Bon Asmodée, allons, allons toujours, Cherchons ailleurs l'hymen et les amours.

A la lueur d'une pâle veilleuse,

Zoé dévore un lourd in-octavo ;

Ses yeux sont vifs, sa pose est gracieuse :

Chez elle s'ouvre... un sentiment nouveau.

Furtivement cette tendre vestale.

Dont le cœur cherche et poursuit un époux,

Prend chez Ricard son style à billet doux,

Et chez de Kock des leçons de morale.

Bon Asmodée, allons, allons toujours,

Cherchons ailleurs Ihymcn et les amours.

Là-bas, drapant son foulard, sa pelisse, Marche une femme au regard inspiré ; Elle est en feu, comme la Pythonisse Improvisant sur le trépied sacré :

C'est une muse à la voix creuse et mâle. Dans sa mansarde est Timmortel vallon ;

En y grimpant, l'amante d'Apollon A déchiré sa robe virginale.

Bon Asmodée, allons, allons toujours, Cherchons ailleurs l'hvmcn et les amours.

Que vois-je encor? c'est une jeune artiste Aux doigts légers, aux modestes atours ; Son noir crayon, fidèle anatomiste, D'un Spartacus arrondit les contours ; Dans chaque trait, chaque ombre, chaque ligne, On aperçoit son goût pour les beaux-arts ; Rien n'est omis, tout s'offre à nos regards, Tout, jusqu''aux plis de la feuille de vigne. Bon Asmodée, allons, allons toujours.

Cherchons ailleurs l'hymen et les amours.

Là, qu'aperçois-je, auprès d'une croisée? C'est une vierge aux mourantes couleurs, Veillant la nuit sur sa mère épuisée, En lui cachant son travail et ses pleurs. Ange aux yeux doux, que d'amour te réclame! Pour captiver les époux, les amants.

Ton front n'est pas orné de diamants ; Mais Dieu versa des trésors dans ton âme... Bon Asmodée, arrêtons pour toujours ; Je trouve ici l'hymen et les amours.

Louis Festeau était membre lionoraire du Caveau et membre titulaire de la Lice chansonnière. En 1831, il avait remporté un -premier prix à cette dernière Société avec sa chanson :

LE DÉFI Musique de l'auteur.

En respectant le sceptre des despotes, Nous n'avons eu que le frein de l'honneur ;

Sultan du Nord! jamais les patriotes N'ont élevé des autels à la peur!...

Jetez le gant sur l'arène sanglante, De le saisir tous nos cœurs seront fiers : Qu'attend encore votre haine prudente ?

Venez donc nous apporter des fers.

Quoi! nous verrions sur nos vieilles façades Graver encor les armes d'un poltron !... Quoi ! l'on viendrait au sein des barricades Introniser l'homme de Quiberon !

Pour repousser la race anti-française, Pour déjouer les complots des pouvoirs, La France en chœur redit la Marseillaise. Venez donc nous apporter des fers.

Etc., etc.

Cette chanson a cinq couplets.

Après ce que nous avons dit des œuvres de Louis Festeau, son républicanisme ne peut être mis en doute.

Louis Festeau est mort le 11 février 1869.

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