‹ Chansons et chansonniersChapitre 63 sur 68 · MO RAIN VILLE · texte numérisé non relu

MO RAIN VILLE

Continue toujours la composition des couplets,

Chansons de Noces, Mariages, Banquets, etc., etc.

En le prévenant quelques heures d'avance.

IL DliMEURE FAUBOURG SALNT-BRICE, A CU.VRTRKS Affranchir les lettres.

Pour plus de détails sur cet excellent homme, dont le nom est encore prononcé aujourd'hui par ses compatriotes avec le meilleur souvenir, voir la biographie écrite par M. A. Jourdain. Elle fourmille de faits tout à l'avantage de ce singulier et aimable personnage. Morainville est un type de chansonnier des rues à étudier.

FRANÇOIS COTIGNY, dit BRULE MAISON

François Ootigny, dit Brûle-Maison est né à Lille, en Flandre, le 16 janvier 1678.

Le sobriquet de Brùle-Maison lui était venu de ce qu'il brûlait une maison de cartes ûchée au bout d'un bâton lorsqu'il faisait soù boniment sur

la place publique. A ce signal, la foule se massait autour de lui, pour mieux applaudir à ses chansons et pasquilles en patois de Lille.

Il demeurait à Lille, sur la Petite-Place, actuellement place du Théâtre, dans un taudis fort exigu.

Aux bénéfices que lui procuraient ses chansons, il joignait un petit commerce qui l'aidait à vivre. Il exerçait la profession de Marchand grossier, c'està-dire de mercier, vendant par grosse ou douze douzaines; c'est sa femme qui tenait la boutique.

Il parcourait les réunions, les fêtes, les foires des villages situés dans un certain périmètre de sa villenatale.il était arrivé à être populaire; car les poésies de ce singulier chansonnier étaient toujours railleuses, satiriques et originales.

Il y avait quelque analogie entre Morainville et lui, pour le talent et la manière de vivre. Ils faisaient tous deux de l'esprit en plein vent.

Il va sans dire que dans ces temps-là, Morainville et Cotigny avaient bon nombre d'imitateurs dans diverses provinces de France, seulement avec plus ou moins d'originalité personnelle, partant plus ou moins de renommée ou plutôt de réputation locale.

Cotigny se livrait aussi à des tours de physique et de gobelets sur une table placée devant lui ; mais il abandonna ce genre de travail, parce qu'un jour, à ce que dit la chronique, il fut interloqué, décontenancé par une question que lui fit un de ses spectateurs.

Un villageois lui ayant demandé de lui dire, malgré toute sa science, pourquoi il soufflait dans

ses doigts lorsqu'il avait froid et qu'il soufflait sa soupe lorsqu'elle était chaude ?

Il ne put répondre d'une façon victorieuse, et les rieurs ne furent pas de son côté, ce qui lui occasionna un certain dépit, lui qui d'ordinaire avait réponse à tout. Aussi délaissa-t-il son rôle de prestidigitateur, pour ne s'adonner qu'à ses œuvres de l'esprit.

M. A. Desrousseaux nous dit, dans la biographie qu'il a faite de ce chansonnier : « Est-ce un tourquennois qui lui adressa cette question indiscrète ? Nul ne le sait, mais il paraît que c'est à partir de ce moment qu'il prit en grippe les habitants de Tourcoing et leur attribua toutes les sottises qui se commettaient à vingt lieues à la ronde, en y ajoutant toutes celles que pouvait inventer sa féconde imagination. »

Voici quelques titres de chansons qui donnent une idée de ce parti-pris :

Un Tourquennois qui a fait la chasse à un veau, le prenant pour une bête sauvage.

Un Tourquennois qui a fait la chasse aux puces, dans son lit, avec un pistolet.

Un Tourquennois qui a cru que son baudet avait bu la lune.

Un Tourquennois qui a voulu enfermer le soleil dans un coffre.

Un Tourquennois qui a fait la gageure de manger plus de prunes qu'un cochon; etc., etc.

Ces plaisanteries, aussi primitives que grossières, obtenaient alors beaucoup de succès dans le peuple naïf; mais les gens sensés, les bourgeois, les industriels, les travailleurs de Tourcoing

étaient les premiers à rire de rhumeiir grivoise de Brûle-Maison,

François Cotigny composa aussi des chansons de genre : les Blasés, les Buveuses de café, les Plaintes amoureuses , la Fileuse , les PrécliC' lions, etc., etc.

Ses pasquilles, prétend M. Desrousseaux, et ce cher chansonnier doit s'y connaître, tableaux de mœurs locales, rendues avec beaucoup d'esprit et d'observation et un grand bonheur d'expression, valent mieux que ses chansons. Ce charmant poète a fait une chanson biographique très intéressante sur Brûle-Maison; en voici quelques couplets :

Air de la Catacoua,

Mon pèr', racontez-nous Thistoire,

Qu' vous nous avez dit l'auter fos !

— D'vous rie relire, infants, je m' fais gloire,

Car cha m' rind tout fier d'ôt' Lillois I

Pou' m' consoler, quand j'ai de l'peine.

Je me rappelle ch' faijeu d' canchons.

In raing d'ongnons,

Plachez-vous donc, Tout près du fu, l'un cont' l'aut', nous s'ten'rons. On peut r'sintir un p'tit peu d' gêne. Pour intind' parler d' BrùlrMason.

Gh' rhomm, fameu', arrivant au monde,

N'a rien fait, rien dit d'étonnant.

Li qui d' vot fair' rire à la ronde,

Il a brait comme un aute- infant.

Ses parents, brav's gins, mais point riches,

L'ont r'chu comme l'fieu d'un baron ;

D'un cotillon

In gros moirton,

On s'a servi pour li faire un lainn' ron ; On a copé des vieill's quemiches, Pour immailloler ch' gros poupon.

Quand Brùl'-Mason a v'nu in ache, On li a fait queusir un métier.

Quoiqu'i s' sintot bien du corache,

I n'a point volu et filtier,

II a fait des tours de physique

■ Avec des muscad's, des gob'lets...

De l'vir brûler. ••

Pour in r'tirer Des biaux rubans, d' l'étoupe d' sin gosier, Pris d' saisiss' raint, pus d'eun' pratique Dijot tout bas : c'hest un sorcier I Etc., etc.

Cette chanson a huit couplets et se trouve en tête des œuvres chansonnières de M.Alexandre Desrousseaux, dont tout le nord de la France a applaudi les Pasquilles lilloises, comme elles le méritent ; du reste, nous avons déjà dit que depuis bon nombre d'années ce poète patoiseur, si fin et si original, jouit d'une juste et grande réputation dans sa ville natale.

Nous emprunterons encore le passage suivant de la biographie écrite par M. Desrousseaux sur François Cotigny : — « On attribue à IJrùle-Maison beaucoup de traits d'excentricité. Tout le monde connaît l'anecdote de son voyage à Dijon, qu'il fit un jour sans prévenir sa femme, lui disant simplement qu'il allait chercher de la moutarde pour manger son jambon, parce qu'on n'avait pu s'en procurer chez les épiciers du voisinage. »

« Un jour, on lui sert de la soupe qu'il trouve

trop chaude. « Bon ! dit-il, j'ai le temps d'aller jus- » qu'à Rome en attendant qu'elle refroidisse. » — Sa femme, quoique habituée à ses drôleries, pense qu'il va au cabaret voisin portant pour enseigne : A Rome. Erreur, l'original part réellement pour la ville éternelle, d'où il ne revient qu'un an après. Il avait fait ce long voyage à pied, en chantant et en vendant ses chansons. Au retour, et presque aux portes de Lille, il rencontra un individu à qui il dit qu'il revient de Rome. L'autre, qui était un gros malin, lui demande de quel côté la statue de saint Pierre a la face tournée. Collé ! Brùle-Maison. Il ne se le rappelle pas. Un autre l'aurait déclaré franchement. Lui, ne l'entend pas ainsi. Il fait demi-tour et recommence son grand voyage pour être à même de répondre à cette sotte question. »

Nous avons dit que Brùle-Maison habitait à Lille, Petite-Place, aujourd'hui place du théâtre, dans un logement fort exigu ; l'escalier en était tellement étroit, qu'il était impossible de monter aucun meuble de certain volume dans l'endroit qui lui servait de chambre. En prévision de sa fin prochaine, quelques jours avant sa mort, il fit venir un charpentier et le pria de lui construire sur place un cercueil, afin de voir par lui-même son dernier refuge. Ce qui fut dit fut fait. Quand il fut trépassé, on le mit dans la bière préparée, sans se préoccuper de rien; ce ne fut qu'au moment de l'enterrement que l'on s'aperçut que le cercueil ne pouvait passer par la porte, vu ses dimensions, et à la grande surprise des assistants, on fut obligé de le descendre par la fenêtre.

Jacques, le fils François Ootigny, composa ainsi Tépitaphe qui devait être mise au cimetière.

Ci-gît un faiseur de chansons

Qu'on appelait Brûle-Maisons,

Mort à soixante-deux ans d'âge,

Faute de vivre davantage ;

La terreur des Tourquennois

Et les délices des Lillois.

Sa renommée alla jusque dans l'Amérique, Et de son propre ouvrage il était le comique. S'il règne chez les morts et dans le même goût, Sa réputation aura passé partout.

Il est mort à Lille le 1" février 1740; l'administration de la ville a donné à l'une de ses rues le nom de : Brûle-Maison (1).

(1) Nous préparons à cet ouvrage une suite qui comprendra la biographie des chansonniers contemporains, dont nous avons déjà indique quelques noms dans la préface.

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