CHANSONNIBR ET CHANTEUR DES RUES
Le, chansoiiniei' J.-B.-A. Morainville, né à Rouen, le 15 mars 1795, est mort à Chartres le 28 juillet 1851. Ce simple paysan, sans éducation, et avec une culture de l'esprit des plus modestes, se fit une grande réputation de chanteur en plein vent dans la Normandie, la Beauce, le Perche et l'Orléanais, par ses chants joyeux et l'harmonie criarde de son violon.
Il était donc poète, musicien et chanteur.
Il parcourait les hourgades, les villages, et les fêtes et les foires ne pouvaient se passer de ses refrains. Il avait une physionomie expressive et une bonne humeur à nulle autre pareille. Sa ]-ionne et rouge trogne, quoiqu'il ne se livrât pas à la boisson, était connue à vingt lieues à la ronde; sa gaieté était de bon aloi et fort expauvsive, ce qui a fait dire à Tun de ses admirateurs qu'il possédait en lui la philosophie de Roger-Bontemps, la gaieté du Petit homme gris, et la bonhomie villageoise du Roi d'Yvetot.
Ses qualités morales et artistiques le faisaient aimer de toutes les populations rurales qu'il amusait, car il avait un cœur excellent et une probité qui ne se démentit jamais. Chacun n'hésitait pas à lui serrer la main, il avait en lui un ami. Il était donc d'un commerce facile et affable, c'est ce qui explique les nombreuses sympathies qui s'étaient réunies sur son nom.
Ce brave homme était fier de sa réputation, et il
avait raison. Soldat sous Napoléon, il avait été fait prisonnier à la défaite de Waterloo. Il resta huit mois en Angleterre, puis revint dans son bienaimé pays, le 23 mai 1816.
A vingt-trois ans, il commença réellement son état de chanteur forain et, un jour, comme il n'avait pas fait vœu de célibat, le hasard le mit en rapport avec une rivale, Marie-Marguerite Lejour, de Brest, marchande de chansons; elle chantait bien et jouait du tambour de basque encore mieux. Elle,lui plut et il l'épousa.
Dans sa vie nomade, il fut le plus heureux des hommes avec son épouse, comme il l'appelait.
Il mourut, comme nous l'avons dit plus haut, le 29 juillet 1851. C'est à l'hôpital qu'il rendit le dernier soupir, à l'exemple de Gustave Leroy, Mûrger et Ilégésippe Moreau, non pas de misère, mais bel et bien de maladie. Sa femme, qui lui survécut, fut admise dans un hospice de vieillards.
Pendant trente-cinq ans, il avait jeté au vent ses chansons; on n'en sait pas le nombre. Il a traité tous les sujets; il nous le dit "lui-même dans le couplet suivant :
J'ai chanté l'amour de la gloire, Nos désastres et nos succès, Rose, Adèle, Lise et Victoire Dont j'ai célébré les attraits.
Dès mon aurore,
Ma voix sonore Prit des sujets dans la boîte à Pandore ;
Le laboureur,
Le travailleur,
Ont trouvé courts
Leurs travaux et leurs jours; Ils répétaient dans leur délire, Lorsque je venais de chanter :
Il n'en fera jamais pleurer
Tant qu'il en a fait rire.
Pour mieux faire connaître encore ce brave chansonnier de la rue, nous allons donner sa chanson ayant pour titre : Mon portrait. On verra ainsi ce qu'il pensait de lui^^t quel genre comique lui était familier.
Air ; Mon père était pot.
Mes amis, je vais tout d'un trait,
Tâchant de vous distraire.
Gaiement vous chanter mon portrait; C'est vraiment fait pour plaii'e :
Sachez bien, tendrons, Qu'parmi les lurons, J'remplis toujours mon rôle; Je chante, je ris.
Et suis sans soucis ; J'suis un matin qu'est drôle.
J'ai la tôte près du bonnet
Et loin de ma chaussure.
J'ai la jambe près du jarret Et loin de ma figure; Aussi bien qu'un roi, Mon ventre est à moi.
Et libre est ma parole ; Je dis tout ce que j'veux, Et j'fais ce que j'peux ; J'suis un mâtin qu'est drôle.
J'ai la bouche au-dessous du nez, Les yeux selon l'usage;
J'ai le nez, comme vous voyez, Au milieu du visage,
Narguant maint affront.
Je porte le front Plus haut que chaque épaule.
Princes et préfets
Ne sont pas mieux faits ; J'suis un mâtin qu'est drôle.
Mes goûts sont assez délicats :
Avec de joyeux drilles.
J'aime à fréquenter un repas Embelli par les filles ; Et quand je suis cru.
Le vin du bon cru Anime ma parole ; Fêtant tour à tour Bacchus et l''Amour, J'suis un mâtin qu'est drôle.
J'suis très content de mon nom
Comme de ma naissance; Je ne manque pas de renom, Même de connaissance.
Maint et maint pédant Qui se croit savant.
Elevant la parole, En déraisonnant M'amuse souvent :
J'suis un mâtin qu'est drôle.
Le cahier de chansons que vendait Morainville avait pour titre :
CHANSONNIER NATIONA L
MORAINVILLE
Chanté par lui «t son épouse.