‹ Chansons et danses des Bretons. --Chapitre 19 sur 90 · M. à m. V étang du Comte · texte numérisé non relu

M. à m. V étang du Comte

2. « A-greiz he galon, du milieu de son cœur ». D'après une variante : « Dreiz he galon, tout au travers du cœur «. Dreiz pour drez ou dre, en récorrois.

— Otro, lezd * gan-in ma bue, Hag e po ma reng ha ma leuve Hag ho c'heritourien 'n o goude. —

'Nn otro Ru min a respontaz

Da vaer Peurit, \el m'hen klewaz :

— Well eo gan-in hut da vue Evid da reng ha da leuve. —

Kri vije ar galon na oelje En Keraudren neb a vije,

0 klewet ar maer o c'houl pardon Digand Doue 'greiz he galon :

— Me garje, ma Doue, c'halljenn Kemer deuz ar ger c'hoaz ann henl,

Evit ma mije kimiadet

Deuz ma bugale, ma fried *. —

1. Lezd, pour lezed. Deux couplets plus has, kat, pour kaout ou kaet. Le Irécorrois a l'habitude de ces contractions.

2. Pi'ied a le genre double du latin conjux. C'est le mari ou la femme.

« Monsieur, laissez-moi la vie, — et vous aurez mon rang et mes revenus, — et vos héritiers les auront ensuite. »

M. du Rumain répondit — au maire de Pommerit, dès qu'il l'entendit :

« J'aime mieux avoir ta vie, — que ton rang et tes revenus. »

Dur aurait été le cœur (de celui) qui n'eût pas pleuré, — de quiconque eût été à Keraudren,

En entendant le maire demander pardon — à Dieu du fond du cœur :

« Je voudrais, mon Dieu, pouvoir — prendre encore le chemin de la maison,

Pour que j'eusse fait mes adieux ' — à mes enfants, à ma femme. » 1. Kimiadi, dire l'adieu.

Ann otro Rumin a respontaz

Da vaer Peurit, vel m' hen klewaz :

— Evid d'ar ger na n'efed ket, Kimiaded aze, ma kered.

Lavar ar manus, pa giri :

Ragec'h oud en heur mavarwi. —

Ann otro maer p'hen euz klewet Da gimiadi zo 'n em laket :

— Adieu 'ta, ma merc'h Jozefin, Adieu 'ta, ma mab Jean-Mari *,

Adieu! eme-han, ma fried :

N'momp ken ar gras d'en em welet... —

1. Dans le prénom composé [Jean-Marie, Pierre-Marie, etc.)» le premier mot est, en breton, exactement le même qu'ea français : toujours Jean-Mari, et jamais lann-Mari.

M. du Rumain répondit — au maire de Pommerit, dès qu'il l'entendit :

« Quant à la maison, vous n'y irez pas; — faites vos adieux là, si vous voulez.

Dis le manus ', quand tu voudras : — car tu es à l'heure de la mort (m. à m. l" heure où tu mourras). »

M. le maire, lorsqu'il l'a entendu, — s'est mis à dire l'adieu :

« Adieu donc, ma fille Joséphine; — adieu donc, mon fils Jean- Marie ;

Adieu, dit-il, ma femme ! — nous n'aurons plus la grâce de nous voir... »

1, Sans doute la prière qu'on chante à Compiles: « In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. » Le premier mot d'une formule sert de titre : le Pa^er... Ainsi, l'on dit d'un sorcier qu'il sait lire 1' «obsecro» dans les livres de magie, pour les incautations.

r.wEKz i;t sonn 131

'Nn otro Rumin p'hen euz klewet, He vaionetez en euz tennet, î]n he galon 'n euz hi blantet.

Ac'hane neuze int bet et; Beteg ar pasaj e oe traignet, Hag eno a oe peurlac'het.

Ann otro Rumin a lavaie, Etal ar pasaj p'en arie :

— C'hasted prepari hoc'h hacho, Vit ma vo hacliet ann otro. —

He vap henan a respontaz

D'ann otro Rumin, vel m'hen klewaz

— 'Vit ze, ma /ad, na vo ket groet ; Mizer awalc'h en euz soufret;

M. du Rumain, lorsqu'il l'a entendu, — a tiré sa baïonnette, — il l'a plantée dans son cœur.

De là ensuite ils sont partis; — il fut traîné jusqu'au passage ', — et là il fut achevé.

M. du Rumain disait — près du passage, quand il arrivait :

« Hàtez-vous de préparer vo» haches, — pour que monsieur (m. à m. le monsieur) soit haché (en morceaux). »

Son fils aîné répondit — à M. du Rumain, dès qu'il l'entendit :

« Quant à cela, mon père, ce ne sera pas fait; — il a souffert assez de misères (de tortures) ;

1. II y a deux passages, l'un à Poatrot, uou loin de Keraudren, l'autre entre Trojçuéry et Saint-Yves de Minie'hi, sur la rivière du Jaudry, qui passe à La Roche-Derrien et à Tréguier.

Deuz ar bourk beteg ar pasaj

Ar vizer 'n euz soufret zo braz. —

Ann otro Rumin p'hen euz klewet, He vaionetez en euz tennet ;

'N he skouarn glein en euz hi tlantet Ha dre he skouarn deo en euz hi zennet.

Ann otro Rumin pen euz gwelet, 'N eur min pounner eo bet kroget, En he gerc'hen en euz han laket.

Ha pa defoa ho zorted groet, Ar vag war flod e deuz laket, Ebarz ar vag e oe toUet,

Ha kdset gant-he d'ar sabren D'am dostik da DouU-ar-Serpant.

Chanté par Jean Le Rolland, de Louannec.

Depuis le bourg jusqu'au passage, — la misère qu'il a soufferte, est grande. »

M. du Humain, lorsqu'il l'a entendu, — a tiré sa baïonnette ;

Il l'a plantée (au maire) dans son oreille gauche. — et par son oreille droite il l'a retirée.

M. du Rumain, quand il a vu cela (le coup de grâce donné), — a saisi une pierre lourde, — il l'a mise à son cou (attachée au cou du maire) .

Et lorsqu'ils eurent accompli leur forfait, — ils ont mis à flot le bateau (du passage); — et (le maire) fut jeté dans le bateau,

Et emporté par eux au banc de sable — qui est tout prèsdeToullar Serpant (m. à m. le trou du serpent.)

Ce gwerz fini, le chanteur ne manque jamais d'ajouter, en guise de renseignements : « Daou ha pewar-ugent a oant,

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0 lac'ha ar C'haor, maer Peurit, — Ils élaient qualrc-vingldeux, à tuer Le Caer, le maire de Pommerit. »

Naguère on fournissait d'autres éclaircissements sur cette complainte historique. Elle est incomplète, par endroits. J'ai signalé plus haut quelques-unes de ces lacunes. A ce passage : « Près du four... ils ont trouvé de la compagnie, M. du Rumain et ses amis », ily avait une énumération des quatre-vingt-deux, qu'on a retranchée, par mesure de prudence. Les chanteurs se sont vu imposer celte discrétion.

L'événement qui a donné lieu à ce gwerz, arriva en 1815, lors de la deuxième chouannerie. Le maire de Pommerit- Jaudy, (c M. Le Caer «, était un bleu. Le crime de du Rumain et de ses complices fut jugé à Saint-Brieuc, en 1819. Ce procès souleva dans le pays breton la même émotion que l'affaire encore récente du « Crucifié de Hengoat » : ily eut des acquittements analogues. Les héritiers de Le Caer et ceux de ses ennemis politiques ou particuliers sont encore nombreux dans toute la contrée ; j'ai connu, à Quimper, un très proche parent au maire de Pommerit.

La première fois que j'ai entendu le Gwerz ann ptro ar C'haer, c'est en 1880. Le vieux Kerambrun n'en savait plus que des couplets épars. J'attribuai à une défaillance de mémoire la mutilation que subissait ce souvenir de guerre civile chez un contemporain — presque un témoin — de l'horrible événement. (Rapport paru dans les Archives des Missioîis scientifiques et littéraires] 3" série, tome VIII; 1883.)

La principale raison en est que le chant n'est plus qu'en de rares bouches, bien que le fait dont il est l'écho, soit encore dans toutes les mémoires. On ne passe pas à Toull-ar-Serpaîif, avec un homme du pays, sans qu'on entende, chaque fois, comme en une phrase devenue sacramentelle : « C'est ici que fut tué M. Le Caer. »

La chose irait au rebours des théories du folk-lore. C'est le chant qui s'éteint, tandis que persiste le récit oral d'où est sortie la chanson. Celle-ci n'offrirait-elle pas assez ces caractères généraux sans lesquels aucune production de l'esprit n'est assurée de vivre? En effet, ce gwerz a tout le « localisme »

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d'un sonn; pour quiconque n'est pas de Tréguier ou de Lannion, il s'agit uniquement d'un assassinat, où les Chouans et les Bleus ne sont ni nommés ni reconnaissables. Et, de plus, les meurtriers de Le Caer ne sèment plus aujourd'hui la terreur autour des chanteurs populaires; surtout, la querelle de du Rumain et de son rival est devenue lettre morte pour le pays; on ne se rend plus un compte exact de ces mots importants papero et lizero, de ces papiers et de ces lettres qui ont fomenté la haine et poussé au coup fatal. Et ce gwerz historique disparaîtra pour ces deux raisons à la fois.

L'air de cette complainte est l'universel andantp , avec les mesures brisées des récitatifs.

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