PREFACE
Que de fois, depuis ce soir-là, avons-nous entendu ou entonné des chansons provinciales ! Et chacun était tenu de dire la sienne à nos réunions ou dans nos rencontres, comme aux veillées de Basse-Bretagne. Vous rappelez-vous celle de Bourget ? — « Tiens, voilà ma pipe, avec mon briquet... » — Le doux Amédée Pigeon avait la malice de l'attribuer à Voltaire. A part Elémir Bourges ou Signoret, qui gardaient le silence du cygne, quiconque ne savait pas, improvisait, tout comme un barde. Ponchon excellait à déclamer, sur une mélopée à lui, des poésies de Villon, ou de Ronsard, Les noëls de Richepin avaient le plus franc succès : quelques-uns me semblent, du reste, des chefs-d'œuvre, et ils rivalisent certainement avec les traductions de chansons bretonnes de François Goppée. Et pour clore chacune de nos petites auditions, à vous, « le Scalde », toujours une ronde, dont chaque couplet était repris à Vunis^on : car la moindre harmonisation était interdite ; Ernest Chausson ni Vidal n'eussent pas même permis qu'on ouvrît le piano.
Vous vous souvenez encore de la Marseillaise que nous' a rapportée le docteur Paulin de son pays d'Auvergne? L'hymne patriotique avait subi plus d'une transformation; ces modifications ont toujours trait à des expressions et à des mots dont les gens du peuple ne se rendent pas un compte exact : il est curieux précisément que les nouveaux vocables introduits attestent des habitudes ou des passions locales. Dans la suite, nous avons entendu d'autres versions, recueillies en des provinces diverses : nous avons constaté que les transformations s'accomplissaient, chaque fois, dans un sens analogue. Quelle autre Marseillaise on tirerait de là! Elle serait d'aulantplus méconnaissable, que l'air a subi des détériorations à l'avenant. Et ce ne serait plus du tout le chant national, puisque celui-là ne serait plus commun à toutes les provinces. Mais chacune de ces variantes constituerait-elle une chanson populaire? La question a été l'objet de quelques controverses. Au résumé, nous nous sommes contentés de pratiquer une expérience,
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laissant à d'autres le soin de conclure : notre folk-lore d'intimité n'était pas si doctrinaire.
Nous n'avons été intraitables que sur un seul point : nous n'avons plus reconnu comme populaire une mélodie qu'on aurait soutenue d'un accompagnement. Les chansons du peuple étant un bien commun, c'est le droit d'un musicien d'en prendre sa part. Il en va de même en poésie. M. Leconte de Liste a rencontré dans les origines bretonnes le sujet de son « Jugement de Komor » ; ce Jugement, d'une si tragique beauté, est devenu autre chose que la légende : mais nous nous félicitons que le grand poète ait tiré de l'antique récit cette œuvre littéraire. Notre ami Gabriel Vicaire vient de donner un exemple non moins éclatant dans « le Miracle de saint Nicolas ». Il est permis au musicien de traiter de la sorte les mélodies primitives ; mais celles-ci renonceront, du même coup, à toutes leurs revendications parliculières : une fois touchées par une harmonisation et partant remaniées, elles sont alteintcs dans leur essence, elles cessent d'être impersonnelles et elles perdent leur caractère populaire.
J'ose donc livrer au public ces chansons de Bretagne et ces airs de danse, tels que je les tiens des bardes et des sonneurs. De peur que je n'aie pas l'art de les présenter, je laisserai ces naïves mélodies dans leur pureté d'hermine, sous leur exotisme, et je les garderai de toute parure d'emprunt. Quelques-unes joyeuses comme les cloches de Y angélus^ presque toutes mélancoliques comme les fées nocturnes de nos plages, tremblantes et fugitives comme les mouettes qui battent des deux ailes eri prenant leur vol vers le large, telles vous les avez lé premier accueillies et aimées : j'ai voulu encore une fois vous redire, mon cher Bouchor, combien vous en est reconnaissant
Votre