N. QUELLIEN
Paris, janvier 1889.
J'ai eu l'honneur d'être chargé par le ministère de l'Instruction Publique, en 4880, pour la première fois, de recueillir en Bretagne les mélodies en même temps que les paroles des chansons populaires.
Deux recueils célèbres avaient déjà paru de ces poésies bretonnes : le « Barzaz-Breiz ' », si contesté, et les « Gwerzioii Breiz-Izel^ ». M. de La Yillemarqué, qui n'est pas musicien, s'est procuré un habile auxiliaire, et à la fin de sa publication il a fait noter soixante-dix et quelques mélodies. C'est très regrettable que M. Luzel ait renoncé à cet avantage pour sa collection '. Vulgairement on dit que l'air fait la chanson; il serait plus exact de déclarer que l'air est la moitié de la chanson et qu'il l'achève, puisqu'il n'y a pas, à proprement par-
1. La dernière édition du Barzas-Breiz a paru chez l'éditeur Didier (Paris), en 1867 ; elle passe pour la septième. Dans leur Bibliographie de la Bretagne^ MM. Gaidoz et Paul Sébillot n'en reconnaissent que trois. La première est de 1839.
2. Gwh'zîoii Bveiz-Izel, recueillis et traduits par F. -M. Luzel; Corfmat éditeur, Lorient ; 1868.
3. A la suite des deux publications que je viens de mentionner, il ne saurait être question des Trente mélodies populaires de Basse-Bretagne , recueillies et harmonisées par M. Bourgault-Ducoudray, avec une traduction française envers adaptée à la musique par M. François Coppéc. C'est bien plus une œuvre artistique, qu'un recueil (comme on dit) scientifique. Toutefois, ces Trente mélodies sont précédées d'une Introduction, sur laquelle j'aurai l'occacasion de revenir : j'ai le regret de ne pas partager quelques-unes des opinions émises par M. Bourgault-Ducoudray.
1er, de chanson populaire sans mélodie. M. Luzel et M. de La Villemarqué n'avaient donc pas fermé la route, pour l'avoir occupée les premiers ; ils l'ont ouverte, au contraire, à tout venant de bonne volonté. J'ai entrepris d'ajouter à leurs recherches les miennes, sur le conseil d'un illustre et constant ami des Celtes; plus d'une fois, M. Henri Martin m'a demandé pourquoi la Bretagne reste en arrière des Irlandais et des Gallois : « Ceux-ci ont depuis longtemps leur répertoire populaire et national, ajoutait le regretté celtisant. Il y a pourtant chez les Bretons de si belles mélodies! Je me rappelle que j'ai reçu tant de joie de les entendre au Congrès de Saint- Brieuc !... Et la mélopée de vos drames, j'en ai été aussi ému que d'un beau souvenir de l'antiquité. »
Dans la préface de Marie^ Brizeux supplie ses compatriotes qu'ils lui pardonnent d'avoir « enseigné le chemin de leurs bruyères et de leurs fontaines.» C'est que le peuple généralement ne voit rien de bon à ces indiscrétions-là. Même aujourd'hui que la Bretagne est moins fermée aux « gens du dehors », et que la civilisation l'a percée d'outre en outre par ses voies ferrées, cela donne encore le plus grand mal d'arracher aux Bretons leur contes et leurs légendes. Pour la plupart, la révélation de ces « secrets » est une manière de trahison domestique : ils craignent des u étrangers » quelques duperies, ou le rire des lettrés peut-être; et c'est, pour d'autres, une futilité qui n'en vaut pas la peine. Ainsi aux environs de Quimperlé, oii j'ai appris les plus charmants sonn d'amour, la couturière de qui je les ai entendus, les appelait des « imbécillités » : il est juste d'ajouter qu'elle avait un grand goût pour la Valse des Roses et d'autres chansons françaises de la même valeur poétique. N'est-ce pas en quelque chose le mot de Marie, lorsqu'elle apprit que Brizeux avait écrit d'elle une poétique histoire? Elle en fut d'abord touchée, raconte quelque part M. de La Villemarqué; puis, au bout d'une réflexion : « Au fait, répliqua-t-elle, cela ne m'étonne pas; M. Auguste aimait toujours un peu à rire. »
Il est rare qu'on ne rencontre pas l'indifférence oulaméfiance même auprès des gens du peuple que l'on consulte pour la
NOTES DE VOYAC.E 5
première fois sur leurs traditions. Le paysan qu'on interroge au-delà de ce qu'il veut bien avouer, s'amuse à mettre en défaut et à déjouer les plus avisés. Et plus encore, si l'on tombe sur un terrain qui n'est pas du tout préparé, d'un compatriote on devient un envahisseur. C'est à qui n'aura rien dans la mémoire ; depuis longtemps, disent-ils, on n'a plus chanté dans le pays, que des bagatelles sans la moindre poésie ou des airs venus du dehors. L'on bat une contrée^ dans tous les sens avant d'en tirer une note ou un refrain. Je m'obstinais pourtant à retrouver de vieilles chansons que j'avais moimême sues tout jeune et dont quelques couplets incertains ou inachevés me remontaientencore dans le souvenir. Nous avions enfoui là, sous le sol trécorrois, ces trésors, et j'étais certain que nul n'avait découvert les cachettes depuis mon départ. Seulement, ceux qui en avaient la garde, étaient-ils morts ou partis?
Certainement, ces difficultés n'apparaissent pas si monstrueuses à tous les chercheurs; une recommandation de personnages influents est utile pour les lever : ainsi, toutes les portes s'ouvrent devant le maire ou le recteur ^ de l'endroit. Et même, à quoi bon requérir les autorités locales, pour apprendre d'un particulier ce que tout le monde sait? Dans un pays de traditions comme la Bretagne, chacun a l'imagination pleine de récits merveilleux et la mémoire encombrée de chansons. Vous entendrez des gwerz et des sonn à souhait dans la première maison qui vous donnera l'hospitalité; et le tout d'une façon plus correcte, autrement chanté que par ces illettrés, mendiants, tailleurs, tisserands et meuniers, qui ont eux-mêmes inventé les airs, ou composé les chansons. Oui ; et c'est ainsi que des étrangers s'imaginent quelquefois apprendre plus vite la littérature d'un peuple en
1. Avec une signification très restreinte; c'est un coin du pays. Au lieu de contrée, ou dit encore quartier (Voy. \e Fin Filou).
2. Le recteur, c'est le desservant d'une simple paroisse ; le curé, celui d'une ville ou d'un chef-lieu de canton. En breton, le curé ou le recteur, c'est : ar pei'son, indistinctement; le vicaire s'appelle kure,^i avec l'article arc'hure {c'h se prononce comme h aspiré du français ; é fermé: é n'est jamais muet, en breton).
des livres de critique, ouvrages de seconde main qui ont la prétention de juger et de résumer les chefs-d'œuvre. La plupart des erreurs qui ont cours au sujet des traditions populaires, n'ont pas un autre point de départ. Mais le peuple seul lient les traditions, parce que la mémoire est surtout le don des illettrés.
Du reste, le chemin une fois frayé, il s'agit simplement de le poursuivre; les chansons remontent sous les pas : on dirait qu'elles s'offrent d'elles-mêmes au collectionneur qui a su plusieurs fois les solliciter. Peut-être les chanteurs enfin sontils moins effarouchés; peut-être a-t-on soi-même appris à les interroger habilement. Mais rien ne vaut comme de donner l'exemple ; on obtient toute mélodie , après avoir chanté soimême le premier ; c'est ce qu'il faut pour mettre en branle l'enthousiasme : et la confiance est à ce prix. Les paysans passent vulgairement pour des avares. Cette réputation n'est pas, de tous points, méritée : leur avarice a les caractères d'une sage prévoyance. Qui donc livrerait de gaieté de cœur ses richesses? Le peuple des champs s'imagine que ses légendes et ses contes sont un bien à lui; il a conscience qu'en lui demandant ces traditions orales, on cherche à le dépouiller d'un héritage, à lui retirer quelque chose de ses joies propres et de sa vie intérieure. Comment ne pas admettre, pour ce motif et d'autres analogues, que la défiance soit la qualité dominante des paysans?
Un jour, j'ai mis la main sur un chanteur de renom, le tisserand Kérambrun, de Pleudaniel. C'est lui-même un barde, à ses heures. Pour qui cherche bien, d'ailleurs, il y a dans chaque cow/re'e quelque chanteur ou quelque barde, qui a su à son profit accaparer l'illustration régionale ; autour de son nom à celui-là s'est formée alors comme une légende, et il est devenu une sorte de Roland onde Lézobre\ en son genre. AHengoatest Le Prigent: il y a en Plourivo un vieillard aveugle dont le nom m'échappe et que conduit sa fille (tel Ossian, avec Malvina) ; entre Rospez et Buhulien, Kérervé; le
plus fameux est Jean Le Minoux, de Pleumeur-Gaulier. Je restreins celte observation au pays trécorrois. — De plus que les autres, Kérambrun est un komediancher (comédien), un acteur dans les drames populaires, que l'on représente encore, à certaines époques de l'année, dans le Tréguicr *. Or, c'est jouer là deux rôles différents; un barde, comme on dit pour la littérature orale, ou bien, si l'on aime mieux, un poète, n'est pas toujours apte à devenir un comédien : et réciproquement. Kérambrun aura été un jongleur, dans toute la vieille acception du mot.
Mais les bardes ^ de notre temps ne descendent plus de leurs ancêtres du même nom; et même le mot bardisme, malgré sa terminaison moderne, est un vocable sans application. Les bardes bretons, pour n'être plus constitués en caste, sont toutefois une classe assez nombreuse encore. Les bardesmendiants font toujours une catégorie : ils gagnent leur pain à chanter, fréquentent les foires, errent de ferme en ferme, ou se trouvent par la grand'route sur le passage des diligences. Tous les mendiants ne sont pas des bardes : on n'en finirait plus avec leurs chansons; car la mendicité, comme la folie, jouit d'une protection universelle en Bretagne. Si vous voulez recueillir quelque chose qui en vaille la peine, évitez ces pauvres gens, de même qu'on fuyait jadis les tailleurs. Ces bardes-là ne vous offriront guère que leurs élucubrations à eux-mêmes, imprimées sur des feuilles volantes : autant en emporte chaque saison nouvelle. Parfois il en reste la mélodie, sur laquelle scandera do nouvelles rimes ce barz baleerbro, chemin faisant, au sujet de quelque aventure qui vient de causer du bruit. Et souvent il invente l'air en même tempa que les paroles.
Voilà les chanteurs de profession. Ils ont leur pain assuré, pour peu qu'ils retournent aux endroits connus ou aux mêmes fermes, à certaines époques, et qu'ils observent dans leurs ohan-
1. Voy. plus loin, p. SO et suiv., \ei Mystères et les Drames.
2. Lire rintroduction du Barzaz-Breiz, et surtout les chapitres concernaot les Bardes dans le livre de M. d'Arbois de JubaiQvilie, Les Celtes et les langues celtiques.
sons comme un roulement, suivant les occupations de l'année : ils auraient garde de se perdre dans leur répertoire, à la Noël, par exemple, à la fête des Rois, à la Saint-Jean, à la quête du lin. Autre genre, ceux qui exercent un métier avoué. Il est incontestable que les meuniers, les tailleurs, les tisserands, sont les plus sûrs dépositaires de la véritable poésie populaire. Aussi bien que les bardes ambulants, ils auront la vanité de servir à qui les interroge le régal de leurs compositions, une satire, ou une chanson légère, ou une élégie, qu'ils auront eux-mêmes rimées sur des faits récents. Comme ils ne riment pas pour vivre, mais qu'ils «chantent pour rire», on trouve toujours quelque chose de bon à prendre dans ce qu'ils présentent. Du reste, avec un peu de patience, ou quelque habileté, on extrait de leur mémoire des œuvres impersonnelles. La plupart des chansons populaires n'ont pas d'authenticité; elles n'en sauraient avoir; l'auteur en est anonyme. Sortent-elles toujours du peuple? Il est probable qu'elles pro-. viennent, le plus souvent, d'un être moins collectif; mais il appartient toujours au peuple de les transmettre ou de les vouer à l'oubli.
Les chants de kloer sont nombreux , particulièrement au pays de Tréguier. Le kioarek était un écolier du temps où les collèges étaient rares et les étudiants libres : aussi bien les classes vaquaient-elles plus que de règle. Les jeunes gens que leurs pères, bons paysans, avaient envoyés à l'école pour en faire des prêtres , fuyaient volontiers les livres ; ils s'en allaient sous quelque petit bois , derrière une chapelle ancienne, rêver d'une pennherez, et ils contaient kld^dousikkoant^ dans la langue natale, leur peine poétique. Quelquefois l'héritière n'était pas une inhumaine; et le séminariste ne poussait pas alors jusqu'à la prêtrise. L'internat partout amis fin à la vie libre et aux chansons du kioarek.
Mais d'autres chanteurs succèdent aux kloer. La poésie d'une race ne disparaît pas avant la langue qui l'a produite; elle se transforme, selon les âges, avec la famille ethnique qui se sert de cet idiome. Les Bretons ont vécu trop longtemps à la rechercl^e du beau immatériel et avec la notion du surna-
turel, pour qu'ils renoncent à leur héritage de poésie. Les bardes cesseront de chanter et ils auront vécu, le jour où réussira la civilisation moderne à éteindre cet ardent amour de l'idéal dont la nature a doué les peuples celtiques.
D'après une théorie qui a fait son tour du monde, toutes les races ont eu à se partager entre elles un héritage commun de traditions. Dans toutes les littératures orales on reconnaît à peu près les mêmes mythes, les mêmes contes, les mêmes légendes. Par suite, toutes les chansons de France et d'Espagne, et d'ailleurs, devraient se ressembler. Cette doctrine a du bon sans doute. Elle aide à comprendre comment on découvre, sous des latitudes si différentes, entre des nations qui vivent séparées depuis des milliers d'années ou dont la rencontre n'aurait laissé nulle autre trace, des instincts, des croyances et des récits similaires, la même humanité partout. Mais cette théorie a le tort de quelques autres, d'être contestée par la pratique. Les peuples du Nord ne conçoivent pas le même rêve, sous leur rude ciel, que les nations dont l'enfance s'est écoulée ou la vie développée sous un soleil bienfaisant. Les Celtes et les Scandinaves ne sont pas entrés, comme on dit, par la même route que les Latins dans le domaine de l'idéal. Aussi bien, une chanson deMalaga ou de Palerme n'aura rien de commun, malgré l'analogie des sujets, avec un chant gallois; les mélodies méridionales ont souvent des complications ou des longueurs que ne connurent jamais les bardes et les scaldes du Nord. M. Gaston Paris établit ' que le fonds de la chanson française est resté celtique. Il y a même lieu de penser que plus de peuples qu'on n'avait cru jusqu'ici, en Europe, ont encore ces mêmes origines; ce fonds celtique s'étend bien au delà du groupe français, et il est probable qu'on en retrouverait les traces n'importe où les Latins ont remplacé les Celtes et ont paru au bout de tant de siècles absorber ces populations antérieures. N'y aurait-il pas un intérêt de premier ordre, pour
1, Conférence du 3 juin 1885, au Cercle Saint-Simon.
l'histoire de la musique comme pour celle des races, à préciser nos connaissances sur les chansons du peuple?
L'élégie est chez toutes les nations le chant le plus en usage. Les Grecs, ces artistes qui avaient établi comme une codification des sentiments humains, étaient dans le vrai, lorsqu'ils entonnaient après un pœcm une lamentation ; à la suite d'une victoire, il faut bien ramasser les morts. Certes, les chansons joyeuses ont leur place marquée; mais elles ne sauraient constituer l'originalité d'une poésie populaire, et le pays où elles viendraient à dominer, n'aurait plus, à proprement parler, de chansons et de mélodies particulières. Un air larmoyant qui se répand et qui émigré, laisse au pays natal sa tristesse, et il prend un tout autre caractère à l'étranger. Un exemple, dans la Femme du Marin, tirée du recueil de Bujeaud ' ; cette chanson est connue ailleurs que dans l'Ouest, même un peu partout; mais c'est seulement sur les frontières de la Vendée qu'elle est empreinte de ce deuil et de cette résignation dans le malheur : elle est assurément originaire des provinces de l'Ouest. Et bien plus r" dans les rares régions où survit l'art des chanteurs primitifs, un air de fête ne va pas joyeux jusqu'au bout ; presque toujours un mineur y est associé à un majeur; c'est une phrase musicale dont les deux membres seraient un andante et un allegro.
C'est que tout peuple garde, au fond de l'âme, une mélancolie qui se soulève au moindre effort. L'on ne se rend parfaitement compte du sentiment intime qui soutient et anime sa poésie , que du jour où l'on a bien entendu les pauvres gens du commun chanter eux-mêmes de leur voix dolente... Il serait téméraire d'enseigner cette vocalise.
A mesure qu'on apprend du peuple ses chansons et ses récits, on estfrappé de l'inépuisable fécondité des sources populaires : plus on a creusé, moins on s'aperçoit qu'on ait touché le fond. On se fait bien l'idée que ce n'est pas une facile entreprise de classer ces légendes semées à l'infîiii et venues de tous côtés, ces chansons de tant de sortes. Peut-être est-il permis d'en
i. Chansons populaires de l'Ouest. Niort, Clouzot.
NOTES DE VOYAGE il
affirmer, seulement, que la même chose ne se dit pas, ou que le même événement ne se raconte guère, sous la double forme du chant et du récit ; ce qui est tombé dans le domaine de la narration prosaïque est par cela même exclu désormais de la chanson. Les choses qui touchent au surnaturel, les faits dont la date est perdue, passent dans la légende et dans le conte ; les actions des contemporains restent à l'appréciation des chanteurs et des bardes. Très peu de chansons en Basse-Bretagne remontent à plusieurs siècles ; à part deux ou trois, Lésobré, La Fontenelle^ les giverz qu'a transmis la tradition orale ne se rapportent pas à des époques absolument disparues, et la raison en est que le peuple écoute avec indifférence et laisse peu à peu tomber dans l'oubli ce dont il n'a pas retenu le sens. C'est vrai que le chanteur n'éprouve pas le besoin de comprendre toujours ce qu'il dit ; il répète sincèrement une leçon apprise par cœur : tant pis, s'il a entendu de travers. Parfois il en résulte de singulières variantes. Voici deux couplets, dans une histoire de naufrage que je tiens de Yvon Le Guluche, un couvreur de La Roche ;
Erwoan ar Bouc'her a 1ère, eunn den a gourach vad Pini ben ter gwech 1er gwech war bord he vag...
An euz laret d'ar Bouc'her a oa beuet he vag Ha fraillet dre ann anter e bord ann enez Koat.
Yves Le Bouher disait, un homme de bon courage, — qui se leva par trois fois, trois fois sur le bord de son bateau...
Il a dit à Le Bouher que son bateau était noyé — et fendu par la moitié près de l'île Goat.
Une autre version, qui est la bonne, dit, au lieu de : Èrwoan ar Boucher^ — Pipi ar Bouder (Pierre Le Bouder). D'après Le Guluche, le matelot Le Bouher, qui a péri, et le patron de là barque, à qui l'on annonce le sinistre, seraient un seul et même homme : c'est qu'« on avait chanté comme Cfelâ, » devant le couvreur de La Roche-Derrien.
Cette désuétude ne tombe pas exclusivement sur la longue Cdtnplàiflle ou la cantilène historique ; le sonn lyrique, ou
d2 CHANSONS ET DANSES DES BRETONS
élégiaque, ou facétieux, vient à s'effacer clans les souvenirs, pour des motifs à peu près identiques. Un gwerz survit, tant que persiste en lui une certaine universalité qui en est comme le caractère propre. Le fait du sonn est une manière de particularisme y ce qui n'est pas du tout une condition de vitalité. Une action toute locale, par cela qu'elle a suscité un rimeur, n'est pas pour provoquer l'enthousiasme au-delà de l'horizon circonscrit au clocher de l'endroit ; et si elle obtient la bonne fortune d'une notoriété hors de coutume, il arrivera que, le sol natal une fois quitté, c'est en raison de l'intérêt même qu'elle aura entraîné après elle, qu'elle subira dans le cours de sa célébrité les transformations et la décadence.
Le gwerz et le sonn sont les formes les plus usitées de la poésie bretonne ; et l'on peut avancer que toutes se ramènent à ces deux types distincts. Le gwerz, c'est le poème historique, le fragment de geste ou de roman d'aventures ; le sonn est dans ce genre que les anciens, sans recourir à une métaphore, appelaient lyrique. On rencontre dans les livres d'autres désignations ; mais elles n'existent pas dans la langue vulgaire, et le peuple les ignore. Le seul mot kanaoïien est aussi en vogue ; c'est un terme purement générique, qui se trouve dans les mêmes relations avec le verbe kana, qu'en français le vocable équivalent chajison avec chanter. Cependant kanaouen et sonn sont pris souvent l'un pour l'autre ; et même, dans le dialecte de Tréguier, kanoen est employé généralement, sans aucun synonyme, dans le sens de sonn \
1. La question des genres dans la poésie populaire est bien controversée. Ampère enseigne une division ; Bujeauden adopte une autre; chacun apporte la sienne, s'appuyant sur des raisons qui ont l'air toutes plausibles. Quant à la méthode historique, la thèse en était trop séduisante et trop belle à soutenir pour n'avoir pas tenté l'artiste qui est en .M. de laVillemarqué..M. Luzel, outre les ^(i-cv- 3!0u (chansons épiques ou anecdotiques)et les 50?îz'om (poésies lyriques et élégiaques^, admet une catégorie de cantiques ou chants religieux. M. Gaston Pari?, qui a écrit sur la question quelques pages, reproduites en tête de la Mclusine, avec toute sa compétence et sa critique toujours sûre, propose une catégorie pour les berceuses et les rondes. Ce serait là, en eflet, tin genre assez
NOTES DE VOYAGi: d3
Le (jwerz est dénué de refrain, et la mélodie en est quelquefois une très simple mélopée. Le refrain doit être spécialement réservé au sonn ou kanaouen. Un soîin peut n'être pas autre chose qu'un récit ; mais il n'affiche jamais ni l'allure mélodique ni l'importance du gwerz^ au point de vue de l'histoire et de la légende. Les mélodies serviraient à démontrer définitivement que le sonn et le gwerz sont d'origine et de nature diverses, et qu'il n'y a pas entre eux que la différence du refrain : à entendre alternativement une complainte et un chant d'amour et même une berceuse, on ne saurait s'y méprendre. Justement à cause du diskan^ que redit la foule, le sonn requiert une mélodie bien rythmée ; et il est rare, encore pour cette raison, qu'on y rencontre les changements de mesure ou de ton familiers à la chanson populaire. C'est la même observation pour la mesure du vers, aussi fidèlement observée que possible dans le sonn : les vers allongés ou raccourcis ne sont fréquents que dans la complainte. Le giverz, qui est un récilatif, n'a besoin que d'un seul chanteur : celui-ci devient libre de son allure, et la psalmodie la moins compliquée suffit aussi bien qu'un chant caractérisé au développement de son poème, pourvu que ce soit chanté.
Reconnaissons que des gwerz ont été composés avec ce diskan que la foule répète. Mais c'était là une faute. De tels chants sont toujours l'œuvre de quelque poète moderne ; jamais un vrai barde, sorti ou inspiré du peuple, ne confondit une élégie ou une satire avec le récit rimé ou le poème de longue haleine. Et s'il est incontestable que le récit ne soit pas exclu du sonn, reste à savoir sous quelles conditions il y a le droit d'entrée. La mélodie de Ar Bonomik, celle de Ann Andouillen, sont adaptées à des sonn narratifs. Mais la narration n'est plus alors tout le fond même de la chanson ; ce n'en est que le prétexte, pour ainsi dire ; l'indistinct (voy. plus loin p. 15, 43 et suiv.). lime semble que la classification la plus simple est la meilleure pour une littérature essentiellement indépendante des conventions modernes et des divisions classiques ; et, à ce compte-là, la, ronde n'est rien qu'un sonn, et le cantique, lorsqu'il n'est pas accompagné du diskan, ou refrain, devient, comme tout récit en vers, un gwerz.
térêt se porte de préférence vers la fin de chaque couplet, dont le principal attrait est de se relier finement avec le refrain. Surtout, un refrain toujours, sous une forme quelconque.
Est-ce qu'il se réduirait donc à si peu de chose, qu'on l'enfermât en deux simples mots, cet art des chanteurs populaires, vantés des uns à l'excès, méconnu et nié de beaucoup qui n'y comprennent rien ? Déclarer qu'il est très savant, que c'est d'une science consommée, serait une exagération ; mais il existe et il est manifeste jusque dans la moindre improvisation, cet art populaire, avec ses subtiles recherches à côté d'une naïveté, malgré les défaillances d'inspiration survenant au bout d'un brillant essor, à travers ces négligences associées à des beautés de premier ordre, dans ces inversions et ces reprises, sous ces rappels et ces retours et ces repos du refrain. On en est surtout frappé dans les chants où l'on croit reconnaître quelque trace d'ancienneté; assurément, l'originalité manque aux mélodies d'invention récente : est-ce parce que l'éducation musicale est devenue plus compliquée ou se néglige désormais plus que l'éducation poétique? La chanson qui a traversé plusieurs générations n'a pas gagné que des années ; ce qu'elle avait de bon est resté, et à ce texte primitif s'est ajouté, dans le même sens, le travail des âges successifs. Aujourd'hui, comme de temps immémorial, les complaintes nouvelles ne font pas défaut ; nous avons reconnu que le don de poésie est rarement le propre des aveugles et des mendiants qui les débitent dans les foires et dans \qs pardons : le baleerbro n'est pas un poète par cela même qu'il est vagabond. Plus encore que ces indigents, les lettrés qui composent des poésies bretonnes, sans inspiration aucune, comme les clercs qui transforment en cantique un \\Q\ixgwerz pieux, s'égarent loin des sources populaires. Si ce n'était encore que de ces insanités ou de ces prétentieuses élucubralions, il n'y aurait pas même à en parler ; mais c'est qu'elles gâtent le goût public, et le peuple, n'entendant que cela, oublie ses légendes héroïques et les anciennes chansons d'amour.
Comme toutes les manifestations de la poésie bretonne sont enfermées sous cette double forme du giverz ou du
sonriy il devient d'un intérêt secondaire qu'on signale et qu'on distingue autrement les genres proprement dits.
On s'est demandé pourquoi l'on ne trouve pas de chansons de bord dans cette presqu'île de Bretagne. Il y en a, mais toutes en patois gallo ou en français. Les seules histoires de mer qu'on entende aux matelots bretons, ont été composées par des terriens. Le sujet en est quelque naufrage sur la côte armoricaine (voy. « Ar Vartoloded »). Ou bien, elles racontent un enlèvement pratiqué par les Anglais : tel est le gwerz de « Marivonik ». On a dit des matelots bretons qu'une fois descendus des vergues, comme des oiseaux tombés à terre, ils ne chantent plus. Le sonn maritime a disparu depuis un temps qu'on ne saurait fixer. La navigation, le commerce extérieur, la fréquentation et la présence des étrangers, ont peu à peu détérioré le caractère local de nos ports de mer. Les Anglais occupèrent Brest au xiv^ siècle, pendant la terrible guerre qui dura près de trente ans entre Charles de Bloiset la famille de Montfort. Cent ans après, Penmarc'h faisait avec la nouvelle Amérique un trafic considérable. Saint-Malo ensuite régnaitsur les mers. La poésie du peuple est casanière; une de ses qualités est de convenir particulièrement à ceux qui chantent. Dans leurs allers et retours, les matelots de la côte armoricaine avaient trop souvent à écouter les airs de tous les pays pour ne pas oublier quelques-unes des chansons natales ; et s'ils ne désapprenaient pas encore la langue maternelle, du moins perdaient-ils l'habitude de composer eux-mêmes leurs 5own de quart ou de manœuvre. Ces chants étaient voués à s'éteindre de bonne heure.
Les berceuses et les roîides^ sont d'un usage si répandu, qu'il y aurait peu ou trop de choses à signaler sur leur dompte; l'universalité même leur ôte, surtout au point de vue poétique, à peu près toute couleur locale.
1. Pour les rondes, elles rentrent dans le chapitre de la chorégraphie populaire (voy. p. 43 et suiv.)
On dirait des berceuses que leur importance ne se révèle pas de prime abord. Doivent-elles le peu d'attention qu'on leur prête, à Tinsignifiance relative du sujet, ou bien à l'obscurité dont quelques-unes sont enveloppées? Mais il y a bien d'autres chansons, qu'on écoute tous les jours, quoique les paroles en soient absolument inintelligibles : en vouloir quelque interprétation, c'est demander aux gens du peuple de traduire les chants latins qu'ils répètent, le dimanche à la messe.
Le jeune public auquel est consacré ce genre de berceuses ne cherche pas, du reste, ù comprendre. Que l'air fasse les trois quarts de la chanson, voilà qui lui suffît. Lui ne subit guère que l'impulsion de la cadence mélodique.
Qu'il y ait pourtant des chansons de berceau, dont le sens soit accessible, c'est indiscutable. Il en est qui présentent une broderie habile sur un canevas très simple; d'autres sont des récits allégoriques, des historiettes : celles-ci ont généralement une forme littéraire; elles sont l'œuvre de quelque lettré, tombée dans le domaine commun '. On peut, sans avoir r<iir du tout de soutenir un paradoxe, avancer, d' une berceuse^ que plus le sens logique et suivi en échappe, plus on a raison d'admettre que c'est une chanson vraiment populaire. Vite j'ajoute que cette obscurité n'est pas un critérium applicable à tous les csis de folk-lo7'e .
Les cantiques se trouvent dans une situation difficile à définir. Mais ils tiennent tant de place, sinon dans la vie du peuple, au moins dans la poésie bretonne, qu'il faut les réserver et les considérer à un point de vue spécial.
Et les chansons de métiers, à quelle curieuse étude ne donneraient-elles pas lieu! D'après une statistique récente on a découvert que cent et quelques noms de famille en Brelagne ont été dérivés de la seule industrie du lin. On ne s'imagine pas, du premier coup, quels renseignements divers on obtiendrait de la simple poésie du peuple. Le personnage
1. A citer, entre ces poésies de lettrés qui sont devenues populaires, quelques chants de <(Telen Arvor « (Brizeux), plusieurs autres de « Bombard Kerne » (Prosper Proux), etc.
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sur lequel la tradition s'est le plus exercée^ c'est le tailleur; par ses travers, réels ou prêtés, il est devenu un type universel. S'il y a partout des tailleurs, ils ne se présentent pas en tous lieux sous le même accoutrement; ils changent de Ion et de manières, suivant les pays, « A?' Roiizik kemener », dans le dialecte de Tréguier, est un gwerz d'une marche lente et d'une ironie discrète; dans les Montagnes-Noires, entre Châteaulin et Châteauneuf-du-Faou, le kemener est devenu l'objet d'un sonn. En passant dans le dialecte de Cornouaille, il a pris un mouvement plus alerte; il n'aura plus du conquérant que les airs; le faraud tombera sous la risée de tous, et jusqu'aux chiens qui le poursuivront de leur aboicmnet : oao, oao... La même observation s'appliquerait à d'autres types que le tailleur '.
On a prétendu que les Trécorrois sont les maîtres-chanteurs de la Basse-Bretagne. D'un autre côté, la prédominance du gwerz,, dans le pays de Tréguier, est incontestable. Doit-on en conclure que celte forme de la cantilène, parce qu'elle aies préférences des bardes en renom, soit le genre par excellence de la poésie bretonne? Il serait bien à craindre que cette conclusion ne fût logique qu'en apparence. Entre les deux formes ou « modes » que les bardes ont convenu d'adopter, le gwerz ou le sonn, c'est le sujet qui dicte le choix : à peine si l'on signale chez un chanteur ses préférences.
Il serait imprudent d'avancer que le gwerz fût plus ou moins que le sonn la poésie préférée des Bretons; ce serait reconnaître sous l'une ou l'autre de ses formes, spécialement, le caractère particulier de la race. Si toutes les deux indiquent, différemment, le tempérament poétique des bardes et des chanteurs, c'est de même qu'elles révèlent les mœurs et les traditions du peuple ; mais le sonn affecte généralement une portée plus restreinte que le gwerz. C'est bien à tort qu'on ferait, à l'aide des kanaouen exclusivement, l'étude des usages, ou celle de l'histoire locale sur la donnée des cantilhies. La forme narrative de lacomplainte ne proscrit pas l'observation
1. Voy, un autre exemple de ces dissemblances dans les deux sonn de kloarek, l'un de Tréguier, l'autre de Plongonver, cités plus loin.
morale, et celle-ci ne peut pas devenir le propre de la chanson coupée de refrains. La conscience populaire n'est pas ainsi enfermée dans des compartiments étiquetés, d'où l'on ait, suivant le cas, h extraire telle portion. Les mœurs intimes apparaissent dans un ywerz, mais quelquefois d'une façon moins explicite, comme dans un soim. Autrement, trouverait-on tel type — le kloarek, le kemener, elc. — sous des figures diverses, variant avec les dialectes ou les régions? Il est constant que les événements sont racontés plutôt dans les gwerz; mais rapporter à la simple et courte chanson tout le caractère moral — au sens ethnique — de la poésie populaire, c'est d'une théorie qui n'est pas admissible, mais qui a pourtant ses défenseurs. Il serait encore plus inexact d'aflirmer que les chansons joyeuses sont originaires surtout du Vannetais et de la Cornouaille, et que les lamentables récits sont plutôt en usage au pays de Tréguier ou dans le Léon. Ce serait partager la Bretagne en deux zones absolument imaginaires; les Bretons du Nord et les Bretons du Midi, ce seraient deux appellations de pure fantaisie. En réalité, les Trécorrois savent plus de chansons tristes que les Cornouaillais , mais plus de chansons joyeuses aussi; et la raison en est toute simple : dans le Laiin- Treger on chante au moins autant que dans tout le reste de la Bretagne '. Là, les bardes forment encore une sorte de classe
1. Dans l'Introduction à ses Trente mélodies de Basse-Bretagne, M.Bourgault- Ducoudray s'exprime ainsi (p. 13) :
« Il existe en Bretagne deux zones habitées par deux populations d'un caractère bien tranché. Or c'est là un fait digne de remarque, que cette différence de tempérament s'accuse dans leur musique, et précisément dans un sensconforme aux idées de l'antiquité. Dans les Côtes-du-Nord, où la nature est plus mélancolique et plus froide, la race plus sérieuse et plus réfléchie, on chante le plus souvent dans le mode liypodorien, mode d'Apollon. En Cornouaille, où resplendit une nature joyeuse, où s'agite une population nerveuse et passionnée, domine le mode hypophrygien, mode de Bacchus.
a Ainsi le tempérament modal des Bretons vient donner une éclatante confirmation à la théorie antique. »
S'il n'y avait dans ce passage qu'une opinion résultant d'une expérience longuement acquise à travers le pays breton, je me permettrais de démontrer que cette opinion serait encore au moins hasardée; mais ces lignes semblent écrites avec la fermeté d'un système. D'après l'éprouve que j'en ai faite en Bretagne, je dois pourtant ajouter qu'une doctrine opposée serait tout aussi soutenable.
à part ; ils sont admis et invités dans les fermes; ils ont leur place marquée sur le champ de foire et sur la grande aire du pardon. Tout ce qu'ils portent sur eux, certainement, n'est pas de l'or ; mais ils distribuent leur menue monnaie avec une largesse qui est une preuve de richesse indiscutable. Aussi bien que les Romains du temps d'Horace , tout ïrécorrois a fait quelques vers. Mais il est juste d'admettre qu'en raison de cette fécondité même la kanocn de Tréguicr n'est quelquefois qu'un simple exercice et un jeu de l'esprit. Il n'y a pas lieu d'examiner si une semblable prédisposition à la poésie n'est autre chose, au dire de certains pessimistes, qu'un symptôme de décadence littéraire.
Nul doute qu'un type ne se transforme (ainsi du tailleur) en passant d'une région dans une autre. La même observation s'applique à la chanson qui émigré dans un dialecte voisin : le mouvement et la mesure se trouvent n'être plus les mêmes qu'en la mélodie originelle, de même que la métrique dans le texte poétique. Un gtverz de Tréguier, adopté par un chanteur léonard , prend des allures qu'il n'avait pas au pays natal *. Plus d'une raison est à donner de ces transmutations et de ces différences. Et d'abord, le dialecte de Léon n'admet pas les contractions qui sont d'un constant usage dans le trécorrois. En outre, les dialectes divers et les sous-dialectes du breton-armoricain ne sont pas restés d'accord sur un même accent tonique : le trécorrois porte cet accent sur la pénultième. Les bardes, à la fois poètes et musiciens, ne sont pas sans se rendre compte qu'une quantité réside dans les syllabes et qu'un vers ne se prête pas à la mélodie, si la métrique ne Ta déjà soumis à une certaine cadence. La mélodie garde le souvenir, serait-on tenté de dire, de cette valeur syllabique. On a cru rencontrer plus nombreuses dans les chansons de Tréguier que dans les autres les équivalences musicales de l'iambe ou du trochée : en Léon, c'est l'anapeste qui dominerait, tandis que le Goëlo (haut Tréguier) aurait des préférences pour le dactyle ^ Si l'on allait un peu plus loin dans
1. Voy. les deux versions de Toul-alLaer, dans les « gwerz etsoiin. >;
2. Là-dessus je tiens des notes curieuses d'un prêtre aimable, le recteur de
une pareille expérience , on finirait par renoncer aux lignes topographiques peut-être, pour délimiter les dialectes de Basse-Bretagne, et l'on aurait recours uniquement à la poétique et à la musique populaires. Mais ce serait aller bien loin.
Les bardes, comme le dieu antique, affectionnent le nombre impair. Le vers breton est aussi souvent fait de cinq, sept, neuf ou treize pieds, que de six, huit, dix ou douze. L'hémistiche coupe au milieu le vers de douze syllabes, etse porte, dans le vers de treize, tantôt sur la sixième et tantôt sur la septième. La rime n'est pas tenue d'être riche ; la consonne d'appui n'est pas de rigueur, et quelquefois l'on n'exige pas autre chose que l'assonance. Dans le dialecte de Tréguier, la disparition des diphtongues finales a rendu considérable le rôle des simples voyelles (il a été dit plus haut que e n'est jamais muet). La rime intérieure était fort usitée dans le moyen-breton ; le vers de huit pieds, par exemple, admellait l'homoconsonnance au quatrième et au huitième, à l'aide de deux hémistiches. Les bardes semblent avoir renoncé à ce luxe de rimes, depuis le xvu° siècle. Régulièrement, ils ne composent que des distiques ou des quatrains, associant les vers deux à deux, sans admettre jamais les rimes croisées. Cependant, le tercet n'est pas absolument exclu de la poésie populaire; mais les tercets de ce genre répondent à un besoin de la phrase musicale, composée de trois membres; et le troisième vers du couplet est généralement le deuxième qui revient bissé K
L'hialus est admis; lesélégances del'allitérationsontdu meilleur goût; mais rcnjambement est sévèrement interdit, aussi bien d'un vers à un autre, que d'un couplet au couplet suivant.
Cicéron conseille aux orateurs d'avoir tout prêts et bien classés dans la mémoire un certain nombre d'exordeset de péroraisons, pour en tirer par ti suivant les circonstances. Les chanteurs populaires ne procèdent pas autrement ; mais leurs formules d'ouverture ne sont guère variées : un appel à l'attention
R..., ua brelonnaat d'uQ rare mérite et d'une grande habileté. J'offenserais sa modestie, si je révélais son nom au public. 1. Voy. Lezoùre, Kloarek Koatreven, etc..
du public, une réflexion morale s'appliquant au récit qui va suivre, une invocation à la Trinité, ou une prière à la Vierge. Quelquefois le dénoûment est annoncé, dès le début, d'une fat^on brève et saisissante, surtout dans les sujets pathétiques. Au dénoûment, la brusque interruption du récit, l'emploi des inlerrog-alions et du dialogue, sont d'un grand eiïet*. Les transitions sont aussi absentes que chez les lyriques anciens. Le peuple se plaît à ces soubresauts de la pensée, et un chanteur habile sait ménager le plaisir de ces surprises.
Le breton-armoricain, dont un million de celtisants se servent encore en France , est vraiment un idiome qui se dédouble et qui fournit une « langue de la prose » et une (' langue des vers », On a dit que les littératures commencent par la naïveté et finissent par l'afréterie. Aux époques de décadence, les nations lettrées affectionnent une prose incorrecte, alambiquée, prétentieuse et obscure; quant aux poètes, on leur a coupé les ailes, et la vogue est à ceux qui versent le plus dans la familiarité. Les littératures orales éprouvent, en vieillissant, une transformation différente. Dans l'idiome néo-celtique, le style du récit et de la conversation s'est peu à peu dépourvu de tout éclat; la banalité est devenue un de ses caractères; impuissant à rendre une foule d'idées concrètes et de notions apportées par le progrès moderne, renonçant à former des vocables nouveaux, il s'est surchargé d'emprunts venus surtout du français. L'élégance et le charme du beau langage se sont réfugiés dans les vers. La poésie bretonne n'a renoncé à aucune de ses richesses natives. Ce contraste est manifeste et frappant; et les choses vont de telle façon , qu'il est impossible de remonter ce courant. Qu'un prédicateur s'adonne au genre fleuri, qu'il abuse des métaphores ou qu'il recherche les mots inusités et sortis de la circulation, l'assistance sourira, comme à tout beau parleur; et le sermon fini , les paysans de murmurer : « Il ne nous vaut pas M. wi tel. En voilà un, celui-là, qui cause comme nous
1. Dans Lamennais (Le.ç Paroles d'un Croyanl),\e, dialogue célèbre :« Jeune soldat, où vas-tu ? » n'est qu'une réminiscence de la poésie populaire.
autres, et qui n'apprend pas ses prédications dans leslivres!... » Mais qu'un chanteur ne présente jamais sur la place du bourg un sonn qui fasse à quelqu'un s'écrier : « J'en composerais bien autant. » Car chacun hausserait les épaules, et l'on passerait outre. La foule qui s'arrêle pour écouter, ne se contente pas longtemps des vulgarités de la rue. Les masses populaires aiment qu'on les remue. Volontiers le peuple prierait ce mendiant qui chante debout au milieu d'un vaste cercle humain : « L'aumône d'une belle chanson, s'il vous plaît! » Ces braves gens savent qu'un barde est un inspiré; il est doué comme voué; il contient en lui le génie de la race, et l'esprit des ancêtres doit quelquefois le visiter; il a le dépôt des traditions locales. Par les grands chemins où se passent les trois quarts de sa vie, le baleer-bro a entendu les souffles qui vont et viennent aux quatre coins du ciel ; peut-être ces voix aériennes s'entreliennent-elles avec des paroles magiques, dont le barde seul a le sens. Dans sa chanson à lui maintenant il rapportera des termes que nul ne saisira; mais ils étaient connus des aïeux; l'héritage en est sacré, et on les répèlera fidèlement, comme une prière d'église, sans les comprendre.
Les poètes bretons ne vont pas jusqu'à adopter un vocabulaire spécial ni une syntaxe particulière. Mais il est des temps du verbe, par exemple, qu'on ne rencontre guère que dans la langue rimée; ainsi de certains tours et des inversions spécialement, qui sont en poésie d'un emploi fréquent et rigoureux. Des grammairiens ont été amenés à établir entre le bretonarmoricain et le latin ou le grec de tels rapprochements, qu'une syntaxe unique leur a semblé bonne à ces trois idiomes. Leur erreur constitue une double faute de linguistique et d'ethnologie. Issus de la grande famille aryenne, comme les Pélasges, les Celtes ont formé un groupe ethnique à part : aussi bien les lois que la civilisation et la langue de ces peuples divers ont subi dans leur développement, sont loin d'avoir été communes. Aucun rapprochement non plus entre leurs destinées. Les Latins, à la suite des Grecs, ont disparu depuis quatorze ou quinze siècles. La survivance des Celtes, malgré
la dispersion et sous le joug- de races tout à fait étrangères, voilà un problème où les données sont encore incertaines. N'est-ce pas aider à le résoudre, que de recueillir les chants des Bretons actuels et de noter les échos qui sont parvenus, quelques-uns restés peut-être depuis les antiques clans celtiques, jusqu'à notre génération?
Elles sont nombreuses, les difficultés qu'on rencontre à surprendre au vol et à fixer les capricieux élans de la vocalise populaire. Une même poésie peut être connue sur des airs différents ; s'il arrive que le chanteur ne sache pas ou ait oublié la mélodie originale, il en imagine une autre, séance tenante, et sans le moindre scrupule. D'autres fois, la musique a pu s'altérer, aussi bien que les paroles, avec le temps, ou d'une contrée à une autre. Je rapporte deux versions des Prières. L'Héritière de Kéroidaz, dans le « Barzaz-Breiz », est à peu près la mélodie (n» 2) de ces Prières : les motifs et la phrase sont demeurés les mêmes. Il y a plus loin de la Chanson du Pilote (« Barzaz-Breiz ») à saint Kadok, de V Enfer (« Barzaz- Breiz »), à la Tourterelle inconsolable : mais la parenté est évidente. Nul rapport entre Lez-Breiz et Lezobre^ malgré l'origine commune de ces deux chansons. Dans le « Barzaz- Breiz » encore, les Miroirs dargent sont une variante de Merlin au berceau^ du même recueil, et la mélodie des Miroirs est inférieure.
Une même chanson ne se dira pas de la même manière en marche qu'en repos; le roulier, sur la route, observera les points d'orgue que le tailleur ou le menuisier négligeront, au bout de chaque membre de phrase ; il fait avec la voix, comme avec le fouet, sonner les échos. Et il ne marque pas mieux le pas qu'il n'observe la mesure, lorsqu'il exécute un deux-temps ou une marche; c'est justement tout le contraire qui a lieu; il lui semble même que plus la mesure est brisée, plus le sonn ou le gwerz sont pour lui dans « le vrai ton ».
Certains chanteurs entonnent avec feu et jactance, d'une allure exceptionnelle. Le début est alors chargé de petites notes d agrément. Dès le deuxième couplet, l'air « revient au naturel », disent-ils, pour n'en plus sortir.
Si le mouvement est rompu par le chanteur si aisément, sans aucun remords et même avec cette joie de l'artiste qui a trouvé un motif, le poète aussi (ou le peuple, sans l'autorisation de l'auteur) se plaît souvent à sacrifier dans le vers le nombre et la quantité. Chaque syllabe poétique a droit à sa valeur musicale : tant pis pour la mesure, qui n'est pas tenue d'être régulière, plus que le vers lui-même. C'est afîaire au musicien qui veut trouver son compte, de s'y reconnaître. Cette question des mesures brisées en amène une autre, celle des harmonisations.
Sous quelle forme présenter ces mélodies primitives à un public qui n'en a pas l'usage? Faut-il les exposer dans leur simplicité native, ou les envelopper d'harmonie? On a recours aux harmonisations, paraît-il, parce qu'on a lieu de craindre que l'auditoire ne soit pas suffisamment préparé. C'est déplacer la question, et c'est avouer de la sorle qu'on a surtout en vue le plaisir de l'auditoire. Sur une telle voie il n'y a pas à s'arrêter, et les musiciens sont tentés eux-mêmes d'aller plus avant. Dans ces ébauches musicales, interrompues et heurtées, nées comme au hasard et en dehors des règles*, ils chercheront des thèmes et des motifs qui les sauvent de la banalité classique; trouvant que le /o/A'-/o;r est une source toujours vive d'inspirations, ils seront entraînés fatalement à faire de l'art, sinon du métier -. Oui, c'est là tout à fait éluder un principe et sortir de la question. Au fond, il n'est pas plus permis d'harmoniser une mélodie populaire, que de corriger les assonances dans une chanson et de les remplacer par des rimes riches.
1. On croirait qu'il n'y a là parfois ni majeur ni mineur déterminés, ou que ce n'est pas dans un ton plutôt que dans un autre ; on finit sur la dominante aussi bien que sur la tonique. (Plan d'Ampère ; principes exposés par M. Vincent, pour reconnaitre une chanson populaire). — 11 n'y a pas de mesure rigoureuse et l'on dirait souvent du plain-chant. (Pour les rapports entre le plain-chant et les mélodies populaires, lireuu excellent Mémoire sur quelques ûirs nalionauT qui sont dans la tonalilé grégorienne, par D. Beaulieu ; Niort, in-8, vers 1858).
2. D'un autre côté, demander compte aux auteurs de l'usage qu'ils ont fait d'uue mélodie populaire ou chercher à la leur reprendre, ce serait nier l'artiste et méconnaître en même temps ces mélodies. Le musicien s'est emparé d'une hallade ancienne ou d'une complainte, biens du domaine commun ; il a varié
L'harmonisation n'offre même pas l'excuse d'êlre un mal nécessaire. Le musicien tâchera vainement de conserver à une mélodie son caractère tonal ou rythmique; elle n'en sera pas moins contrainte de s'assujettir à une mesure convenue et de rompre souvent avec sa cadence naturelle. L'harmonie, dans les conditions qui lui sont faites par l'art moderne, ne saurait que défigurer une chanson populaire : elle couvre de fleurs une victime, avant de l'étendre sur un lit de Procuste \
Un instrument s'accorderait peut-être avec ces mélodie^, l'instrument national du pays, toutes les fois qu'on aurait sous la main cet accessoire de couleur locale. Les Gallois chantent avec la harpe. Mais les Gallois ont le pas sur les autres peuples d'Europe pour l'antiquité de leur musique populaire — et ces deux derniers mots ne hurlent pas d'être ici accouplés. — Dès le xu"" siècle, les Cambriens étaient des maîtres d'harmonie ; leur chanson la plus populaire n'était autre chose qu'un choral; de bonne heure ils avaient perdu l'habitude de chanter à rnnisson : à ce point qu'on est à se demander, malg-ré les témoiçnag-es, si telle ou telle de leurs symphonies n'est pas un choral de la Réforme, plutôt qu'un chant kymrique. Quand Hœndel eut abordé en Angleterre, il se vit dans une contrée prête depuis six cents ans à l'écouter. Mais la musique des Gallois, savante et compliquée, n'a que des relations apparentes avec celle des Bretons. Quel accompagnement ajouterait ou plutôt ne nuirait pas au charme de ces simples chansons, rudes ou suaves, farouches ou tendres, traînantes ou vives, mais dolentes jusque dans la joie, parce que toute joie humaine est courte et suivie de larmes? J'aime mieux ma mie. . .
comme il l'a compris, changé d'un mode à un autre et transfiguré un vieil air oublié ou inconnu. C'est ainsi que Liszt s'est souvenu de la mélopée religieuse de rin exitu, en son oratorio de Chrislus. Que de fois n'ai-je pas entendu mon ami M. de Braver soutenir que Wagner a fondé presque toute sa musique dramatique sur des données populaires !
Un excellent parti qu'on a su tirer des chants bretons, c'est dans la cantate des Deux Bretagnes, une composition de M. Thielemans, sur des paroles de MM. Sigismond Ropartz et Le Jean.
1. La question de principe mise de côté, le gwerz est encore moins accescihle que le sonn aux accompagnements.
La Bretag-ne armoricaine fut à juste titre surnommée la « tarre des saints », ainsi que la Bretagne insulaire et l'Irlande. Elle est pleine de sanctuaires et d'oratoires consacrés sous des vocables pour ainsi dire indig-ènes, ou celtiques. La plupart de ces noms remontent à l'époque où les Irlandais et surtout les Bretons, chassés par les Saxons, les Angles et d'autres envahisseurs, émig-rèrent en Armorique, du v" au vu* siècle. Les personnages de ce temps-là qui nous ont été transmis par la tradition populaire et ceux de l'histoire écrite ont presque tous été béatiP Ss : les origines de la Bretagne actuelle,seraient donc dans l'hagiographie, et les monuments élevés aux fondateurs de la nationalité pourraient en être les documents les moins réfutables. C'est autour des chapelles, le jour du pardon, qu'il faut écouter les cantilènes, l'histoire des saints d'après la tradition. Il n'est pas un de ces pieux personnages qui n'ait été célébré dans un gioerz religieux, naïf récit que les gens du peuple commencent à oublier, il est vrai, depuis qu'on leur apprend à lire dans la Vie des Saints. Parcourez un bourg et interrogez dix habitants sur le patron de la paroisse, vous obtiendrez dix fois la même narration. Entrez dans n'importe quelle ferme, vous y trouverez une publication en breton, dans laquelle le penn-ti, ou bien l'enfant qui va à l'école, fait chaque soir une lecture édifiante; quelquefois on possédera même un ancien « propre du diocèse », du temps des neuf évêchés de Bretagne; peut-être aura-t-on en outre le cantique du patron de la paroisse : mais voilà tout ce qu'on sait et tout ce qu'on dit. En demander davantage, c'est frapper à des portes fermées; vouloir qu'on en débite plus que les livres, c'est inviter presque à sortir de la doctrine; votre curiosité passera au moins pour puérile, et vite à bout de patience sur un tel sujet on vous répliquera : « Nous n'inventons pas; tout cela est écrit, et si vous savez lire... » Oui, et c'est précisément parce que cette légende est consignée dans Baez ar Sent, qu'elle n'est plus sujette aux variations de la tradition orale; maintenant c'est parole d'Évangile. Autant s'en tenir à
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PiorreLegrand de Morlaix, à de Garaby ou aux Bollandisles.
Cependant, lorsqu'on rencontre le culte d'un même saint, établi à des endroits différents, on reconnaît que la légende n'est pas restée, en tous ces lieux vénérés, exactement la même : une anecdote locale s'est ajoutée ici, a disparu là-bas, est ignorée ailleurs, suivant que le sens en a été saisissable ou s'est défiguré pour les fidèles; jusqu'au vocable qui n'est pas uniformément maintenu : saint Yves de la Vérité n'a existé qu'à Trédarzec, et sa chapelle servait de rendez-vous pour jeter les sorts aux mauvais payeurs, aux parjures et aux faux témoins. Et c'est pourtant ce saint Yves, qui est si célèbre même en dehors de la Bretagne ; il naquit aux environs de Tréguier, et c'est àTréguier qu'on est le plus dévot à sa fête; voici un trait de sa vie toutefois qui est inconnu des Trécorrois. Un jour que ce « patron des pauvres » passait par Yvias, il s'interposa devant une action inique et une brutalité que les habitants allaient commettre. Mais sa bienfaisance ne fut pas agréée ; la fureur populaire seulement changea d'objet et se tourna contre lui-même; il fut pourchassé et faillit être lapidé; une pierre l'ayant atteint à la tête, le saint se retourna vers ces forcenés, les maudit et condamna, dans ce pays, le premier né de chaque famille à porter une corne au front. Il paraît que, jusqu'à l'avant-dernière génération, les enfants d'Yvias avaient encore cette bosse de la malédiction.
Et cet Yves Héloiiri n'est qu'un moderne, relativement à ces émigrés qui ont donné leur nom à la Bretagne. Il y a treize ou quatorze cents ans qu'ils ont vécu ; leur souvenir a laissé naturellement des traces moins précises et des images plus flottantes que ce recteur de Louannec, prêtre et avocat, dont les moindres actes de béatification sont dûment publiés. Moines ou ermites, il y en a même dont on dirait qu'ils sont venus de si loin, qu'on ne sait plus même leur nom ; on en est réduit à deviher et à rétablir quelque chose de leur personnalité à l'aide de leur seule attitude. Ainsi, dans l'église de PleybôUj Ce pèlerin qui tient d'une main son bâton et qui porte dans l'autre main un nid, où une colombe est en train
de couver ; on raconte qu'il s'était endormi, la main ouverte, et que l'oiseau, cherchant où déposer ses œufs, trouva ce endroit bon : à son réveil, le pèlerin ne voulut pas déranger la colombe, et il attendit, pour continuer sa route, que les petits fussent éclos *.
Entre Pontivy et Cléguérec est une chapelle de S. Moëlan; elle n'a plus àe pardon, et le saint, duquel on a perdu les dévolions, a totalement disparu de la tradition orale.
Une légende se complète àl'aidedeces particularités etde ces diversités. Saint Trémeur est le patron de l'église paroissiale, à Carhaix ;j'ai recueilli là surle fils de Comor et de sainte Tréfine des détails qu'on ignore à Langoat, où une sim'ple chapelle a été dédiée au jeune martyr. Un on-dit, dans le courant de la conversation la plus banale, est quelquefois la formule d'une croyance et un acte de foi. « Evel kiez aant Hervé », est une fagon de désigner un mort-de-faim, « comme la chienne de saint Hervé » ; peut-être faut-il entendre « le loup » qui dévora cette chienne et qui fut condamné^ par suite, à servir de guide à l'aveugle de Ménez-Bré '.
1. Montalembert et M. Renan attribuent une action tout à fait analogue à saint Keivin.
2. Autour de la forêt de Coat-an-Noz circule la légende de saint Envel, qui protège les troupeaux contre les loup?, les blés contre les oiseaux. Sa sœur Juna s'était retirée, en même temps que lui, dans le même désert ; elle allait quelquefois, comme Hénora auprès d'Efflam, consulter son frère, sur les bords du Gwic ; on montre un passage où cette rivière forme un torrent qui s'écoule sans bruit depuis le jour, dit-on, où Envel, empêché par les eaux d'entendre sa sœur, leur commanda de se taire.
Un cheval, qui l'aidait à labourer son champ, avait été volé par un brigand ; parce que saint Envel était compatissant pour les bêtes, sans aucun doute, un cerf et une biche vinrent d'eux-mêmes s'atteler à sa charrue ; plus tard, un loup dut prendre la place de la biche, qu'il avait dévorée.
Sur saint Mandez et sur saint Coneri je prévois, qu'il y a toute une moisson de souvenirs et d'on-dit à ramasser. Le fondateur de Tréguier, Tugdual, se retrouve « dans les livres » à peu près tout entier. Aucun n'est l'objet de controverses autant que Guénoié : tantôt c'est un seul et même personnage ; tantôt l'abbé de Landévennec et l'évêque de Quimper, ami et conseiller du roi Gradlon, sont deux grands saints ; de Garaby en cite trois de ce nom.
La tradition s'est exercée en variantes, surtout sur Tréfine, la femme de Comor et la mère de saint Trémeur. Mon intention serait de consacrer, quelque jour, un travail spécial à cette martyre, qui a tant inspiré d'œuvres littéraires»
Que dire de l'influence particulière d'un bienheureux, de la guérison de certaines maladies * placées directement sous sa dépendance ? Entre la Roche-Derrien et Pommerit-Jaudy il y a une fontaine de saint Adrien dans laquelle on plonge la chemise d'un nouveau-né, quand on veut savoir si l'enfant
à la suite des hagiographes ; dans les documents que jai mis en réserve sont le mystère de « sainte Tryphine et le roi Arthur », publié par M. Luzel, et même la pièce de M. Leconte de Lisle, « le jugement de Konior », dans « les Poèmes barbares ».
Une des plus poétiques légendes de la Bretagne armoricaine est celle qu'on raconte, tout le long de la Manche, de Paimpol à RoscoÊf, sur Efflam et Hénora, les deux jeunes époux séparés par un vœu. Dans la poésie du Barzaz-Drciz « sant Efflam hag ar Roue Arzur », c'est le fameux roi Arthur qui tue le dragon; je n'ai pas entendu chez les gens du peuple mentionner le héros breton.
Le village de Vieux-Ieaudet, (Koz-Ieodet), oîi Hénora fut rejetée par les flots, à une lieue de Lannion, aurait été une ville d'une certaine importance. Les Romains avaient fondé à cet endroit uu pngus, que les érudits du pays s'obstinent à nommer Lexobie : ce fut là, prétend-on, le siège d'un évêché, avant Tréguier ; le pi-emier évêque en aurait été Drennalus, disciple de saint Joseph d'Arimathie ; saint Tugdual fut un de ses successeurs. Lexobie eut le sort de la ville d'is et fut submergée.
A l'entrée de l'anse, du côté de Locquirec, uu banc d'écueils porte le nom de Kigncr ou Keinger, le dos ou le haut de la ville ; en face, est le phare de Treoger (les Triagos), le bas de la ville. Ces lieux-dits n'auraient-ils pas une signification ?
Une femme de Lannion, Jeanne Riolay, qui n'entend pas deux mots français de suite, m'a raconté que la ville d'is était à leaudet. Une fois que le Juif-Errant faisait sa tournée en Bretagne, il rencontra, sur la route de Koz-Guâodet, un paysan qui se rendait au marché ; le boudedeo accosta l'homme^ et au cours de la conversation, qui avait été vite liée, ils arrivèrent au milieu d'une grande foire, où le paysan vit des merveilles. L'heure vint à sonner, et le boudedeo disparut soudain, tandis que l'autre brave homme considérait les marchandises et le marché. Sept ans après, repassa le Juif-Errant, et il revit le paysan où il lavait quitté: « Te voilà toujours à la même place? demanda le baudedeo. Sais-tu qu'il y a sept ans que je t'ai laissé là? — Alors, repartit l'autre, on doit être chez moi bien inquiet. » Le charme cessa tout à coup ; et ils se retrouvèrent sur le chemin de Koz-Guéodet, revenant de la ville d'is. Elle est resiée depuis sous les flots, parce que le visiteur, muet d'étonnement, n'avait pas eu la pensée d'en interroger les habitants et de rompre le charme en faisant retentir dans ce lieu enchanté une voix humaine, pendant l'absence du fatidique Juif-Errant.
1. « Arouez ar Sant » est la locution courante pour exprimer ce « mal du saint », qu'on détermine par un nom propre ; par exemple : Arouez Klerin, c'est la dénomination du mal qui porte comme la marque de saint Clérin et dont celui-ci a le pouvoir spécial de remettre. Le mot arouez est d'un
vivra. Saint Adrien, qui n'est pas un Breton, n'aurait-il pas emprunté ce don de présage et celle vertu sur les sorts à quelque saint indigène, afin d'obtenir pour lui-même le droit de nationalité en Bretagne ? Saint Corneli est devenu, grâce à une consonnance dans les mots, le protecteur des bêtes à cornes ; cela n'empêche pas que la même puissance ne soit reconnue à saint Herbaud. Pourquoi la compassion des bienheureux, après tout, aurait-elle des limites? Aucun ne refuse son intercession aux suppliants. Quant aune rivalité entre ces personnages célestes, il n'en est jamais question ; elle exista toutefois, un temps fut ; mais c'étaient les hommes euxmêmes qui l'avaient établie, et encore le patriotisme était-il en cause. Lorsque les Bretons abordèrent en Armorique, ils y trouvèrent des chapelles déjà bâties, le christianisme ayant par endroits pénétré dans le pays ; rarement ces sanctuaires sont devenus les centres de la colonisation nouvelle ; et toutes les fois qu'il y avait, sur un territoire, une de ces chapelles, sous un vocable gallo-romain, l'église de la paroisse qui s'élevait ensuite, était consacrée à un saint de nationalité bretonne.
Sur la grève de Ploumanac'hestun oratoire de saint Kirek. Comment les amoureux en sont-ils venus à piquer des épingles dans la statue en bois, à l'effet de constater leur fidélité réciproque ?
On comprend mieux que l'aveugle saint Hervé soit imploré pour tous maux de tête.
Autour du tombeau de la veuve sainte Pompée, à Langoat, sont conduits les enfants qui sont en âge de marcher et que leurs jambes frêles refusent encore de soutenir ; le tour de la tombe achevé, l'agilité a gagné leurs petits membres. Sainte Pompée, la patronne de Langoat, avait son gfi'erz, iln'y a que
sens assez complexe ; il a valu plus d'une erreur d'interprétation aux bretonnants qui écrivent ; dans les livres on le trouve traduit par drapeau, bannière. Mais le peuple n'admet guère ou ne saisit plus celte acception. Avouez se traduirait par enseignes (dans l'expression à telles enseignes) ou marque ; la signification indiquée tout à l'heure, à propos de avouez Klevin, serait une des plus exactes. Le participe avouezet s'applique à quiconque se seul atteint des fièvres, ou éprouve les symptômes d'une maladie.
peu d'années encore ; une femme très avancée en âg^e est, paraît-il, la seulequi ail conservé ce gwerz dans sa mémoire : elle avait l'habitude autrefois de le chanter, comme un cantique de pélerinag-e, en parcourant le bourg, de temps à autre ; on ne la revoit plus dans le pays, et personne ne connaît ou le nom ou la demeure de cette vieille mendiante.
D'ailleurs, ils se font vieux et ils deviennent rares, ceux qui connaissent aujourd'hui les gwerz religieux, et ces cantilènes historiques achèvent leur temps. Elles auront eu le même sort que les mystères du moyen âge : après avoir servi à l'édification des fidèles, ces pieuses «proses du jour» ont été chassées de l'église, et elles sont restées finalement sur la place publique. Et encore un peu de temps, on ne les entendra plus, autour des chapelles consacrées, à l'occasion du pardon annuel. Ce sera le tour des cantiques. On chantera une sorte di' hymne qu'un kloarek^ ou le vicaire de la paroisse, aura composé d'après la Vie des Saints : la louange du bienheureux, mêlée d'invocations et de conseils pour les suppliants qui sont accourus à la fête patronale. Il ne faudra pas trop chercher la poésie dans ces proses nouvelles. Un des plus ébruités, entre ces cantiques modernes, a été fait en l'honneur de saint Yves : avouons que le célèbre «avocat de la veuve et de l'orphelin », né aux portes de Tréguier, aura vainement attendu six siècles le digne chantre auquel il a tant de droits dans son pays natal.
"Voici une strophe ou deux du guerzen (le mot ancien a persisté) en l'honneur de sainte Tréfine, entendu à Cléguérec, dans le Morbihan :
Eid Gomor he fried cruel Trifine quen douç avel un oen De bedein Doue e oe fidel :
Ei-ce pedet e creis hou poen.
Treraeur dehi p'en de gannet, Arlerh en trebilleu brassan,
A vihanniq e zo desquet,
De garein Doue hag en nessan.
El-ce mameu, d'hou pugale.
Pour Comor. son mari cruel. — Trifine aussi douce qu'un agneau
— à prier Dieu était fidèle : — ainsi priez au milieu de voire peine.
Quand Trémeur lui est né, — à la suite des troubles les plus grands,
— tout jeune il est instruit — à aimer Dieu et le prochain.
De cette façon, mères, à vos enfants — enseignez....
A l'égard de Illut, le disciple de saint Cadoc et le maître, à son tour, de Tugdual et de Gildas, l'imagination s'est encore moins mise en frais ; le cantique est exactement la traduction en vers de la vie du saint qu'on lit à l'église paroissiale ou dans la chapelle particulière, aux prières du soir, la veille et le jour du. pardoîi.
Dans tout ce chapitre la poésie seule est en vue ; la dévotion reste hors de cause. Il est permis de constater, sans se départir de celte discrétion^ que la piété du peuple est durable et belle en raison de sa naïveté. La légende ne devient-elle pas, en fin de compte, un symbolisme ? Celles qui meurent, emportent donc avec elles autant de la foi que de la poésie populaire.
Quant aux mélodies d'église, beaucoup sont des airs « français », adaptés à des paroles bretonnes '. Quelques-unes ont
1. 11 n'y a pas que ces « airs d'église » qui soient sujets à caution. Quand on se rencontre dans un pays où le peuple seul a gardé l'idiome des ancêtres, on est porté de prime abord à considérer comme original tout ce qui sort du peuple. Toute mélodie, sur une chanson locale, passe pour indigène. Comme une grosse erreur, par suite, est vite commise !
M. Bourgault-Ducoudray, signalant le vers à treize syllabes, fréquent dans les chansons bretonnes, remarque que la mesure à sept temps correspond à ce mètre poétique, « si l'on compte pour la respiration un silence ayant la durée d'une syllabe » — un demi-temps — (page 14, introduction déjà mentionnée.) Il cite un exemple ; la chanson qu'il choisit, a été composée sur un événement qui se passa en 1843.
X Nag er blavez mil eiz kant ha tri ha daou-ugent. » Qu'importe la chanson ! Mais il n'a pas eu la main heureuse pour la mélodie. C'est l'air d'une complainte française, comme en Bourgogne et ailleurs autant qu'en Bretagne et bien antérieure au gwerz breton. Cette complainte.
été empruntées aux sonn ou aux gwerz profanes : ce sont les plus belles. La plupart datent (probablement) du xvn® siècle, de cette époque où les missionnaires bretons et les prédicateurs étaient eux-mêmes des bardes, entonnant les kantikou de leur composition devant l'assemblée des fidèles, avant de monter en chaire. Le P. Maunoir fut le plus renommé de ces chanteurs ecclésiastiques. Ceux-ci ne sont pas à confondre avec le kloarek ; ni ce séminariste, qui raconte d'habitude ses souvenirs de jeunesse, avec le barde-mendiant; ni même cet indigent avec le tisserand, le tailleur ou le meunier, qui sont devenus les véritables maîtres dans la poésie orale : et tous sont bardes pourtant, mais à des titres différents.
L'importance des chants religieux, en Bretagne, est considérable. Malheureusement les gwerz (sorte de vieilles proses d'église) qui en sont au point de disparaître, ne concernent pas tous le pays breton ; exemple : celui de sainte Thëcle(voy. plus loin.) Leur place même est prise par les cantiques ailleurs que dans les lieux saints. A la veillée des fermes, après un conte, vient le tour du sonn de piété ; dans les champs ou sur la lande, quand le paysan se retrouve seul avec la nature, c'est souvent un chant de prière qui lui monte aux lèvres.
Dans ce genre de poésie se révèle un des caractères de la race bretonne. Tout porte encore, en Bretagne, l'empreinte d'une foi religieuse. Les mégalithes y sont encore considérés,
a DamoQ et Henriette », mon père et ma mère l'oat chaQtée dans leur enfance ; en voici le premier couplet :
Henriette était fille D'un baron de renom, D'une illustre famille Etait le beau Damon ; Il était fait au tour, Elle était jeune et belle, Et d'un parfait amour Ils étaient le modèle.
Étant reconnu que la rime féminine ne reste pas muette dans la mélodie, cela donne exactement, entre deux vers français (féminin et masculin) les treize syllabes du vers breton.
Voilà donc une expérience, sinon à refaire, du moins à rectifier,
bien qu'à tort, comme un symbole du druidisme celtique; les innombrables calvaires de carrefours sont l'universel témoignage d'un mystère chrétien ; la salutati on de V Angélus ou le Dies irœ du glas ont un inoubliable écho par les collines et les vallées d'Armorique. Partout où un monastère a été le berceau d'une ville, on retrouve la légende d'un saint; l'histoire de chaque localité serait un récit de dévotion, aussi bien que l'histoire du pays même serait une longue chanson de gestes. La Bretagne est vouée à une religion, comme une petite fille qui vient péniblement dans la vie est vouée par sa mère au bleu ou au blanc.
Les collections de cantiquefi ne manquent pas. Mais existera-t-il jamais un recueil convenable des vieux gwerz pieux des Bretons?
Entre les mélodies populaires, il faut distinguer celles qui sont accompagnées de paroles, les airs de chansons, et celles qui ne sont soutenues d'aucun texte, les airs de danse.
Les gens de tout pays sont portés à croire qu'il en est de leurs renommées locales comme des gloires universelles, et que le souvenir en est durable. C'est ainsi qu'on va chercher les sonneurs de Bretagne à Quimperlé ^ C'était le pays de
1. Quimperlé a été le lieu de Bretagne où la littérature locale tenait le plus de place. M. de La Villemarqué, secondé par son ami, l'abbé Henry, mort récemment, y a provoqué la rénovation littéraire que l'on connaît ; à la tête d'un mouvement scientifique, dont l'archéologie fait le principal objet, était le juge de paix, M. Audran ; la librairie Clairet publiait seule autant de productions bretonnes que l'éditeur Lédan; de Morlaix, les maisons Le Goffic et Anger, de Lannion, et les autres ensemble. Et du reste, Quimperlé est surtout une ville bretonnante ; les jours de marché, c'est le rendez-vous des costumes les plus variés, ainsi que Quimper, et le point de contact à plusieurs dialectes ; entre les paysans de Guide!, ceux d'au-delà d'Arzano et les gens de Bannalec, il y règne comme une confusion des langues : il est vrai que le moins rusé de ces campagnards s'en tire mieux que ne le ferait le plus fort linguiste. Dans les environs de Quimperlé, qui sont d'un aspect si romantique, naquit Brizeux ; là-bas, tout le monde chante. Dans un restaurant, près de la gare, j'ai recueilli les plus gracieux sonn d'amour que j'aie jamais entendus. Guingamp eut aussi, avec Le Jean, un barde authentique, MM. Thielmans et S. Ropartz, son heure de vogue, comme Quimperlé. Mais cette vogue n'est qu'un oiseau de passage; et il est à craindre que nulle influence désormais n'arrive à le fixer en un lieu quelconque de Bretagne.
Mathurin l'Aveiig-îe, ce ménétrier dont la renommée est parvenue jusqu'à Paris, où il fut appelé pour des représentations dramatiques. Mais la bombarde de Mathurin ne mène plus grand bruit chez ses compatriotes ; XamaitJ'e -sonneur n'a pas fait école. On arrive au fond de la Bretagne bretonnante, après avoir fait route, depuis Guingamp jusqu'à Brest, et de Landerneau à Quimperlé, en suivant la ligne des chemins de fer, et l'on a entendu le biniou une fois ou deux, à Quimper surtout ; encore les ménétriers qui jouent là sous les halles, à des noces, montrent-ils leur préférence pour des airs modernes ou parfaitement, étrangers à leur instrument : sur les quatre morceaux dont se compose le véritable quadrille breton, deux ou trois sont généralement des ritournelles en honneur dans les cafés-concerts.
Pour ceux qui prétendent que le biniou est l'instrument national des Bas-Bretons, il y aurait eu donc un recul de la musique populaire devant la civilisation ; et celle-ci, en coupant de ses voies ferrées la Basse-Bretagne, de Chatelaudren à Brest, de Landerneau à Lorient et à Pontivy, ne fait-elle pas songer à ces voies romaines qui contribuèrent tant à la conquête de la Gaule?
Cette sorte d'invasion aura produit cet effet incontestable : les ménétriers ont été refoulés à l'intérieur des terres ; les collines et les bois de la Cornouaille sont devenus leur refuge; le mot de Tacite sur les ancêtres celtiques de Calédonie leur serait, à leur tour, applicable; « in penetralibus siti. » C'est dans l'antique forêt de Brocéliande, d'où sont sorties les légendes du Cycle d'Arthur, qu'il faudra chercher les dernières traditions de la Bretagne. Les ports et les stations balnéaires sont encombrés à' étrangers ; le littoral, étant ce qu'il y a de plus fertile dans la presqu'île armoricaine , a été de bonne heure envahi. Il est constant et avéré que, dans toute occupation, les conquérants ont rejeté les indigènes vers les régions pauvres et déshéritées. Ce n'est pas la Domnonée, par exemple, qui recèlera un jour ce qui sera resté des Bretons ; les landes de XArgoat seront leur dernier asile. Et c'est pour cela que déjà l'on n'a plus le biniou dans les quatre coins de la région.
Le surnom que l'on donne en certaines contrées aux mené triers, dit bien d'où ils viennent. Lorsqu'ils entrent dans un bourg, la veille an pardon, en sonnant un air qui les annonce, les enfants d'accourir et de s'écrier :
(( Potred bro-ar-c'hoat\ — (Yoici) les hommes du Pays-du- Bois! » D'autres fois, c'est : « Potred Kernpw\ »
En Tréguier, par cette locution, hro-ar-c hoat , on désigne la Cornouaille. Quant à potred Kernpw, Kernewiz (les Cornouaillais), cela n'a pas besoin de commentaire.
C'est dans la Cornouaille que persisteront le plus longtemps les caractères originels de la race. Oui, la ligne du chemin de fer semble avoir tracé dans la région une séparation ethnographique. Elle a coupé en deux, vers le milieu, l'ancien évêché de Tréguier. De Louargat et de Belle-Isle on ne vient plus au-delà de Bégard; les charbonniers de Coat-ann-Noz ont avec peine entretenu jusqu'à présent leurs relations avec les habitants de la côte ; et, au rebours, de la « presqu'île » (cantons de Paimpol et de Tréguier) ou des environs, les chiffonniers nomades de La Roche-Derrien sont restés les seuls qui s'aventurent, au travers de la voie ferrée, jusqu'au jo«y5-</e6bois.
Les Cornouaillais passent pour des gens rudes à manier. Ils ont, plus que les Léonards, le culte de la force brutale. On leur applique, dans la langue courante, la même épilhète — noue — qu'aux sangliers : « moc'h goiie (des cochons sauvages) »; — « potred Kernew, tud goue (les hommes de Cornouaille, gens farouches). » Dans l'argot des nomades de La Roche, mond da Gerneo (aller en Cornouaille), c'est : aller en pays inconnu, au lointain, d'où Ton ne revient plus; ou c'est encore : partir pour un pays où l'on ne mange plus du pain [e tu ail da vro ar bara).
Entre Louargat et Callac un pardon ne se termine pas sans une bataille au penn-baz. Une locution très usitée, sur le compte des Cornouaillais : « Pa ne verd d'ar boso, vijenn me bet lac'het, — sans les bosses (les nœuds du bâton), j'aurais été tué. » Il y a quelque naïveté féroce dans cet aveu : « Les nœuds seuls ont porté; et je serais
bien mort, si le baz m'était tombé sur le corps tout du long'. » Et cet autre on-dit : « Stokomp, m' hon breur, — touchonsnous (les coudes), notre frère. » C'est une manière de s'embrasser, à la Cornouaillaise , en se bousculant, après une danse.
L'âpreté de ces mœurs n'est pas sans une explication. Les abords d'un pays, que les émigrants ou les envahisseurs ont plus souvent piétiné que l'intérieur, ont gardé des souvenirs plus divers et moins fermes. Ainsi, en venant de Tréguier, Louargat est comme le seuil de la Cornouaille; les traditions qui se retrouvent aux alentours, ont toute l'indécision d'une limite qu'on n'a jamais cherché à rendre fixe; l'histoire de cette frontière est un mélange de profane et de sacré, elle remonte à s. Michel ou à s. Hervé, pour aboutir aux châteauxforts et aux lutins du moyen âge. Du reste, à bi^jn chercher, rien du passé ne s'efface dans les consciences populaires. Mais à deux lieues de Louargat, lorsqu'on touche à la forêt de Coatann-Noz, il est impossible de ne pas éprouver qu'on pénètre dans une région restée à travers les âges aussi inviolable qu'un asile. Et c'est dans ce seul Pays-des-Bois que le biniou ne chôme jamais.
Pour sonner une danse bretonne, deux instruments sont de rigueur : le biniou^ et la bombarde. Dans les Côtes-du-Nord,
1. Le penn-baz tient une grande place dans les us et coutumes de Cornouaille. Ce bâton (6a;) est généralement de chêne. L'une des extrémités [penn) est un gros nœud ; à l'autre bout est attachée une lanière en cuir. Le penn-baz est à double effet : on peut, avec un attelage ou un troupeau, s'en servir comme d'un fouet ; mais c'est un redoutable casse-tête entre les mains d'un paysan breton. Il fut un temps, d'après les chansons populaires, où les vaillants hommes {tud vad) de Cornouaille n'auraient recalé devant aucune épée, lorsqu'ils tenaient leur court bâton ; le. penn-baz était comme leur arme nationale. — Au pardon de Saint-Servais, les jeunes gens de toutes les paroisses voisines se disputaient l'honneur de soulever la grosse bannière à la procession ; durant la cérémonie on escortait le lourd étendard, le baz en l'air, et à la première défaillance du porteur on se ruait pour le remplacer. Les choses se passaient rarement sans que s'ensuivît mort d'homme. Il y a trente ans à peine qu'on a pacifié, manu militari, les pardons de Saint-Servais.
Sur l'usage du penn-baz, voy. encore le Pardon de Saint-Émilion, dans les sonn.
2. D'après M. Luzel, biniou serait dérivé de benviou (outils). Je ne vois pas plus de raisons pour récuser que pour admettre cette étymologie. Le mot
vers Pédernec, l'habitude est d'ajouter un petit tambour, dont le rôle est de battre le temps et même le demi-temps, d'ordinaire sans tous les roulements ni presque rien du brio dont un musicien serait tenté de faire parade. Avec le biniou l'exécution ne va pas aussi simplement. Il y a, dit-on, plusieurs façons de jouer du cor; mais au seul tayaute' on distingue un sonneur de rencontre d'un bon piqueur. De même, un vrai ménétrier se reconnaît aux petites notes dont il a soin d'ag-rémenter son air ad libitum. Aussi la même mélodie n'est-elle pas nuancée deux fois de la même manière, et jouée deux fois de suite, avec ces appoggiatures, ces nuances et ces variations, c'est comme deux airs apparentés ^
biniou se retrouve dans la locution aac'h ar bintoii; « ce sac au biniou » sert à enfermer navaltes, bobines et autres ustensiles de tisserand ou de fileuse.
Bien qu'il soit particulier aux Bretons, le biniou ne saurait être considéré comme leur instrument de musique national. On le retrouve chez d'autres peuples, avec des modifications. Sa principale originalité consiste dans une outre ou bourdon, que le sonneur emplit de son souffle et d'où sort une note continue, comme une base d'accompagnement.
Dans une étude consciencieuse {Orphéon, avril 188") sur mon deuxième « Rapport de mission », qui contient des airs de danse, M. Hervé exprime le regret que je n'indique pas l'armature du biniou et de la bombarde : si je m'occupais de technique, c'est avec un vif plaisir que je céderais à ce vœu. L'article de M. Hervé n'est pas moins bienveillant, du reste, que la brillante chronique que M. de Saint-Arromau voulut bieu, dans la Presse, consacrer à mon premier compte-rendu de voyage, paru dans les Archives des Missions scientifirjues et iillcraires (1883, série 111, t. VIll.)
1. J'ai mis la main sur un ménétrier de mérite ; il est de Rostreuen, en Cornouaille, bien que son nom, Louis Gilbert, ne décèle pas une origine incontestablement bretonne. Daus un précédent voyage, j'avais eu déjà la bonne fortune de rcucoutrer un bou Jcomediancher, Kérambrun de Pleudaniel. Mon ménétrier passe pour le plus habile dans cette partie de la Cornouaille, qui s'étend aux Côtes-du-Nord , au Morbihan et au Finistère, de Saint-Nicolas-du-Pélem à Guuarec et à Carhaix; Thoraval tenait le haut du pavé avant lui. Le biniou pourtant n'est pas son gagne-pain ; le vieux Kérambrun non plus n'était komediancher et barde qu'à ses heures, et il est encore tisserand de sou métier, à moins que son graud âge n'en ait fait un << mendiant de la paroisse » ; M. Louis Gilbert est instituteur et je l'ai trouvé à Cavan. C'est une opinion générale que la plupart des musiciens ambulants « ne savent pas leurs notes «; en Bretagne les meilleurs des bardes-mendiants sont des illettrés ; même cette igiiorance-là sert quelquefois de recommandation auprès du public. Mais le contraire aussi n'est pas impossible. M. Gilbert avait pris quelques notions de musique au collège; d'ailleurs il y poussa jusqu'au bout de ses humanités; comme il avait une prédilection pour la
Au souffle seul et sans le doigté, le biniou produit une note uniforme, un re, qui sert de tonique; l'air est généralement en la dominante : c'est le premier ton du plain-chant. Quelquefois on a fa dièse et même ut dièse. Le binioti ' est percé de cinq trous, et la bombarde, de buit. Une cbose curieuse, c'est que ces deux instruments qui sont faits pour jouer et forcés de vivre ensemble, ne sont pas d'accord du tout; ils vont à l'unisson, mais à la distance à peu près d'un demi-ton; l'un donnant uty l'autre dit si naturel. A première audition, l'on est évidemment frappé de cette dissonance. Eh bien! si l'on poursuit l'exécution, la dislance s'efface. On se demande si les ménétriers n'obtiennent pas ce résultat , parce qu'ils faussent la note à force de poumons; le re fondamental se dégageant, sous un pareil effort , avec un volume si considérable de son, comme la note d'un bourdon, il est probable que cette basse monotone enveloppe de sa sonorité ces dissonances, de manière à les rendre de moins en moins perceptibles à l'oreille. Du reste, les .so?me?/r.v alternent, la plupart du temps; autrement, ils n'y résisteraient pas avec le mal qu'ils se donnent, chaque danse élant interminable, et les reprises sans autre loi ni règle que l'entrain de la foule. Lorsque le musicien n'en peut plus, il arrête court par une note aiguë et discordante. Le quadrille entier dure au moins trois quarts d'heure. C'est ici qu'il vaut bien son nom (si l'on accepte certaine étymologie), puisqu'il ne contient que quatre figures au lieu des cinq dont on a la coutume ailleurs. Pourtant, voire en Basse- Bretagne, l'on en introduit parfois une cinquième, à la réclamation générale, et l'on joue une ronde pour finir. Voici
bombarde et le biniou, l'éducation n'a dû que développer un goût et un talent d'avance éveillés. Toutes les fuis que l'enseiouement lui laisse des loisirs à toutes les vacances, il retourne au pays natal, et l'on revoit, suivant l'expression locale, « le loup dans ses bois ».
Il me vient à l'esprit que cet instituteur conduisant les danses de ses compatriotes, dans un mariage, à une aire-neuve, manquerait peut-être de décorum. Mais, dans toutes nos petites villes, le directeur de l'école, qui est aussi le chef de la musique municipale, en fait autant, lorsqu'il en est prié, a la tête de son orchestre. Et il faut bien songer qu'on, est là-bas en Bretagne, où la conduite opposée semblerait plutôt un contre-sens.
1. A l'état le plus simple : car on en fait qui deviennent compliqués.
l'ordre en usage et les noms de ces figures pour la Cornouaille der, Côtes-du-Nord et le voisinage : 1° Ronde; 2» Bal;
3° Contredanse ou roîide; 4° Passe-pied.
La ronde est toujours un deux-quatre; le bal, un deuxquatre ou un six-huit, comme la dérobée \ la contredanse et le passe-pied, un deux-quatre, ^i toute figure, en seize mesures et en deux motifs.
Le jabadao et la gavotte remplacent la ronde et le bal dans laCornouaille quimpéroise.
Entre Guingamp etLannion, la rferoôee est devenue l'intermède obligé des bals champêtres, la danse de caractère qui succède à tout quadrille. Au nom seul, on devine que cette dérobée n'est pas issue de Basse-Bretagne ; elle est venue du pays gallo. Elle n'a rien de compliqué ni d'artistique, n'exige guère la science à^upas et de la mesure^ se compose bonnement d'un mouvement de marche et d'un balancé, parfaitetement déterminés par la mélodie même; ce serait comme la farandole Ab^ Bretons, avec quelque chose de gracieux, mais rien qui rappelle \c passc-piéd ou\e jabadao . De même pour l'air qui convient mieux à un orchestre quau biniou, et qui a tout juste autant d'originalité qu'une chanson gallaise transportée en Basse-Bretagne.
Les quatre premières mélodies, notées dans ce recueil, sont dans l'ordre ou le ménétrier les jouerait. Toutefois, il n'y a pas, à proprement parler, de quadrille breton. Chacun de cesairs n'est pas un morceau détaché d'une composition mus i cale, il est indépendant de tout autre; chacun est une mélodie à part qu'on ajoute à d'autres, dans un certain ordre, lorsqu'on est réuni sur une aire (ivar eut leur) dans une intention de s'ébattre.
Le bal et la ronde l'emporteront par le nombre; c'est la faute aux ménétriers, dont le répertoire était peu garni de passe-pied. Est-ce une preuve que le temps de ceux-ci sera bientôt passé?
L'art comporte des genres secondaires, même des genres inférieurs sur lesquels tombe un dédain souvent exagéré : ainsi, pour citer des classiques, les Romains avaient relégué les Atellanes impitoyablement hors des murs ou dans les faubourgs. La chorégraphie populaire passe sans doute aux mêmes rangs, et l'on encourrait le reproche de futilité en n'évitant pas quelques détails, pourtant si pleins d'intérêt en pareille matière. Dans certaines Études sur la Bretagne, dont l'auteur persiste depuis cinquante-cinq ans à garder l'anonyme, j'ai souligné une formule devenue proverbiale pour exprimer l'irrésistible tentation dont est suivi le sonneur : « C'est que les trépassés se lèveraient pour sauter eux-mêmes, s'il allait à minuitjouer de la bombarde dans le cimetière. « Simplement, cela signifie qu'il existe une parfaite convenance entre cette musique et ces instruments, entre ces musiciens surtout et ce public : ce dont on se rend compte, dès la première fois qu'on a vu les ménétriers sur leur tonneau, marquant du pied bruyamment chaque temps de la mesure, tout le corps penché suivant la cadence de l'expression qu'ils savent y mettre, guidant de l'œil les ébats, soufflant un continuel allegro vivace à se rompre les veines, s'ils ont aperçu quelqu'un qui « mène la ronde à la guise d'autrefois » On n'est pas étonné que le passe-pied ou la ronde des Bretons aient eu le même renom que le menuet sous V ancien régime ^ lorsqu'on en a constaté la tradition dans quelques coins de la Cornouaille.
On trouvera plus loin une trentaine d'airs de danse.
Ce sont les mélodies les plus connues, de Saint-Nicolas-du- Pélem à Carhaix, de Cléguerec à Tréguier. Quelques-unes sont si populaires qu'elles ont un nom en propre, un surnom plutôt, acquis par la vulgarisation, le bal n° 12, c'est l'air fameux de « Finistère » ; dans la ronde n" S, qui ne reconnaît la chanson à'Ann hini goz'l Et par ces trois mots-là, répandus comme un dicton, tout le monde hors de Bretagne désigne un bretonnant^. Tel air est plus affectionné en certaine région,
1. Ann hini go z, sorte de chanson nationale des Bretons, se dit en majeur et en mineur : j'ai noté l'air de danse, comme je l'ai entendu.
sans doute parce qu'il en est natif : ainsi la ronde n" 6, surnommée « la TrécoiToise », est tout à fait en vogue sur les confins du Tréguier, et elle ne se joue guère ni à Plounévez- Quintin ni à Gouarec,
Oui, voilà les mélodies les plus connues, au moins dans une partie de la Cornouaille. Il y a bien d'autres airs, qu'on entend même plus souvent, comme ceux des ménétriers quimpérois*, ou ceux encore que les « Sauveteurs » somiaient au Châtelet et au Trocadéro, en 188J, lorsqu'ils sont venus à Paris pour leur anniversaire. Sans parler de tous ces « quadrilles bretons » , tous alors avec les cinq figures devenues de règle; ni des « fantaisies » de musique militaire. L'Armoricain, de Pucliot; le Retour de Pardon, de Léon Chic, etc. : ce sont des titres qui offrent déjà quelque couleur locale; et au courant de ces compositions on retrouve des airs populaires adaptés, arrangés. Insister serait inutile. Si .ces musiciens professent le goût et l'amour des vieilles mélodies, pas un n'a observé le culte d'une tradition nationale.
Les productions de cette sorte sont répandues à flots sur le pays'. Des « musiques communales » vulgarisent, à leur manière, les airs anciens. Faut-il l'avouer? Ces vieilles mélodies, on dirait qu'elles sont moins en faveur que la jolie « fantaisie » tirée d'elles et faite de leurs débris. C'est, comme toujours et comme partout, l'influence de la virtuosité sur le gros public; or, s'ily a du mauvais goût là-dedans, les maîtres de musique sont les premiers à le développer; et s'il s'agissait d'une action criminelle, eux ne seraient pas des complices, mais les coupables. Il arrive que le ménétrier, avant de tomber lui-même en discrédit, est devenu dans l'âme un virtuose \ mieux il « agrémente » un air, plus il passe pour savoir son métier; le biniou n'a de vertu sur une foule si facile à ébranler,