‹ Chansons et danses des Bretons. --Chapitre 21 sur 90 · LE FIN FILOU · texte numérisé non relu

LE FIN FILOU

Approchez, jeunes gens, et vous entendrez chanter — une chanson divertissante qui a été composée cette année-ci,

Qui a été composée sur un jeune homme, un fin filou; — si vous comprenez une farce, cela vous fera rire.

Il ne faudra donc pas, jeunes gens, le regarder (de trop près) : — beaucoup et trop de filous se trouveraient (alors) dans ce pays-ci.

(Voici) encore, pour donner sûrement à entendre à tous les aubergistes — qu'ils ne viennent pas donner la nourriture (l'hospitalité) aux filous.

Cet homme-ci était un homme riche, un homme de bonnes façons {ou de qualité); — je crois qu'il était natif du Léon.

Comme il était à la maison trop bien nourri (plus d'un est de la sorte), — il se mit (en tête) la fantaisie d'aller courir le pays;

Laket 'n euz 'n he fantazî mond da boursu he chans ; Kas ra gant-han aour hag arc'hant 'barz ann abondans.

En Montroulez hag en Gwengamp, en Treger e bet, 'Barz en Dinam, en Sant-Malo hag en Sant-Briek;

Ac'hane e deu da Bariz ar filouter fin, Hag ar ialc'h a deu da blada souden alafîn.

Ac'hane e deuaz neuze d'ar ger a Raon, Hag eno e manket d'ehan he brovizion;

C'hoaz en eva efronteri da c'houlenn lojan Ebarz en eunn hosteleri, n'oa diner gant han.

En em antren ebarz ann ti, en den brao gwisket :

— C'hoant em euz, 'me-han, ma hostiz, da vean lojet ;

G'hoant em euz da vean lojet en ti-man fenoz, Hag eur banac'h gwin da eva ebarz em repoz. —

Ann hostiz prest d'hen dizervijin d'ehan 'n euz laret ;

— Antreed eta, den iaouank, lojet a veed.

Il s'est mis (en tête) la fantaisie d'aller poursuivre son aventure. Il emporte avec lui de l'or et de l'argent en abondance.

A Morlaix et à Guingamp, à Tréguier il a été, — à Dinan, à Saint- Malo et à Saint-Brieuc.

De là vient à Paris le fin filou, — et sa bourse vient à s'aplatir soudain, à la fin.

Delà il vint alors dans la ville de Rennes, — et là lui a fait défaut sa provision.

Encore il avait l'effronterie de demandera loger — dans une hôtellerie : et il n'avait pas un denier sur lui ;

En entrant dans cette maison, vêtu en bel homme : — «J'ai envie, dit-il, mon aubergiste, d'être logé ;

« J'aienvie d'être logéen cette maison-ci, cettenuit, — et (je voudrais) un peu de vin à boire en mon repos. »

L'aubergiste, prêt à le servir, lui a dit : « Entrez donc, jeune homme ; vous serez logé.

GWERZ ET SONN 437

Komered kador hagazeed kichen anntan,

Ma po 'r banac'h gwin da eva da c'hortoz ho koan. —

Pa'n eva débet hag evet hag hen gret he roi,

Hag hen Maret d'enr plac'h neuze dizervijin ann dol.

— Tenned gan-ach ho poutaillo, plajo ha gweren ;

Ma c'hesed d'eur gampr da gousket 'n eur gwele kempen . —

Eno komansaz ar filout kaout nec'hamant,

0 chonjal en he beamant, pa na n oa arc'hant :

— Ha débet am euz hag evet ha groet am euz cher ; Penoz a pein ma skoden, pa n'am euz diner ? —

Ha comprened ar finese demeuz ar potr fin :

Eunn diou pe der heur 'rog ann de hen ia d'ar jardin ;

Hag hen o komans neuze toullan ann douar, Hag oc'h interin he vrago en touU-ze raktal.

Pa 'n oa intérêt he vrago ebarz ann touU-ze, Deuaz adarre 'n he wele da c'hortoz ann de.

« Prenez une chaise et asseyez-vous près du feu, - que vous ayez un peu de vin à boire en attendant votre souper. »

Après qu'il eut mangé et bu et joué son rôle, — et lui de dire à une fille alors qu'elle desservît la table :

« Emportez vos bouteilles, plats et verre; — conduisez-moi à une chambre, pour dormir dans un lit bien préparé. »

Là commença le filou d'être embarrassé — en songe'înt à son paiement, puisqu'il n'avait pas d'argent :

« J'ai et mangé et bu et fait bonne chère ; — comment payerai-je mon écot, puisque je n'ai pas un denier ? »

Et comprenez la ruse du malin garçon : — environ deux ou trois heures avant le jour, il va au jardin ;

Et lui de se mettre alors à creuser la terre — et d'enterrer ses culottes dans ce trou-là, tout de suite.

Quand il eut enterré ses culottes dans ce trou-là, — il vint encore dans son lit pour attendre le jour.

Pa oa ari ann de-mintin hag hen evit sortial ; Pa na gave ket he vrago, gomansaz da grial :

— Forz, eme-han, ma mignoned, sikour, me ho ped : Ma oU arc'hant ha ma brago, toud ec'h int laeret. —

Ann hostiz hag ann hostizez e kroec'h ec'h int et :

— Chomed 'n horepoz, den iaouank : para zo ariet?

Ha pa pe kollet ho prago, ze na ra netra ; Arabad e hondekrian : ni a dai d'ho pea. —

— Nan, n'e ket zur ma brago a ma gra jenet ; Ma oU arc'hant e oa en-han : toud ec'h int laeret.

Tri-ugent pistol en aour melen hag en arc'hant melen, Oa en total deuz ma arc'hant, pevar realuspen. —

Ha furchet a oa neuze kement oa en ti, Bugale, mewel ha matez ha potr marchosi.

Lorsqu'arriva le matin, et lui pour sortir; — comme il ne trouvait pas ses culottes, il commença de crier :

« A la force ! dit-il, mes amis, au secours! je vous prie : — tout mon argent et mes culottes, tout a été volé. »

L'hôte et l'hôtesse sont allés en haut: — Demeurez en votre repos, jeune homme; qu'est- il arrivé ?

« Et quand même vous auriez perdu vos culottes, cela nefaitrien; — il ne faut pas nous décrier : nous parviendrons à vous payer (dédommager).

— Ce sont pas sûrement mes culottes qui me rendent inquiet; — (mais) tout mon argent était là-dedans : tout a été volé.

« Soixantepistolesenorjauneet en argent jaune', —c'était le total de mon argent, et quatre réaux (vingt sous) en outre. »

Et l'on fouilla alors tous ceux qui étaient dans la maison: — enfants serviteur et servante et garçon d'écurie.

î." Toutes les version» disent melen (jaune), et non gwenn (blanc) : de l'argent jaune.

GWERZ FT SONN 139

Ar filout-man oa 'n he wele, a grie bopreil :

— Penoz ec'h in-me d'am c'hartier ? Me zo rouinet.

Ha chilaoued eta, hosfiz, 'barz en berr langach : Ma na reniez d'in ma brago, me rai d'id domach,

Rag'witme a gavo teslo, pa vankfe kant d'in, Da laret oann ket divrago pa oann deut d'ho ti :

Rak me a zo eunn den onest, mar zo em c'hontre. C'houlennan ket ober d'ac'h koll, pell deuz ac'hane.

Rented d'in eur brago mezer ha tregont pislol : Pa mo pardonet eunn hanter, na golin ket oll. —

Ann hostiz hag ann hoslizez deuz a galon vad A ro d'ehan tregont pistol ebarz 'n eur ialc'had ;

A ro d'ehan tregont pistol, brago mezer zaoz ; Neuze oa kontant ar filout, pa oa mad he goz.

Ce filou-ci était dans son lit et criait toujours: — « Gomment irai-je en mon quartier (retournerai-je dans mon pays) ? Je suis ruiné.

« Écoutez-donc, aubergiste, en peu de mots : — si tu ne me rends mes culottes, je te causerai dommage.

(( Car, pour moi, je trouverai des témoins, quand il m'en faudrait cent, — pour dire que je n'étais pas sans culottes lorsque je suis venu dans votre maison ;

« Car je suis un honnête homme, s'il y en a dans ma contrée.— Je ne demande pas à vous faire tort, loin de là.

« Rendez-moi desculottes de drapet trente pistoles: — quand je vous aurai pardonné la moitié, (du moins) je ne perdrai pas le tout. »

L'hôte et l'hôtesse, de bon cœur, — lui donnent trente pistoles dans tine bout-se,

Lui dtJnhëttt trente pistoles, (un) pantalon de drap anglais;— alors étôit eetiteflt le filou, puisque sa cause était bonne.

C'hoaz en evaz da dijunin, kent 'wit partian , Pa 'n eva pardonet ann hanter, e oa joa out-han.

En eur sellet endro d'ehan hen zo partiel :

— Kenevo, 'me-han, ma hostiz, ar c'hentan gweled: —

Eunn daou pe dri devez goude ann hostiz o palad he jardin Hag hen hag o haet neuze brago ar potr fin ;

Hag 0 komans da grial diwar Louez he benn :

— Homan zo d'in tro eur filout ! Me zo eunn azen.

Kement hostiz 'zo er vro-man 'c'hallo zur donet Na da ober goab ac'hanon : me 'zo rouinet.

Am euz kollet tregont pisrol hag eur brago mezer, Roet he goan, he dijuni daeur fripon ter.

Chanté par Perrine Her.not, femme Héligoin, de Rospez.

Encore eut-il à déjeuner avant de partir : — comme il avait pardonné la moitié, on lui montrait de la joie.

En regardant autour de lui il est parti : — « Adieu, dit-il, mon au-, bergiste, jusqu'au prochain revoir. »

Quelque deux ou trois jours après, l'aubergiste, en pelletant son jardin, -^ et lui de trouver alors les culottes du rusé garçon ;

Et de commencer à crier à tue-tête : — « Voici pour moi un tour de filou ! je suis un âne !

« Tout ce qui est aubergiste en ce pays-ci pourra certes venir — et pour se moquer de moi : je suis ruiné !

« J'ai perdu trente pistoles et des culottes de drap ; — j'ai donné son souper, son déjeuner à un fameux fripon. »

Le caractère tout anecdotique de celte chanson en fait bien un gwerz. La complainte, en général, est larmoyante ou

i.WERZ ET SONN 141

tragique ; celle du Filon serait donc dans l'exception. Tout l'intérêt se porte sur le récit; l'air est insignifiant, banal et d'origine étrangère sans doute.

On serait porté à marquer la date du Filouter sur quelques traits. Les pistoles ne sont plus en usage, au pays breton; elles n'ont eu cours qu'après les diverses visites des Espagnols, à la suite de la Ligue. Les réaux, de même, ne sont plus de la monnaie courante; mais ils n'ont pas disparu de la langue usuelle : un franc, c'est toujours quatre réaux, dans l'arithmétique du peuple... On sait donc que ce gwerz ne peut pas remonter plus haut que le xvu* siècle. Il serait téméraire d'affirmer autre chose.

J'ai entendu cette histoire de voleur à Rospez, dans un bureau de tabac, pendant que le tribunal de Lannion faisait, en la maison d'à-côlé, une descente de justice.

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