CHANSON DE KLOAREK
1 — Kalz a amzer am euz koUet Tra la la la la ladira lonlaine Kalz a amzer am euz kollet, Ha studian n'am euz ket groet.
Beaucoup de temps j'ai perdu, — tra la la..., Etudier je n'ai pas pu.
Multum temporis perdidi Et studere non potui.
12 — Abalamour d'eur feumeulen — tra la la... A-greiz ma c'halon a garenn.
Pour une jeune fille que j'aimais, Que de tout mon cœur j'adorais.
Propter quamdam filiolam Quam toto corde amabam.
3 — 'Barz ar ru Newe a chôme
Hag aliez d'in lavare :
Dans la rue Neuve ell'demeurait, Et souvent elle me disait :
In via Nova manebat Sœpeque mihi dicebat :
4 — € Petra rez 'barz ar golejen
Mar dleomp bean priejen ?
Dans le collège que faites-vous, Si nous devons être époux?
Quid facis in collegio Si mihi fueris sponso?
5 'Barz ar ger-man 'zo zoudarded,
Kemer-unan ha ma lezed'.
Dans cette ville y a des soldats, Prenez-en un et laissez-moi.
Sunt milites in hac urbe :
Cape unum, dimitte me.
6 Deuz ho * soudarded n'oullan ket,
Eur c'hloarek renki da gaet.
De vos soldats je ne veux pas, Un clerc ^ me possédera.
De tuo milite nolo, Clericum possidebo.
7 Petra laro d'imp-ni bon zud,
Pa glevfont bugale munud,
Mais que diront nos chers parents Quand ils entendront les enfants.
Quid dicent quoque parentes Quando audient infantes.
8 — 0 c'houl bara digant tata
Ha boïk-boïk-boïk digant maman?
Demander du pain à leur père, Ainsi que du lait à la mère?
Panem a pâtre petentes, Lac a matre postulantes? »
1. Kemer est le singulier, et lezed, le pluriel. Il y a, entre ces deux nombres, certain effet de contraste que n'otfrent évidemment ni le double pluriel da français, ni le double singulier du latin. Du reste, les trois textes n'offrent pas une concordance rigoureuse, bien qu'iU maintiennent un sens à peu près identique.
2. Le possessif ho est également de la 2» et de la 3o personne. 11 provoquerait bien des amphibologies, si la lettre initiale du mot suivant n'était sujette à des mutations : ho soudard ed, vos soldats ; ho zoudarded, leurs soldat».
3. Variante : Un doux clerc me possédera. — Cet adjectif doua: me semble ajouté à uue leçon primitive ; « nn doux clerc », ce n'est pas dans la note généralement simple du texte trilingue.
r.wKnz KT soMN 145
Au temps du collège, nous chantions le Kloarek trilingue clans cet ordre : breton, français, latin. Pour quelles raisons?
Le texte breton me paraît être l'original. Il n'a pas cet air de traduction, que le latin ne réussit pas à déguiser :
Si mihi l'ueris sponso...
Panem <a paire petentes, L.1C a matre postulantes.
Quant au français, jo le crois ici hors de cause : il est d'une platitude inimitable. On rencontre dans le breton, d'ailleurs, des expressions ou des mots qui ne sentent pas l'emprunt et dont il ne reste pas de traces dans le double texte correspondant ; ainsi cette onomatopée : boïk-boïk-bo'ik {botk, en une seule syllabe, malgré le tréma conventionnel.)
M. Gaston Paris reconnaît qu'il y a dans la version latine quelques tournures rappelant la langue de la scolastique :
De tuo milite noio...
La chose n'est pas étonnante. Certains collèges de Bretagne avaient gardé, comme les séminaires de nos jours, et viennent de perdre à peine l'habituflo du latin dans la conversation; c'était une tradition du moyen âge. Aussi bien est-il fort possible que des expressions, vieilles ainsi de plusieurs siècles, soient entrées même dans une traduction.
Des mots français se sont glissés dans le texte breton : taia (ne serait-ce pas une transaction entre tad (père) et papaVj^ 7iiaman ; lonlame^ du refrain, est devenu familier au breton. Ce mélange est le résultat inévitable d'un commerce fréquent enire les deux idiomes ; mais il ne prouverait nullement la postériorité de la version bretonne.
Celte chanson est-elle l'œuvre d'un kloarek trécorrois, ainsi qu'on nous le disait? Kolejen ei pricjcn sont des vocables inusités dans la région que bornent le Trieux et le
Guer*; ils indiqueraient simplement que l'auteur du Honn était « natif du Léon ». D'un autre côté, Tréguier n'est plus, depuis la Révolution, et n'était pas, avant cette époque des milices oblig-atoires, une « ville de soldats. » Et qu'importe, après tout, le lieu précis d'origine ?
Les chansons bilingues (breton et français; sont communes en Bretagne. Souvent, le couplet n'y va pas, d'un bout à l'autre, dans un même idiome; après un vers breton, vient un vers français; celui-ci est à peu près la traduction du précédent, ou il en est le complément; quelquefois les deux expriment un sens contraire, dans les sonn satiriques ; et ces contre-sens font la grande joie de quelques initiés. Voici le premier couplet d'une de ces chansons farcies :
M'am be me sikour Apollon* Od l'esprit de Voltaire, Me 'm bije kompozet etir son : ' Mais, hélas ! comment faire?
Brema me a zo bel pedet * Par quatre demoiselles, D'ober d'ezho peb a gouplel. '^ Je vais m'occuper d'elles.
J'ai transcrit deux versions de la mélodie du kloarek. La première, je la connaissais depuis mes années de collège ; je tiens la seconde de mon ami M. Le Toiser, instituteur à Perros-Guirec : elle diffère sensiblement de l'autre, surtout à la cadence finale.
1. Le Trieuz, qui coule de Guingamp à Lézardrieux, fait la limite approximative du Goëlo et du Tréguier ; le Guer passe à Lanaion ; le Jaudy coupe vers le milieu le l^nu-Treger.