‹ Chansons et dits artésiens du XIIIe siècleChapitre 2 sur 20 · XXIII. — Scheler, Ibid · texte numérisé non relu

XXIII. — Scheler, Ibid

Ajoutons que M. F. Godefroy a dépouillé ces pièces au point de vue lexicographique et qu'il a cité un grand nombre de passages de plusieurs d'entre elles. M. Windahl (Vers de le Mort, Lund, 1887) a cité les vers 100-109 de la

I. Il va sans dire que celles-ci ont ci'i revues sur le ms. et que diverses erreurs de lecture de quelques-uns des précédents éditeurs ont été corrigées. — Les numérôis I, II, III, IV, XIII se dénoncent par leur forme comme des chansons; le nom de «dit», que nous avons attribué aux autres, est justifié par le texte; c'est ainsi que Tauteor du n* VII (v. 3) qualifie son œuvre.

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pièce XVII, les vers i4i-i53 de la pièce XVIII. Enfin, on trouvera dans Monmerqué et Michel (ouvr, cité) un certain nombre de courts extraits empruntés à nos pièces. Il nous a paru» toutefois, qu'il y avait un réel intérêt à donner au public les quinze pièces non encore éditées dans leur intégrité. Nous expliquerons plus loin de quelle utilité elles peuvent être pour Fhistoire politique et littéraire du Moyen-Age.

II. — Nos vingt- quatre pièces sont tirées du ms. français ia6i5 (Noailles) de la Bibliothèque nationale, où elles occupent les folios 197 recto-216 recto '. Hormis la quatrième, qu'on retrouve en grande partie dans le ms. 846 (B. N.), aucune d'elles ne se rencontre dans d'autres recueils.

Tels qu'ils se présentent dans i26i5, nos textes offrent l'image d'un complet désordre. Nous avons cru devoir respecter cette vicieuse disposition des différents morceaux, encore qu'une semblable confusion ne réponde aucunement au besoin de méthode qu'éprouvent aujourd'hui les esprits. Non seulement les poésies morales sont mêlées à des satires fort variées de ton et d'intention, mais il est sensible que les œuvres ainsi mises bout à bout ont eu des auteurs qui n'étaient point les mêmes, et ont été composées à diverses dates. On croirait volontiers que cette copie a été faite par un collectionneur d'Arras curieux de tout ce qui concernait sa ville, jaloux de conserver les productions de la muse locale, mais fort peu désireux de classer des documents qu'il attribuait sans peine à tel ou tel auteur de lui connu, et rapportait bien aisément aux années encore peu éloignées où ces vers avaient été faits. Tel est le sort des ouvrages d'actualité. Il semble, lorsqu'ils voient le jour, qu'on ne saurait ignorer les circonstances qui les produisirent, et que leurs allusions ne cesseront jamais d'être transparentes. Mais, en réalité, rien ne vieillit plus vite que des travaux de ce genre, et ils deviennent, à moins que les contemporains ne les éclairent d'un commentaire, à bref délai indéchiffrables. C'est en cet état, ou peu s'en faut, que se présentent nos pièces artésiennes, et nous sommes presque toujours réduits aux hypothèses lorsqu'il s'agit, non point de désigner

I. Les n** I, II, III, IV, XIII, qui sont des chansons, sont surmontés de portées, qui, sauf celles de I, sont restées vides. Les autres, qui affectent la forme narrative, n'ont pat de portées et sont écrits sur deux colonnes.

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leurs auteurs — car la chose est impossible, — mais de préciser leur date et de développer les événements qu'elles relatent. Nous ne dirons qu'un mot de la question des auteurs. Trois d'entre eux seulement se nomment : Jehan Auris (V); Simon (VIII); Le Camus d'Arras (XX). Avouons que la science ne fait pas une conquête appréciable en apprenant Texistence de ces trois écrivains. Il eût été autrement intéressant de savoir à qui revenait la paternité des morceaux satiriques contenus dans notre recueil. Mais ceux-là se sont gardés de signer, soit que leur notoriété rendît ce soin inutile, soit, au contraire, que la prudence leur conseillât un sage silence. On a suppléé avec une hardiesse excessive à ce défaut de renseignements. Ainsi, la pièce II a été attribuée, sans l'ombre de preuves, à Courtois d'Arras. M. Godefroy, citant des vers de notre n° XXIV, en fait l'œuvre tantôt de Thibaut de Champagne (I), tantôt de Gillebert de Berneville '. D'autres (notamment de Coussemaker, édition (ÏAdan de le Haie, p. xix) ont supposé que le spirituel auteur de la Feuillée avait peut-être écrit quelques-unes des satires de notre recueil. Le contraire est évident. Ce trouvère avait été chassé de la ville" avec ceux-là mêmes que nos pamphlets attaquent ; on en doit conclure que, s'il était entré dans la lutte, c'eût été pour les défendre. Observons, en effet, que nos textes prennent à partie les plus riches bourgeois, les Nazart, les Pouchin, les Amion, les Esturion, les Louchart, c'est-à-dire ceux dont la générosité s'étendait sans cesse sur les poètes. Aussi les trouve-t-on loués et célébrés dans les envois de maintes chansons. Qu'en faut-il inférer sinon que les personnages anonymes qui travaillèrent à cette œuvre maligne furent ou bien des artistes de second ordre, qui ne participaient point aux largesses des banquiers opulents, ou bien des ennemis personnels de ces mêmes marchands, des confrères moins fortunés et jaloux qui, sans exercer la profession de littérateurs, prirent la plume, sous l'empire des circonstances, par rancune, par envie ou, si l'on veut, par un sentiment de justice ^ ?

I. Voyez aux mots Brionel, Manel, Griesche, Gamplension (sic). ~ Par une méprise plus bizarre, M. Godefroy attribue quelques vers de I à une chanson sur la prise de Namur. L'explication de cette erreur est dans le fait que cette dernière chainson suit notre n« I dans le recueil de Bartsch et Horning.

a. Peut-être pourrait-on asseoir quelques conjectures, assez peu solides, jcravouc,

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Il n'est pas beaucoup plus aisé de fixer avec précision la date de ces productions. Il su£Bt, en réalité, de parcourir V Index des noms propres pour acquérir, à cet égard, une certitude : nos textes ne sont ni antérieurs à ia48, ni postérieurs à 1280. Mais, cette période une fois déterminée, on se voit dans Timpossibilité presque absolue de fournir des indications plus nettes. Quelques poésies cependant semblent souffrir une attribution assez rigoureuse. Les n** II, III, XIII et XXIV, dont le sujet est unique (voir plus bas), doivent, selon nous, être rapportés à Tannée 1269'. La pièce XVIII fait allusion à des événements qui nous indiquent la date de 1248 ou 1249. (Voir l'Index des noms propres, au mot Apostoile.) La XIX% où il est question (v. 8) d'une guerre qui désole l'Angleterre, ne peut se placer qu'entre i258 et 1265 (guerre des barons). La XIV% qui relate la mort d'Adam de Vimi, survenue en 1268, est évidemment fort voisine de

sur des ressemblances de pensées, d'imagées ou d'expressions dont il n*est pas inutile du moins de relever les plus frappantes.

La pièce VII roule tout entière sur les mariages mal assortis ; les vers 58-64 de X sont relatifs au même sujet (voy. encore XYI, 43) ; cf. d'autre part :

s VII, 59 : Que a Paris et a Biauvais.

( XX, 78 : Mais a Paris et a Biauvais.

)-es pièces VII et XXI font l'une et l'autre l'éloge de la médiocrité ; cf :

I) VII, 61 : Il n'est déduis fors soufissance.

ï XXI, 4o: N'est nus déduis fors soufissance.

Ces deux pièces accusent la même maladresse dans les transitions :

s VII, 82: D'une autre cose ai entendu.

{ XXI, 4i : Or voel parler d'autre manière.

Les pièces VII, X, XX, XXI pourraient donc être attribuées au même auteur.

Des ressemblances analogues se trouvent entre VIII, IX, XVI ; cf :

VIII, 32, et IX, 4 : Quant 11 hom passe muison.

( VIII, i4a : Qu'il puist despendre et espargnier.

( IX, 3o : De bel despendre et d'espargnier.

C VIII, 128 : Que j'oï dire et tesmoignier.

( XVI, 187 : Et s'oï dire et tesmoignier.

Il y en a d'autres enfin, entre XII, XV, XVII, XVIII, XIX, XXII, XXIV. — XII et XV sont pour ainsi dire signées : l'auteur s'y donne le titre comiquement pompeux de saint ; il est sans doute identique au merveilleas de XIX (v. 3). Le symbole du moulin, sur lequel est construite toute la pièce XXII, se trouve aussi dans XYII (v. 60) ; celui de la laine volée, qui défraie en grande partie XIX, est repris dans XXIV (v. 102); la confrérie des Audouins (XVII) n'est pas inconnue à XVIII (v. 161). Voici enfin des ressemblances de mots :

XII, 89 et XVII, 43 : Je proverai, ki kel desdie,

XVII, 95, et XXIV. 128 : Si m'ait Diex, il m'est aviere.

Dans XVIII, 122, un personnage compte les carreaux d'une tour; dans XXII, 142, un autre compte les feuilles d'un bois. A. J.

X. C'est là du moins ce que nous tenterons d'établir dans une étude sur Adan de le Haie qui doit paraître prochainement.

cette date. De même, notre n® IV ne saurait être placé avant iâ68, puisque Mahiu Wion, de la mort duquel on nous entretient, était, à cette époque, déjà décédé. Mais on comprend que les vers moraux, vides de toute indication biographique, échappent par là même aux approximations de ce genre. Il n'y a point de témérité à les placer entre 1248 et 1280, mais nous ne croyons point que l'on puisse préciser davantage.

En conséquence, nous n'avons point songé, dans cette étude, à classer les poésies par noms d'auteurs ou selon l'ordre chronologique, et nous avons jugé plus naturel de les ranger suivant les sujets qu'elles traitent. La tâche n'était point ardue, et nous allons distinguer: les pièces morales (IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XX, XXI); — les pièces à la fois morales et satiriques (XIV, XVI); — les pièces satiriques (I, II, III, XIII, XV, XVII, XVIII, XIX, XXII, XXIII, XXIV).

III. Pièges morales. — Elles développent des lieux communs chers aux écrivains du Moyen-Age. Quelques-unes cependant avaient, pour la ville d'Arras, une portée particulière et blâment certains défauts fort communs dans cette cité.

Passons rapidement sur une ou deux productions misérables, qui sont au-dessous de toute critique. Quoi de plus plat, de plus vide et de plus grossier que la XP pièce, heureusement très courte, où l'on expose, en lamentables vers, cette idée, naïve à force d'être vraie, que la vertu demeure stérile lorsque les bonnes œuvres ne l'escortent pas « ?

Nous n'insisterons pas non plus sur le IV* morceau. Il est constitué par deux développements que rien ne relie — et comment les eût-on reliés? — l'un sur l'amour qui n'a qu'un temps, l'autre sur la mort ((soutillable» qui vous surprend, lorsqu'on songe le moins à elle, et qui vous prive à jamais des richesses acquises. Fuyant la peine de penser et désireux de rimer quand même, l'auteur s'est avisé de versifier des maximes qui, de son temps, étaient déjà vieilles. Le Moyen-Age n'a que trop usé de ce procédé commode ;

I . C'est une simple paraphrase du mot de TÊcriture : « Fides sine operibug moriua est. » (Ep. Jac. II, ao, a6.)

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mais, chez quelques trouvères, le mérite de la forme et le choix des détails relèvent du moins la déplorable banalité du fond. C'est ce qui se produit dans notre texte même, où cette grave question de l'amour et du mariage a été traitée deux fois encore, mais avec plus de bonheur. — La pièce VU recommande des unions bien assorties: Que la jeune fille n'accepte pas un « malostru viellart » ; la sagesse veut qu'un homme âgé choisisse une «vielle roulant », et celle-ci un époux « croUant». Si la jouvencelle ne recherche pas le jouvenceau, elle risque de passer une misérable existence, car « de maltalent ses cuers li art»'. — Le n<^ X traite un sujet analogue, mais il est présenté d'une manière assez originale, Le trouvère commence par constater que Dieu assigne aux hommes, pour chaque année, des maladies et des calamités spéciales. Tantôt les pommes et les poires manquent, tantôt le blé monte à un tel prix que les pauvres meurent de faim; parfois l'épidémie s'attaque aux gens, parfois ce sont les animaux qui périssent; après un froid insupportable, survient une chaleur qui désole les personnes grasses. Mais la période actuelle est marquée, dit le poète, par un fléau d'un autre genre. C'est la trahison qui règne à présent avec la rapacité. On ne se marie plus que pour de l'argent et, de la sorte, la gent est honnie, les bonnes cités sont détruites.

Nous rattacherons à ces réflexions les conseils que l'un de nos auteurs (voyez n"" XII) a longuement donnés aux femmes soucieuses du bon ordre et de la paix du ménage. Une épouse chaste ne doit point se parer comme Test un cheval que l'on mène vendre, et. si véritablement elle s'oflre aux acheteurs, il sera bon que l'évêque ou le bailli lui enjoigne de porter trois brins de paille au toupet. Quoi de plus dangereux que ces eflrontées qui s'en vont « cembillant de l'oel )), la tète chargée de tresses parmi lesquelles « il en i a d'empruntées » ? Pourquoi plaquer sur ses cheveux tant d'or et tant d'argent « que la gent en devient ivre » ? Une telle con duite pousse le prochain à faillir, et la femme qui se pare ainsi ressemble à quelqu'un qui creuserait un trou devant son huis pour faire choir les passants inofibnsifs. Assurément

I. Cette pièce a une portée plus générale : nous en dirons encore un moi en traitant la question des avares.

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de semblables avis ont été mille fois répétés au Moyen-Âge, et ce Chastoiement des dames ne contient, au fond, rien de nouveau; mais le style a de l'intérêt, les images ne paraissent point trop convenues, et si Fidée reste banale, elle est mise en œuvre avec une verve qui mérite d'être louée.

Nous avons dit que certains discours moraux contenus dans notre recueil s'attaquaient à des vices qui sévissaient dans Arras plus encore que partout ailleurs. De ce nombre était l'avarice sous ses deux formes : soif d'acquérir et désir de conserver. La capitale de l'Artois, renommée pour ses industries florissantes, nourrissait une population de commerçants avides. D'autre part, une légion d'hommes d'afiaires déguisait sous l'euphémisme de change (entendez banque) les opérations usuraires dont s'enrichissait la cité. Les écrivains, qui se piquaient d'aimer la vertu et qui ne subsistaient, d'ailleurs, que de la générosité des financiers, étaient donc poussés à déblatérer, lorsque leur bourse était vide, contre la cupidité de leurs contemporains, à leur prouver par des vers sentencieux, par des arguments dignes de M. Josse, l'orfèvre, qu'un bourgeois opulent doit être large et beau donneur. Il ne faut se faire aucune illusion sur le désintéressement de ces maximes qui abondent en notre recueil. — Pièce VI : Les négociants qui s'en vont « costiant l'usure)) prennent le droit chemin de l'enfer. En vain ils amassent les écus; la mort les guette, et, lorsque la dernière heure a sonné, l'avare ne tire aucun secours des biens qu'il avait acquis. Le diable saisit sa proie. Semblable au pourceau « qui tout agrape », il happe brutalement les plus fortunés, les entraîne, pleins de détresse, dans ce lieu d'ombre éternelle et de désesjioir d'où l'on ne sort point. Tel est aussi le sentiment exprimé dans les dernières strophes de la pièce IV. Mais si la cupidité nous prive de la « permanablc joie n, nous procure-t-elle du moins quelque satisfaction dans cette' vie éphémère ? Nos moralistes a£Qrment que non. Une opulence excessive ne va point sans inquiétude et sans angoisse (n* VII). Le bourgeois tout cousu d'or ne connaît point la tranquillité : En lui n'a ne soûlas ne ris. Le financier de La Fontaine n'entend point un chat qu'il ne s'imagine avoir chez lui des voleurs. De même, le banquier d' Arras, réveillé par une souris «qui furkelle en ses carbons»,

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tremble pour son coflfre-forl. Parle-t-on d'une taille nouvelle? Il frémit. Si Ton crie au feu, il imagine aussitôt la perte de sa manandie. Heureux donc l'avare qui rentre à temps dans le chemin de la sagesse, qui n'attend point la fin de son existence pour se réconcilier avec le ciel I Au lieu de réduire ses frères « au pain menu », il agira prudemment en désarmant, par Texercice de la charité, les rigueurs de la justice divine (n° IX).

Recommander l'aumône, dire aux hommes : « soyez généreux I » c'est encore un moyen de flétrir la cupidité, et ce moyen, nos poètes ne l'ont point négligé. Ils ont pensé que, par des exemples touchants, ils communiqueraient à leurs contemporains le goût de la libéralité. En conséquence, Le Camus d'Arras (n** XX) nous raconte l'histoire du marquis de Montferrat récompensant un chevalier de Normandie qui s'était permis de lui faire la leçon sur le sujet qui nous occupe. La théorie que le trouvère met dans la bouche de son personnage ne manque ni d'esprit ni de délicatesse. Celui, dit-il, qui n'obtient un présent qu'après l'avoir sollicité, achète, en réalité, l'avantage qu'il reçoit, car demander est chose pénible, demander force l'homme à s'humilier. Cette dure nécessité couvre de rougeur la face de celui qui s'y voit contraint et lui cause « une grande angoisse». Le Camus, plus ombrageux sans doute . que ses confrères, montre, dans cette œuvre, une susceptibilité fort louable et qui le distingue nettement des Rutebœuf et des Colin Muset, ces quémandeurs effrontés.

La pièce XXI nous offre un autre exemple de charité, mais bien banal et moins remarquable. Il s'agit d'un enfant qui vient d'apprendre que l'un des compagnons de son âge court le risque de mourir de faim, tant sa famille est misérable! Ému de compassion, il s'adresse à son père et celui-ci, dont le cœur est tendre, soulage le pauvre ménage et l'arrache, par de larges dons, au plus horrible trépas I. Générosité bien noble, conclut le poète, mais bien rare aussi I Les chrétiens de son temps en usaient,

t. Cette pièce relate une coutume que nous n'avons point vue ailleurs. Les nécessiteux, à qui nul espoir de salut n'était laissé, se résolvaient à clore. Ils s'enfermaient chez eux, et, souffrant les tortures de la faim, ils n'attendaient plus que de la mort la guérison de leurs maux. De la sorte) remarque naïvement notre auteur, ils périssaient « trestout vif »i

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prétend-il, tout autrement. S'ils avaient des parents pauvres, ils les envoyaient à l'hôpital. Les grands bourgeois mangeaient à portes closes, seuls avec leur maisnie, en égoïstes. Quant aux mendiants, ils se morfondaient sur le seuil. Les Juifs mêmes sont plus charitables : ils secourent jusqu'à trois fois les membres déshérités de leur famille et « en çou est moût bone lor fois ». Cette réflexion, digne d'être notée, suppose chez l'écrivain qui l'émet une certaine liberté de pensée et de laligage.

Nous ne pouvons joindre à aucun des groupes précédents les deux pièces purement morales que nous avons encore à examiner. Elles demandent à être considérées à part, car les deux sujets qu'elles traitent diffèrent complètement de ceux que nous avons exposés.

Le n" VIII renferme une critique des envieux ou, plus exactement, des médisants. On devine, en lisant ce morceau, ce que devaient être les conversations quotidiennes en ces villes fermées, où la population, resserrée par les remparts, se pressait sur un étroit espace. Gomme on lisait peu, qu'on ne voyageait guère, que les distractions n'abondaient pas, on n'avait point d'autre ressource pour occuper son temps et exercer son esprit que de surveiller les voisins, prêtant à leurs moindres actes des intentions coupables ou ridicules. On alimentait la conversation — ce temps, après tout, est-il si loin du nôtre? — en se plaignant du marchand de vin qui se servait de fausses mesures, du boulanger qui pétrissait un pain détestable, du poissonnier qui débitait un poisson tellement gâté qu'on risquait, en le mangeant, de manger la mort! Et nul n'échappait à la censure. Un homme avait-il de l'argent? On le déclarait voleur. Une femme s'habillait-elle avec recherche? On la montrait au doigt, proclamant le malheur de son mari. Celle qui hahtait l'église n'avait pas non plus à espérer l'indulgence. « Je connais bien son père en Dieu! » insinuait un railleur. Et les langues de trotter ! Ce tableau assez vivant que le trouvère nous présente, et dont l'exactitude ne saurait être mise en doute, ne laisse pas de nous instruire. Il nous explique comment le genre satirique s'est développé à Arras, inventé non par les littérateurs, mais par le public luimême. En effet, toutes les poésies mordantes que nous passerons en fevue plus loin ne diffèrent aucunement des

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bavardages, voire même des cancans que Ton colportait d'mie maison à l'autre. Beaucoup de ces médisances tombaient, au bout de peu de jours, dans l'oubli; certaines, que l'on jugeait plus curieuses, recevaient d'un poète du quartier la forme d'un dit et se perpétuaient de la sorte.

Nous avons gardé pour la fin de ce paragraphe l'œuvre qui, selon nous, mérite le plus l'attention (n" V). Cette peinture vive et spirituelle des mœurs des buveurs honore son auteur, Jehan Auris, à qui ne manqué ni la finesse de l'observation, ni la raillerie douce et voilée, ni même, chose plus rare et bien précieuse, le sens du réel. C'est une scène amusante et très vivante que celle où nous voyons, assemblés à la taverne, de bons ivrognes arrivés de pays différents. Us ne se connaissent pas, mais, dès qu'ils ont vidé quelques pots, une mutuelle sympathie les rapproche. Ils ne tardent point, dans les fraternels épanchements de l'ivresse, à découvrir des liens étroits qui les unissent. « D'où êtesvous? — De Saint-Pol. — Moi aussi! — Comment s'appelle votre père? — Sire Constans. — Eh! nous sommes cousins! — Est-il possible? — Cousins germains, je vous jure. » Alors ils s'entr'acolent, ils pleurent d'émotion, ravis d'avoir, sans y songer, rencontré un proche parent. Mais cette joie dure peu. Voici qu'une querelle s'élève, « et vos défiait tout le parage ». Les deux cousins tirent l'épée; l'hôte accourt éperdu, désolé de la «noise», dont il redoute les conséquences. Afin de calmer les combattants, il leur parle de la police, du bailli, un homme terrible et qui ne plaisante pas. On se réconcilie par crainte du magistrat. Le vin, conclut Jehan Auris, nous pousse à commettre bien des fautes; mais notre trouvère a la morale souriante, l'indulgence facile : il avoue donc que si, bien des fois, on s'est repenti d'avoir trop bu, il est tel marché, signé dans l'ivresse, dont on a lieu de se féliciter et qui réjouit l'âme des prudhommes.

Exception faite pour cette pièce V, les vers moraux de notre recueil n'offrent, comme on l'aura constaté par nos brèves analyses, que bien peu de finesse et d'originalité. Notons, toutefois, que ces œuvres ne sont pas inférieures aux autres productions du Moyen-Age sur de semblables sujets. On y découvre les mêmes qualités : quelques détails heureux, quelques peintures vraies, de l'ingéniosité et

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même, au milieu de rebutantes grossièretés, comme une teinte de délicatesse (p. XX). Mais il ne faut rien exiger de plus, et peut-être même serait-il injuste de reprocher à nos moralistes artésiens leurs vers de mirliton, la désolante banalité de leurs truismes. S'ils ont décoré du nom glorieux de poésie leur plate prose rimée, s'ils ont cru que les sentences de vieille femme clouées par eux bout à bout exprimaient en sa perfection toute la sagesse humaine, est-ce leur faute ou celle de leurs contemporains, à qui sufBsaient semblables vers, semblables maximes P On se le dissimulerait en vain : les œuvres morales du Moyen-Age étaient frappées de stérilité, condamnées à rester médiocres. Les hommes de ce temps avaient sans doute plus de sensibilité que de réflexion, une âme aussi moins complexe que la nôtre. Et puis toute discussion sur la conduite de la vie leur paraissait superflue; ils considéraient la prudence humaine comme un luxe de l'esprit, luxe, inutile et même dangereux dont leur foi solide les dispensait. N'avaient-ils pas les conseils de Dieu même, la Parole sainte à laquelle on ne pouvait, sans orgueil ou sans folie, rien ajouter ni rien retrancher? Tranquilles du côté du ciel, ayant appris dans les Évangiles comment on devait vivre pour le gagner, les Français du xm® siècle se sont donc inquiétés surtout, en composant leurs poésies, des choses de ce bas monde, des menus faits de l'existence, et leurs soucis matériels, leurs préoccupations quotidiennes ont fourni la matière de leurs travaux. De là cet esprit de satire qui se remarque chez eux et qui constitue, à n'en pas douter, leur principal mérite littéraire. Une curiosité toujours en éveil, beaucoup de loisirs pour s'enquérir des actions d'autrui, un goût naturel de dénigre^ ment et de parodie poussaient les poètes à se railler de leur prochain, et, comme les hautes questions ne les sollicitaient guère, ils employaient à la peinture ou, plus exactement, à la caricature de leurs concitoyens tout le talent qui leur avait été départi. La supériorié de nos aïeux dans ce genre sera très amplement prouvée par l'examen des morceaux satiriques de notre recueil, que nous allons maintenant analyser.

IV. Pièges a la fois morales et satiriques. — Nous clas^ sons à part et sous ce titre des œuvres qui contiennent

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des noms et des faits relatés avec une malveillance évidente, mais aussi avec la préoccupation d'en tirer un enseignement. Que l'on parcoure la pièce XIV et Ton s'apercevra de cette double intention. Comparer la richesse à la « pelote » que les joueurs se jettent et qui passe successivement par tant de mains, afSrmer que les gros héritages se transmettent d'une famille à l'autre avec une rapidité si grande que nul ne les retient longtemps, ce sont assurément là des maximes destinées à l'édification des lecteurs. Mais prouver leur exactitude en citant l'exemple des avares depuis peu décédés, dont les trésors, comme la balle que des jeunes gens se lancent, ont maintes fois déjà changé de maître, cela constitue la satire. Et puis, le versificateur ne s'est pas borné à mentionner simplement ceux d'entre les riches de la ville qui ont payé tribut à la mort. Quelques mots insinuants témoignent du mépris qu'il leur a voué. Lorsque, par exemple, il vient de nommer Adam de Vimi, dont le trépas était récent, il n'oublie point de nous dire que personne ne priera pour lui, et cette constatation maligne amène une conclusion plus acerbe encore, mais qui revêt la forme d'un bon conseil : « Rendons nos torts » de notre vivant, afin d'éviter les griffes de l'ennemi.

Plus longue, plus diffuse, moins uniforme et moins bien composée, la XVP pièce présente aussi ce même caractère, mais ici la moralité ne se dégage pas de la satire : le procédé est. beaucoup plus naïf. L'écrivain débute par de sages réflexions et finit par de grosses malices, sans se soucier de la cohésion. Il commence par recommander aux ménestrels non seulement la tenue, mais encore" la sincérité. D'après lui — et sa doctrine l'honore, à supposer qu'il l'ait pratiquée — un poète, soucieux de ses devoirs, ne flatte jamais les puissants lorsqu'ils se conduisent mal. Honte à ceux dont la muse complaisante se vend aux scélérats de marque afin d'obtenir d'eux soit des robes, soit de l'argent! Donner aux mauvais de grands coups, tâcher de les amener à se reconnaître, telle est la mission du trouvère. S'il se propose de la remplir et d'exercer sa verve, il lui suflBra de regarder autour de lui pour découvrir des gens sur qui répandre cette parole de vérité. Nous vivons, assure le satirique, en un temps où le vice fleurit. Que de mariages brisés! Que de chevaliers félons ! Les seigneurs (et voici la seconde partie de

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l'œuvre), les seigneurs ne respectent rien : mauvais payeurs, âmes déloyales, ils usurpent la réputation d'hommes généreux et «gentils»; au fond, ils ne valent pas mieux que les vilains, car « nus n'est vilains se de cuer non ». Après ces considérations générales et qui ne révèlent aucunement la patrie de Fauteur, se lit une critique plus particulière et qui vise spécialement les nobles d'Arras. Ils se sont entendus pour fabriquer un moulin de vent. Suit une longue énumération des personnages qui ont collaboré à la construction de l'édifice. Que signifie ce moulin de vent? Pour l'expliquer, rappelons que, dans la langue des écrivains de l'Artois, le vent, à cause de sa légèreté et de ses brusques et rapides sautes, est l'un des symboles de la fourberie: il représente les caractères insaisissables et muables comme lui, les individus dont la parole est ondoyante et diverse. On remarquera que le vice le plus souvent flétri dans nos pièces est la tromperie, le mensonge. Pour exprimer cette idée en évitant les répétitions, nos versificateurs empruntent au langage populaire un nombre infini d'images, de métaphores et d'aUégories. (Voyez VIndex des noms propres, au mot Mentenai.) Mais c'est au vent, de préférence, qu'ils comparent la déloyauté, d'où l'idée d'appeler un moulin à vent une association d'hommes sans foi. Nous venons de montrer cette plaisante assimilation dans la XVP poésie, qui se rattachait encore aux œuvres morales; nous allons maintenant la retrouver, mieux développée, plus complète, dans l'un de ces morceaux purement satiriques qui sollicitent à leur tour notre attention.

V. — Pièces satiriques — Commençons {n9 XXII) par le moulin à vent que Laurent Wagon prétend élever. Il ne sera point d'une architecture banale, car le futur propriétaire se propose de n'employer à cette construction que des matériaux de choix. Lesquels? — Des trompeurs ; entendez, non point de ces humbles fourbes sans audace ni réputation, mais des fripons de haute volée, gens a pleins de trufiTe, forz menteeurs ». Quant à ceux qui ont de l'honnêteté — vade rétro! — qu'ils ne s'avisent pas de venir moudre en ce lieu. Il faut des titres, il faut être inscrit sur la liste glorieuse des cuivers habiles à décevoir le siècle. Donc, Estèvenes de Monchi tournera la meule. Il souflDe en bise,

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' celui-làj: lorsque je me trouve près de lui, dit le trouvère, «je muir de froît ». Pierron de Baudimont jouera le rôle de « clapète », Willaume as Paus — « n'a si menteur dusk'en Calabre » — remplacera l'arbre de la roue. A la place des ailes, on mettra Sawales Durpains et Simon Faveriaus. Un parent de ce dernier, planté tout au sommet de la machine, servira de girouette. Cet ofBce lui convient à miracle, car il n'a point son égal pour tendre le musel et suivre le vent. J'en passe et beaucoup. Ces quelques exemples sufBsent; ils nous renseignent sur la nature de la pièce et même sur son mérite. A ne considérer que le détail, on note, dans cette critique, bien des endroits à louer; plusieurs sont acerbes et non pas grossiers, chose assez rare au Moyen- Age. La malignité revêt ici un certain caractère de bonne humeur, et l'écrivain conduit son allégorie difficile avec une remarquable dextérité. Il a des expressions heureuses, des rencontres de mots, des sous-entendus piquants, grâce auxquels on ne perd jamais de vue ce dessein hardi, curieux, bizarre, qui [consiste à parler moulin pour faire comprendre fourberie.

Mais, quel que soit l'intérêt de la mise en œuvre, c'est à coup sûr l'idée même de ces vers symboliques qui mérite davantage de nous attacher. Insistons un peu sur ce point, car, à cet égard, presque toutes nos poésies satiriques se ressemblent. Il suffit de les parcourir et de les comparer pour deviner comment elles furent d'abord conçues, puis composées. Un habitant d'Arras — bourgeois ou ménestrel, il n'importe — éprouvait le besoin de médire d'un certain nombre de ses concitoyens. Mais il comprenait aisément — ce qui témoigne chez lui d'un sens artistique assez éveillé — qu'il ne devait pas se contenter de dresser en vers le catalogue de ses ennemis en accolant à leurs noms quelques paroles de réprobation. Il [cherchait donc à les grouper, et se préoccupait d'avoir un cadre où pussent entrer tous ensemble ceux qu'il prétendait railler ou flétrir. L'allégorie du moulin trahit ce souci d'unité. Mais ce souci, l'examen de nos autres pièces va nous prouver qu'il était constant et que nos mordants écrivains ne s'inquiétaient pas seulement de tourner leurs contemporains en ridicule; ils tenaient à inventer une histoire, à créer une fiction qui donnât à leurs attaques une raison de se produire, et

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comme ils désignaient en peu de vers un grand nombre de personnages, leur goût ou leur instinct les avertissait que, faute d'un lien pour rassembler les traits épars de leurs satires, ils changeraient en une sèche et froide énumération ce qui devait être une œuvre d'art.

Nous avons parlé d'inventer des histoires. N'avait-il donc point d'imagination celui qui, voulant nous entretenir des membres du Puy, conçut l'idée, bien étrange assurément, bien folle aussi, mais cependant piquante, d'une descente en la cité d'Arras du Bon Dieu malade et cherchant de la distraction? N'est-ce point là un scénario qui eût fourni, traité par un dramaturge habile, maintes situations amusantes, et les thèmes de nos revues valent-ils généralement beaucoup mieux ? Nous n'insisterons point sur ces strophes si souvent citées. On observera seulement que, si bien des trouvères y sont jugés en termes blessants, l'impression qui se dégage de l'ensemble est favorable et au Puy et à la ville d'Arras tout entière. Plein d'un patriotique orgueil, l'écrivain se réjouit évidemment de compter au nombre de ces beaux esprits qui font de la capitale artésienne l'école des gens de lettres.

Maintenant, voici deux satires semblables aux précédentes en ce sens que leurs auteurs se sont inquiétés aussi de trouver un cadre, mais différentes par la nouveauté de ce cadre même. Ici, pour grouper les personnages, on s'est avisé de les supposer confrères d'une association, d'une carité de fantaisie. Il s'agit d'abord (n® XV) de la carité saint Oison. Le nom du bienheureux qui protège cette corporation su£Bt à nous renseigner sur le caractère des confrères. Ce sont les pauvres de sens qui défileront devant nos yeux, et longue en sera la liste. Puis, comme il faut être complet, notre poète nous entretiendra d'une réunion de même espèce, mais, cette fois, composée de femmes. Bien entendu, ce n'est plus saint Oison qui préside, car jamais nos aïeux ne reprochèrent aux femmes de manquer d'esprit; ils les accusent, au contraire, d'en avoir beaucoup trop. Aussi les personnes de l'autre sexe dont les noms sont inscrits ici semblent- elles avoir brillé plutôt par une condamnable finesse que par la pudeur ou Taménité. Leurs maris, que l'on mentionne à côté d'elles, font piteuse mine dans le ménage : à n'en pas douter, ils ne partageaient point le

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bonheur du charbonnier qui est, dit-on, maître chez lui, et pour bien des bourgeois d'Arras il n'était point vrai que la toute-puissance se trouvât du côté de la barbe.

Les époux soumis et qui se laissaient conduire par le nez étaient, paraît-il, légion. C'est pourquoi Ton supposa malicieusement qu'ils avaient, comme leurs peu tendres moitiés, mais non dans la même intention, fondé, eux aussi, une carité, la carité des Audouins {n9 XVII). Les statuts de cette plaisante confrérie sont rédigés avec beaucoup de verve et d'agrément, et ce morceau a sa place marquée, dans l'ancienne littérature, entre les Quinze joy es de mariage et la farce du Cuvier. Ainsi que le bonasse Jaquinot, un Audouin soucieux de ses devoirs, « aidera la buée à tordre » ; tandis que sa dame se réjouira le cœur en avalant de bon vin, lui, par économie, il boira a un grand trait de boulie » . Lorsque sa femme voudra se rendre à la messe, il marchera devant elle, portant le psautier, et, dans la maison, il ne parlera qu'à voix basse... ou recevra sur la tête la cuillère à pot. Madame a-t-elle ses vapeurs? Monsieur se charge de la frictionner doucement. Si, par malheur, elle ne guérit pas, il élèvera vers le ciel des mains suppliantes et promettra, tout en pleurs, de partir en pèlerinage. L'ébauche est imparfaite, mais quelques traits sont gravés d'une main vigoureuse et déjà experte. Ainsi se forme le type éternel du mari faible et ridicule, qui ne sortira plus de la scène comique jusqu'à ce que Molière, par un coup de génie, en ait tracé, dans son Chrysale, le modèle achevé et, conséquemment, presque immuable.

Ce qui distingue notre satire artésienne, c'est qu'elle est écrite pour une seule ville, voire pour un seul quartier. Les statuts des Audouins nous arrachent bien un sourire et nous louons là quelques qualités d'observation. Néanmoins, presque tout le sel de ces vers est perdu pour nous, et si l'on prétendait juger exactement la valeur de la pièce, il conviendrait de se transporter par l'imagination au milieu des bourgeois d'Arras assistant à la lecture d'une semblable poésie. Ce qui nous laisse aujourd'hui le plus froid était précisément ce qui les passionnait davantage, et ce vivant commentaire du texte — nous voulons dire les noms propres — excitait chez les auditeurs du xiii* siècle une débordante gaîté dont nous ne saurions prendre notre part. Cette remarque s'applique à notre recueil entier. Avouons

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qu'il ne renferme aucun de ces ouvrages qu'un génie puissant crée pour réternité en les dotant non point seulement d'une durée, mais d'une jeunesse sans fin : nos petits poèmes sont autrement modestes, et toute prétention trop haute leur est défendue. Mais gardons-nous aussi de les juger d'après le goût de lecteurs pour qui ils ne furent point faits, et, si nous tenons à leur rendre équitablement ce qui leur est dû, replaçons-les dans le centre qui les vit naître et figuronsnous vivre au xiii** siècle, entre les murailles d'Arras.

Maintenant que nous avons examiné ces satires, composées d'après un thème de fantaisie et reposant sur une fiction, nous envisagerons un autre groupe dont l'intérêt historique est beaucoup plus grand. Ici l'écrivain n'a point cherché le sujet, et l'on dirait volontiers que le sujet a cherché l'écrivain. Celui-ci s'est, en effet, contenté d'exprimer son opinion sur des événements réels, et ce sont les circonstances qui lui ont fourni des occasions de rimer. Les œuvres dont nous allons parler ressemblent donc assez à des chroniques en vers, — chroniques locales, bien entendu.

Nous passerons rapidement sur le n® XVIII. Il est nettement divisé en deux parties : i^ l'Église permet désormais le mariage « en tierc », ce qui désigne un certain degré de parenté que nous ne savons préciser; 2** le Pape ordonne que tous les célibataires de quarante ans et au-dessus devront ou bien se marier dans l'année, ou bien se rendre à l'armée que le saint-siège a levée contre l'empereui brefs ont-ils jamais été donnés? Nous l'ignorons. Le pr( ne suppose rien que de vraisemblable. Le second é en notre esprit bien des doutes. Quoi qu'il en soit, d'ail! on devine que le trouvère tenait seulement à couvr ridicule certains ménages que la juridiction ecclésias avait séparés ou contre lesquels elle eût dû sévir. L' moitié de ce poème attaque à la fois les vieux garço ceux d'entre les bourgeois qui contractaient par intéré unions comiques et mal assorties.

La pièce XIX reste pour nous plus obscure encor ménestrel raconte qu'il arrive d'Angleterre; sa tant chargé de se présenter à plusieurs habitants d'Arras à trois ans auparavant, elle avait vendu quatorze sa< laine. Les acheteurs lui refusent le paiement de cette del notre texte énumère les noms de ces débiteurs indélicat

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comprend aisément que la laine fîgm*e ici des sommes d'argent; que certains personnages ont été tondus; que d'autres — ceux-là sont désignés — ont commis de hardies rapines. Il semble, en résumé, qu'une société financière se soit livrée à une honteuse manœuvre dont elle aurait tiré de beaux profits. Mais expliquer la nature de l'opération, mentionner le nom des victimes, préciser la date du vol et du procès, voilà ce qu'il nous faut renoncer à faire. Au surplus, des querelles de ce genre se produisaient très fréquemment en cette cité de négociants et d'usuriers. Pour ce peuple âpre au gain et qui prétendait gagner toujours et ne jamais payer, mille occasions naissaient — surtout les impôts et les tailles — de chicaner les receveurs et les trésoriers, d'induire le fisc en erreur, d'avoir enfin maille à partir avec la justice.

Cette considération nous amène à étudier en bloc quatre autres pièces de notre recueil (II, III, XIII, XXIV) qui dépassent en intérêt tout le reste de la collection et méritent au premier chef l'estime et l'attention de la critique ^ Il s'agit d'une contribution mal répartie et mal acquittée qui causa beaucoup de scandale et se termina par le procès de tous les coupables que l'on punit soit de l'amende, soit de l'exil.

Il nous faut, pour l'intelligence de ces poèmes, donner ici quelques brèves indications sur l'administration financière d'Arras.

Le tonlieu, droit prélevé sur les différents marchés, subvenait en temps ordinaire aux dépenses prévues. Cet impôt pesait également sur l'ensemble du peuple. Mais si l'on se trouvait dans la nécessité de verser à l'improviste une grosse somme, si le comte ou le roi — ce fut précisément le cas lors de l'affaire qui nous occupe — exigeaient, pour leurs besoins, la levée d'une taille considérable, alors, comme le budget régulier de la commune ne fournissait aucune ressource supplémentaire, les habitants qui jouissaient des privilèges de bourgeoisie se voyaient contraints de payer. Les membres de cette classe de citoyens riches, constituée à la façon des symmories athéniennes, étaient taxés au prorata de leur fortune. Leur premier devoir, lorsque les

1. Sur la date probable de ces pièces, voyez plus haut $ II; pour plus de détails sur les circonstances qu'elles relatent, se reporter à notre prochaine étude sur Adan de le Haie.

seigneurs de la terre ou le prince régnant imposaient une aide, consistait donc à rédiger un brevet détaillant l'état de leurs richesses tant en immeubles qu'en espèces. En second lieu, ils déclaraient par un serment solennel que le contenu du brevet était exact et véritable. On apportait ensuite les brevets à Thôtel de ville, et les douze échevins avaient à fixer la quote-part de chaque contribuable proportionnellement à ses ressources, dûment établies par l'acte authentique et la formule sacramentelle. Les opérations de l'échevinage, contrôlées d'abord par l'assemblée de la Vmtaine, étaient enfin soumises à l'approbation de quelque personnage de marque — dans le cas présent, l'abbé de Saint-Yaast, — dont l'autorité donnait à la loyauté des taxés et des taxateurs une suprême garantie.

Malgré ce luxe de précautions, ce système à la fois naïf et compliqué ne présentait guère que des inconvénients et ouvrait la porte aux abus. Les difiTérents intéressés exerçaient la fraude en trois manières : i"" Les bourgeois remettaient de faux brevets, où ils diminuaient la valeur de leurs immeubles, n'avouaient pas la totalité de leurs rentes. Si leurs cofi&es renfermaient de bonne monnaie neuve, elle se métamorphosait, sur l'acte justificatif, en pièces anciennes et hors de cours. Quant au serment, ils le prêtaient d'un cœur léger : ce détail ne les embarrassait point. — 2"" Les échevins déchargeaient presque complètement leurs parents, amis et connaissances ; puis, comme il fallait pourtant atteindre le total fixé, ils grevaient les indifférents ou leurs ennemis, qui payaient pour eux et pour les autres. — 3"" Les membres de la Vintaine, mus par des considérations identiques, fermaient les yeux sur les iniquités qui servaient leurs calculs ou leurs yengeances et ne contrôlaient qu'à bon escient. En conséquence, aucune levée d'impôt ne pouvait se terminer autrement que par des récriminations, des querelles, des procès, des condamnations et, très souvent, le personnage respectable qui s'était chargé de la haute direction de l'affaire et de la dernière vérification, finissait, soit faiblesse, soit impuissance, par être gravement compromis. (Voyez Index des noms propres, au mot Abbé.) Mais ces manœuvres déloyales devinrent bientôt tellement ordinaires que ce ne fut plus que pour la forme que l'on exila les coupables ou qu'on les punit de la prison. Les bannis ne tardaient pas à rejoindre leurs foyers, les

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captifs (( faisaient leur paix » pour quelques écus, et la vie reprenait son train habituel jusqu'à la prochaine taille. (Voyez VIndex des noms propres, aux mots Jacques lo Cornu, Robert Crespins, Henri Nazart.) Comment en eût-il été autrement» puisque ni les seigneurs, ni même le roi n'avaient le moyen de se passer des usuriers?

Nous espérons que les éclaircissements qui précèdent aideront à Tintelligence de ce groupe de poésies. Ajoutons pourtant que Ton ne saurait bien les entendre, avant de s'être rendu compte de leur caractère commun : l'ironie. L'auteur ou plutôt les auteurs qui les composèrent ont tous usé de cette figure, en sorte que souvent il convient de comprendre juste le contraire de ce qu'ils expriment. Prétendent -ils, par exemple, qu'un bourgeois est tombé en pauvreté? Cela signifie qu'il feint la gêne sur son brevet, malgré sa réelle opulence. Soutiennent-ils que le roi défend à ses sujets la sincérité? Le simple bon sens indique ici que jamais interdiction de ce genre ne fut prononcée. Un citoyen est -il qualifié de « preudoms loiaus » ? Concluez qu'il s'agit d'un fripon. Parle -t- on de son «gentil cuer»? Il a commis quelque turpitude. Ainsi du reste. Point d'éloge, excepté celui de l'abbé, qui ne soit une antiphrase.

Cette ironie constitue le principal mérite littéraire de ces pièces et notamment de la XXIV*, la plus fine, la plus remarquable du groupe. On reprocherait volontiers aux autres, malgré leur réelle valeur, de la déclamation, du convenu, de la redondance, parfois de l'affectation. Mais cette dernière échappe à de pareilles critiques, et sa mordante précision, qualité si rare à cette époque, lui gagnera de légitimes éloges. Peut-être est-ce le seul morceau du recueil qui révèle un travail méthodique. Partout ailleurs les poètes ont donné libre cours à une fantaisie parfois heureuse, mais toujours désordonnée. Celle-là — notons-le bien — fut composée, nettement divisée en trois parties : un début ingénieux sans prolixité, sans sécheresse ; une énumération des bourgeois faussaires et parjures, chaque nom étant suivi de réflexions caustiques; une conclusion qui flétrit les échevins prévaricateurs et déplore le malheur de la cité. Ce sentiment patriotique est exprimé, du reste, dans les quatre satires concernant l'impôt. Visiblement fiers de leur pays natal, nos trouvères ne gémissent pas tant sur les

crimes de leurs compatriotes que sur le tort subi par la ville d'Arras, ruinée, disent-ils, et déshonorée, tandis qu'elle était jadis la parure et comme la reine et la fleur du monde. Pourquoi ne pas croire à la sincérité de cette plainte ? Dire que nos poètes ont écrit par amour de la vertu, qu'ils ont senti ces nobles transports d'indignation qu'excite dans les âmes austères le spectacle de la déloyauté, ce serait sans doute s'avancer beaucoup; mais il n'y a point de naïveté à supposer que les manœuvres honteuses des échevins et des marchands aient pu blesser profondément des hommes chez qui l'amour du clocher revêtait souvent la forme d'un culte.

Terminons cette étude sur les pièces satiriques en nous occupant de la XXIIP, que nous examinerons à part, vu qu'elle ne se laisse placer dans aucune des divisions que nous avons établies. Il ne semble pas, en effet, qu'on la doive rattacher aux poésies historiques. Elle traite, il est vrai, de la Prise de Neuville. Mais il ne s'agit point ici — du moins nous le pensons — d'un événement réel. Le poète voulait nous décrire une comique levée de boucliers, nous amuser par le récit d'un combat grotesque; il fallait bien qu'il dirigeât ses ridicules soldats contre un ennemi quelconque. 11 imagine donc un siège de Neuville, choisissant peut-être ce nom parce que vingt cités le portent, et qu'il n'en désigne aucune parce qu'il en désigne plusieurs. Si l'on objecte que certains vers parlent d'échevins k nommer, de bourgeois qui aspirent à cette magistrajture, nous répondrons que ces allusions sont trop fugitives et brèves, pour que l'on admette un instant qu'une querelle municipale soit le vrai sujet de la pièce. Nous la considérons donc comme une satire purement littéraire. Que prétendait -elle railler? D'abord le langage des Flamands, ce lourd patois dont, k coup sûr, les Artésiens s'amusaient en hommes qui se piquent de correction et recherchent l'élégance. Cette parodie fournissait une ample matière à de grossières équivoques, à de faciles calembours. L'écrivain se proposait ensuite de réjouir ses auditeurs par une piquante imitation des chansons de geste dont il imite fort heureusement la vers tion, le style, les formules. A plus d'un égard, la Pri NeuviUe se rapproche du fableau d'Audigier, bien plui cependant, bien plus gauche aussi, et ces deux ouvi

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attestent que, longtemps avant TArioste et Cervantes, les poèmes et les institutions de la chevalerie avaient été battus en brèche.

VI. Conclusion. — Telles sont nos vingt-quatre pièces artésiennes. Nous avons essayé d'en montrer l'exacte valeur, sans tomber dans cette illusion bien naturelle qui consiste à s'exagérer le mérite des textes que l'on publie. Comme on l'a vu, nous avons avoué la faiblesse des vers moraux contenus dans notre recueil : à quelques exceptions près, l'ensemble ne sort point de cette banalité pédantesque à laquelle ce genre paraissait alors condamné. La supériorité des satires ne saurait être contestée ; malgré bien des obscurités, des longueurs et des platitudes, elles demeurent tout à fait dignes d'être étudiées et, lorsqu'on les aura, par l'imagination, replacées dans leur temps et dans leur milieu, on ne leur refusera pas l'estime. Ajoutons maintenant une considération que le lecteur aura sûrement formulée avant nous et dont l'importance ne lui a point échappé : alors même que la valeur littéraire de nos textes serait moindre encore qu'elle ne l'est en réalité, ils resteraient cependant, à d'autres égards, très importants, très curieux. Sans insister sur l'intérêt qu'ils offrent pour ceux qui étudient la langue médiévale, il est, croyons-nous, permis d'affirmer que nul autre ouvrage de cette époque et de cette région ne jette autant de clarté sur l'histoire artésienne. Soit que l'on cherche des renseignements biographiques sur ces bourgeois riches qui ont protégé les poètes et qui furent chantés par jue l'on ait à s'enquérir des nombreux incidents 3 municipale sans cesse troublée par des querelles, s et des révoltes, soit enfin que l'on tienne à les mœurs de cette population si originale, les 3 nous publions donneront des indications aussi le précieuses. On comprend dès lors les services mt appelées à rendre. M. G. Paris a dit' que l'Arras au Moyen-Age restait encore à faire. Rien ai. Mais, dans l'état actuel de la science, faute de i et de précisions, une existence d'homme suffirait semblable tâche. Comment s'étonner alors si les

XX, i3g.

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meilleurs esprits hésitent et renoncent même? Peut-être, au contraire, que cette célèbre école de l'antique poésie n'attendra pas trop longtemps celui qui exposera ses doctrines en leur ensemble et qui nous instruira sur la biographie de tous les trouvères, enfants de cette cité fameuse, si des travaux modestes, éclairant quelques points de détail, suppriment, pour Thistorien à venir, une partie des recherches nécessaires et contribuent, grâce à des empiétements timides mais répétés, à la conquête complète de cette terre presque ignorée'.

Voilà pourquoi nous avons publié ces pièces : nous espérons que cette édition facilitera quelque peu l'étude des questions artésiennes, et nous n'avons pas d'autre ambition que d'apporter une pierre à l'édifice futur.

I. Nous apprenons au dernier moment que M. Frantz Funck-Brentano se propose de publier prochainement dlmportants documents sur Thistoire économique et administrative d'Arras au xiii* siècle.

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