‹ Chansons et fêtes du LaosChapitre 3 sur 4 · DU LAOS · texte numérisé non relu

DU LAOS

Le souvenir de Luang-prabang me paraît toujours inséparable des doux parfums de l’aréquier en fleurs, du jasmin et du tchampaka, pendant les belles nuits, lourdes mais étoilées du Laos, où, dans les rues ombragées par les palmiers à sucre et les cocotiers, le long des jardins palissadés, remplis d’oranges et de pommes cannelle, circulent, en chantant, les groupes amoureux de jeunes gens et de jeunes filles. De la natte,

où je m’efforçais de fermer l’œil, sous une moustiquaire, je percevais distinctement les échos de la rue. C’était parfois une phrase lentement scandée ; plus souvent, un long cri guttural, étrange, semblable à celui d’animaux inconnus, appelant leurs femelles au fond des forêts. Et voici que, dans une rue voisine, un groupe répondait à celui qui, le premier, avait secoué l’engourdissement de la ville, emplissant l’air de cette évocation saisissante, dont il semble impossible de perdre le souvenir, une fois que les sens en ont été pénétrés.

Je me souviens encore de la tombée du jour, par un crépuscule de mai, où, pour la première fois, mon oreille entendit ces bruits. Était-ce le temps de la pleine lune, ou bien l’astre des amours avait-il disparu ? Je l’ignore. Peut-être était-ce le huitième jour de la lune croissante ou décroissante ; car ce sont là les jours choisis et favorables, les « ypan pak » chers aux Laotiens, où Bouddha, lePhra-Chao, lui-même, ne trouve rien à dire aux rencontres des

amoureux dans les bosquets parfumés qui avoisinent les cases familiales.

Attiré par les voix, j’accourus. Il y avait là,, sur un sentier, tout près du village, une bande de garçons et de filles qui se promenaient, avec des piques surmontées de bouquets ; ils poussaient des cris singuliers, qu’ils accompagnaient de gestes significatifs.

Après avoir contemplé, pendant quelques instants, ce spectacle que rendaient plus curieux encore l’heure avancée du jour, les ombres des arbres qui s’allongeaient et le mystère qui toujours accompagne la nuit tombante, je rentrai chez moi, très impressionné, mais peut-être plus par la publicité de la scène, à l'entrée du village, sous l’œil complaisant des parents, que par le caractère original de cette fête d’amour, telle que nos mœurs nous permettent rarement d’en concevoir. Les deux chants qui suivent sont de ceux qu’en pareille circonstance, on peut entendre aux abords des villages. Dans le premier, les jeunes filles chantent les strophes du « Cygne sacré » ; les jeunes gens,

celles du « Cœur soulagé ». « Le Cœur désespéré », tel est le titre du second chant.

LE CYGNE SACRÉ La jeune fille

Bon voyage, cygne sacré, aux ailes d’or,

Toi que j’aime, en souvenir du cycle passé. Accomplis heureusement ton voyage Et reviens ici sain et sauf, cygne sacré,

Après avoir porté cette lettre d’amour,

Que j’adresse à mon bienfaiteur adoré.

Bon voyage, cygne sacré, aux ailes d’or.

S’il pleut, mets-toi bien à l’abri.

Si le soleil brille, mets-toi bien à l’ombre Et si l’on te demande où tu vas,

Ne réponds pas, ne dis rien à personne.

Toi, qui entreprends un si long voyage,

Évite la chaleur, ne vole pas trop haut.

Fuis les toits, à l’heure où le soleil est rouge, Va, n’oublie pas tout ce que je t’ai dit,

Va porter cette lettre à mon bien-aimé.

S’il m’est fidèle, tu peux la lui remettre,

S’il ne veut plus de moi, lis-la seulement Et puis, après, que le feu la consume.

Amour, que tu es fort et que tu me fais souffrir! Pense-t-il à moi, à moi qui, toujours et partout, Pense à lui, si bien que, sur cette terre, Personne, autant que moi, ne souffre.

Sans cesse, je pense à toi que j’aime.

Je me déchire la poitrine et, tout le jour, J'aspire à voir ton visage tant aimé.

Ta présence seule peut me consoler.

Quand mes vœux seront-ils exaucés?

Quand serons-nous liés, unis à tout jamais, Frère bien-aimé? — Si tu es pauvre,

Viens auprès de moi, nous serons heureux.

Je t’en supplie, ne me quitte pas.

Que chaque jour notre amitié grandisse.

L’amour est une fleur céleste

Que mes dix doigts cherchent à t’offrir.

Au lieu des petits cierges en cire Je te donne ma langue et ma bouche, Accepte-les; en souvenir de moi, je les offre.

LE CŒUR SOULAGÉ Le jeune homme

Mon cœur brûle, et je souffre tout seul, Je n’ai pas d’amis et, sans causerie,

Mes jourss’écoulent tristement.

Peut-être, dans une vie passée,

N’ai-je pas été bon pour autrui.

C’est pour cela que je vis seul et sans ami,

Je suis dépourvu de mérites; c’est pour cela Que ma couche, à jamais, est solitaire.

Seul, dans la chambre bien-aimée,

J’attends ainsi la fin de mes malheurs.

Oh! toi que j’aime, si tu étais un diamant, J’aurais essayé de te posséder,

Dans ma bague je t’aurais enchâssée,

Si, quelque part, semblable à ton visage,

Un objet se fût montré, l’ayant fait mien, Comme un bijou je l’aurais gardé.

La jeune fille

Comme l’oiseau de paradis, Dont les ailes sont si fines, Autour de moi tu voltiges,

Tu me contemples, ô mon ami!

Le jeune homme.

Je suis un oiseau bien triste,

Qui ne peut, même quand il fait froid,

j Rester enfermé dans sa cage.

[ J’aime mieux le soleil rouge i Auprès duquel je me réchauffe.

Je suis comme l’arbre, sans feuillage,

I Je suis comme l’herbe qui pousse Tout au milieu de l’étang sec,

Sans pluie, sous le soleil ardent.

Elle se fane et elle s’étiole !

Pour vivre auprès de toi, si belle,

Comment faire, et que faire aussi Pour que notre amour soit durable ?

Que faire pour te voir, bien-aimée?

Hélas, qui m’écoute, qui donc s’émeut De ma faiblesse? Si tu avais eu pitié,

Déjà dès longtemps tu serais mienne,

Et combien je serais heureux!

Que vois-je? C’est le cygne sacré Que m’envoie ta main chérie.

Crois-moi, ma sœur bien-aimée,

J’étais seul et ne pouvais manger,

Le cœur plein de chagrin, de tristesse.

Et voici qu’avec ton message adoré La joie m’envahit, le bonheur et l’angoisse, A cause de toi, de toi seule, ma chérie.

Lis ceci ; tu verras l’amitié, l’amour éternel. Que les mots soient bons ou mauvais,

Qu’ils soient superficiels ou profonds,

Ils te paraîtront clairs comme les cinq fleurs. La patience règne en mon cœur exaucé.

Je suis guéri, maintenant je ne souffre plus. Arrange, oh! chérie, ta belle chevelure, Couvre de poudre ton beau visage,

Ouvre ma lettre et lis-la.

Ce n’est pas moi qui t’écris C’est le ciel qui m’a inspiré.

Au séjour céleste, le premier des animaux Est le Latsasi; mais moi, ma bien-aimée,

Fils de l’éléphant, j’invoque sa protection.

Je demande la protection des anges,

Pour moi, et pour toi, également.

L’amour que tu m’inspires, ma chérie,

Est comme le rêve de la fourmi blanche,

Qui se construit un nid éternel.

Puisse le ciel veiller sur moi, me protéger ! Mais, si je dois , être malheureux,

Je demande à m’abriter sous ton aile,

A vivre à l’ombre de tes mérites.

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