LE CŒUR DÉSESPÈRE
Le jeune homme.
Quand tu m’auras lu, réponds-moi.
J’ai consulté le livre sacré,
Où est inscrite notre destinée.
Égaux sont nos mérites,
Notre valeur est égale aussi.
Je suis le chiok qui, sur l’étang, Flotte à la surface de l’eau.
Ses racines ne touchent pas le fond.
Aussi, devant ta beauté, je tremble, Et ton intelligence me trouble.
Hélas, quel malheur, qu’ici-bas, L’amour cède autant à la colère,
Qui fait oublier les serments !
Écoute-moi, ma bien-aimée.
Toi, dont l’intelligence est si belle, N’oublie pas que la colère Mène souvent à la folie.
La jeune fille.
Quel bon augure de recevoir, aujourd’hui Mercredi, ton message adoré, mon chéri.
Je ne sais pas écrire, comme toi,
Qui étais bonze, enfant, à la pagode.
J’ai fait des fautes, excuse-moi.
Et puis, dès que ma lettre fut partie, Gomme une folle, j’ai dormi,
Sans pouvoir reprendre mes sens.
Le jeune homme.
Sœur adorée, chaîne d’or des amours, Réveille-toi, ton frère est là.
Aie pitié de lui, qui, pour venir à toi,
A fait un pénible voyage.
Que le ciel unisse et mon cœur et le tien, Sœur chérie, prends pitié de mon cœur,
Il s’est penché sur toi. Ne l’arrête pas, Épargne-moi, sœur bien-aimée,
La honte qui se répandrait au loin.
Rien ne pourrait retenir cette honte,
Un barrage de dix mille troncs de bois,
Le plus grand fleuve, le plus large.
Rien au monde ne la retiendrait.
Sœur, sauve-moi la vie, aie pitié.
Ne la laisse pas s’éteindre aussi vite.
Je suis seul, seul je passe toutes mes nuits.
Je suis comme une forêt très épaisse,
Que ne traverse aucun chemin.
Épargne-moi les espoirs d’un instant,
Gomme le vent qui rase les arbres,
Ils passent, sans laisser de traces,
Et les feuilles n’ont rien respiré.
Tu es comme le nuage qui passe.
Un moment il s’arrête au faîte des arbres,
Et puis, en un clin d’œil, il disparaît,
Ma bien-aimée, si les mérites nous manquent, Que les anges en versent sur nous.
Invoquons-les, fleur parfumée !
La jeune fille.
Mon frère, écoute-moi, je t’en prie,
Depuis la terre, jusques au ciel,
Quand le vent caresse les feuilles,
La branche tremble en même temps.
Le jeune homme.
Je t’ai cherchée, quand j’ai vu ton visage,
Mon cœur s’est aussitôt troublé.
J’ai cru que la vie s’échappait de moi. Ton cœur bat-il à l’unisson du mien?
Je t’aime, plus que je ne peux le dire.
Il me semble être au sommet d’un arbre, Un vaste espace est à mes pieds,
Au ciel est suspendue la lune.
Comment vais-je la toucher?
Pour m’envoler, je n’ai pas d’ailes, Pourtant, vers toi je voudrais aller, Pour t,e tenir et pour te caresser.
Fleur que tu es, tu n’oses pas t’ouvrir, Pour que le cygne sacré te becquette.
Tu tiens tes pétales fermés,
Pour les livrer à ses caresses,
Mon amour est tel, ô ma sœur,
Que, même au milieu des cieux,
Je suis prêt, partout à te suivre.
Mais, n’étant ni puissant ni fort,
Jamais je n’atteindrai la lune.
Ciel, sois moi donc favorable.
A la Lune daigne m’unir.
Au printemps, quand les orchidées couvrent, de leurs grappes pendantes, les
Jeune fille Laotienne en promenade (d’après un dessin indigène).
grands arbres de la forêt, les jeunes gens vont en bandes, au bois, dans l’après-midi, pour le « nâm dok mai », la cueillette des fleurs. — Est-il rien de plus gracieux que cet usage qui associe, dans une évocation commune, les forces les plus fraîches et les plus vives de la nature, l’homme jeune et beau, le buste et les jambes libres, grimpant sur les arbres gigantesques, allant ensuite déposer au seuil de la forêt des gerbes de fleurs, où le rose se combine avec le blanc, le mauve avec le jaune ?
Le jour tombe. Voici venir le crépuscule, avec ses théories de jeunes filles riantes et gaies, que n’inquiète ni le cri des oiseaux de nuit, ni le murmure de ces millions de petits êtres qui naissent et chantent, une fois le soleil couché.
Elles subissent, au contraire, le doux frisson dont tous les êtres sont animés, et, lorsqu’elles rejoignent dans la forêt les jeunes hommes qui les attendent, elles entrent, à leur tour , dans le concert amoureux de toute la nature.
Mais les joyeux moments se sont écoulés. L’heure est venue de rentrer à la ville ; une procession s’organise. C’est à la pagode, aux pieds du grand Bouddha d’or, indulgent et placide, que les amoureux vont déposer leurs fleurs. Et, chemin faisant, ils entonnent des choeurs. Les garçons commencent, sur un air connu, le kalung , le thaum-thaï ou le sam saï ; les filles répondent ; et, pour conserver la mesure, pour animer le chant entre chaque strophe, tous s’associent dans un cri commun, un « Heu Heu Heup », qui retentit à tous les échos, et qui, particulier aux Laotiens, s’est transmis à travers les âges.
Comment les mères demanderaient-elles compte à leurs filles de ces pastorales, lorsqu’elles-mêmes ont connu jadis les ardeurs de la forêt et la fraîcheur des fleurs; quand, au pied de l’autel, où leurs orchidées roses et mauves se sont fanées, elles déposent encore, chaque soir, des pyramides de jasmin et d’hibiscus? D’ailleurs, le Phra-Chao, si bon, si bienveillant, n’est pas hostile aux
amoureux. Ses temples, sur les murs des- >| quels plus d’une main hardie a tracé des images troublantes, leur sont ouverts, au l! clair de lune, quand, sous prétexte d’aller déposer à .ses pieds des offrandes ou de j faire la charité aux bonzes jaunes qui le servent, ils accomplissent le « pai bang » et ! parcourent, la nuit, les rues de la ville, allant ; de pagode en pagode. — Les femmes, qui 1 marchent en avant, portent leurs offrandes, dans des coupes d’argent ou dans des corbeilles laquées de rouge et de noir. Les hommes suivent, et tous chantent, non point des prières, mais des chants d’amour.
C’est au renouvellement de l’année religieuse, au « Kao sang Kane », pendant les fêtes d’avril ou du cinquième mois, que ces processions ont le plus de succès. Elles ressemblent alors à de vraies mascarades, à une fête des fous, quand le roi et les princes, entrant dans le cortège, se promènent, de jour, dans les rues de la ville et reçoivent les injures, l’arrosage et la boue de leur peuple en liesse. — La présence des
bonzes, portés sur des palanquins dorés, n’étonne personne, au milieu de cette saturnale, où les jeunes gens enivrés dansent devant eux, déguisés, et où les filles jalouses s’acharnent à couvrir d’ordures leurs infidèles. Le soir, à la lueur des torches ou des mèches trempant dans l’huile de coco, c’est à la pagode qu’on se réunit, et les heures s’écoulent encore à deviser ou à chanter avec accompagnement d’orgue en bambou, en attendant le moment propice pour des rendez-vous plus intimes :
Le garçon.
Je suis sans maîtresse, ma chère.
Je suis libre, et je viens à toi,
Non, tu ne me repousseras pas.
La fille.
Ah, si j’en croyais tes paroles,
Tu serais tout entier à moi.
Mais ton cœur est à quelqu’un d’autre, Je ne crois guère à ton amour.
Soiréqaoii (d’après un
lOtienne
m < sin indigène).
Le garçon.
Crois moi, je ne suis pas trompeur.
Ne sois pas fâchée, je t’en supplie.
Ne t’enfuis pas, ma bien-aimée.
La fille.
Si tu dis vrai, sois bienvenu.
Mais je crains que tu ne mentes;
Je t’aime, mais j’ai raison de craindre, Peut-être ton cœur est-il pris déjà,
Tes parents sont hostiles à notre amour.
Le garçon.
Ne crains rien de tout cela, ma chérie,
Je t’aime, et jamais rien au monde Ne pourra vaincre mon amour.
La fille.
Frère, tu ne m’aimes pas vraiment,
Car tu me laisses sans témoignage.
Ton amour est caché dans l’ombre.
Montre-le; je désire le connaître.
Le garçon.
Chère sœur, l’amour que j’ai pour toi, Personne, ici-bas, ne le connaîtra Dût-on chercher pendant mille jours.
La jeune fille.
Si vraiment ton amour est tel,
Frère, qui pourrait lui résister?
Allons à l’ivresse du plaisir,
Viens, je me livre toute à toi.
Qui oserait nier la tolérance du Bouddha, dans ce pays où son pied sacré, franchissant un peu tard les espaces, n’est venu, qu’il y a peu de siècles, se poser au sommet du Tiom-Si ? — Sans doute, il s’est imprimé dans la roche d’une manière indélébile, mais sans rien écraser autour de lui. Les esprits des ancêtres thais ont continué à errer et à flotter, autour des cases de leurs descendants, comme à l’époque où ceux-ci étaient encore fixés au centre du continent
asiatique, loin des influences méridionales et des cultes philosophiques, destructeurs des croyances naïves.
Seuls, ces Esprits privilégiés, les Phyes ont une autorité morale suffisante, pour imposer une sorte de frein aux caprices des jeunes gens. La crainte respectueuse qu’ils inspirent est parfois capable de les arrêter, et quand, cédant à la passion, ceux-ci se sont laissé entraîner, ce sont encore les Esprits, maîtres de leur conscience, qui les châtient, en leur imposant une rançon et des sacrifices sur les autels de la famille.
Tant que vous voulez, jeunes gens, vous pouvez entrer le soir dans les maisons. Causez avec les parents, plaisantez avec la fille, exercez-vous sur le khène (orgue en bambou), le sô (violon) ou le kouy (flûte), pendant que les assistants chantent ou battent la mesure avec leurs mains ; personne ne vous dira rien. Mais, pendant que vous chantez, peut-être le père vient-il de sortir, ou la mère a-t-elle feint de se laisser aller au sommeil. Il se peut aussi que votre amie
soit d’humeur accommodante ou même engageante. Méfiez-vous, non pas des coups d’épée, car nous ne sommes pas au pays de Juliette, et des crimes passionnels sont rares, mais il semble qu’on soit dans le voisinage d’Albion, tant il y a d’esprits, à la fois moraux et rapaces, qui voltigent dans l’air; et c’est avec de l’argent que se règlent ici les affaires d’honneur.
Tout est taxé, suivant les règles du «peng pi heun », d’après la gravité de l’acte et la situation de l’auteur; et, naturellement, il ne se passe pas de jour, sans que les tribunaux apprennent à la jeunesse laotienne à quel redoutable chantage elle se trouve exposée.
Phyes du foyer, combien pratique est la vertu des mères ! Était-ce bien le but que se proposaient les premiers moralistes de la race, lorsque, poussés sans doute par l’expérience, ils essayaient d’opposer un frein à l’ardeur de la jeunesse ? Prévoyaient-ils ces abus monstrueux du calcul féminin, ces procès quotidiens, ces mariages forcés et ces divorces continuels? — Non, assuré-
1 ment, s’il est vrai qu’il faille chercher la véritable tradition laotienne dans les fêtes gracieuses des « wan pak » et du « nam dok mai », et dans cet usage qui interdit toute poursuite contre les amoureux, surpris même à l’intérieur des maisons, à la pleine lune et pendant la durée des éclipses.
J — Là, point de procès ni de rançons; c’est la revanche du pur amour. Le jeune homme a droit au mariage, sans que les parents s’y opposent ou tirent profit de ses sentiments. Il est vrai que le cas est rare, et qu’aux ruses des femmes, les hommes répondent souvent par une cruelle félonie. La naissance d’un enfant ne les empêche pas toujours de se dérober à l’union qui les gêne; parfois aussi, la famille intéressée se contente de toucher la forte somme, ou bien la jeune fille ne recherche le mariage, aussitôt après rompu par un divorce, que pour satisfaire à la forme qui l’exige. Elle retrouve ainsi toute liberté, sans que sa réputation ait subi la moindre atteinte.
C’est ainsi que la jeune Laotienne n’apprend d’abord à connaître de la vie que les douceurs. D’ailleurs, l’influence qu’elle exerce, loin d’être seulement passagère, s’impose même à distance, et rien ne donne mieux l’idée de la place que la femme laotienne occupe dans l’existence des hommes, que les trois lettres suivantes adressées à leurs amies par des jeunes gens en voyage.
Combien je suis triste, ô ma chère, De me voir séparé de toi !
Tous les jours, je forme des vœux Pour que tu vives dix mille ans.
Je pense à toi cent fois le jour.
En passant dans la forêt,
J’ai remarqué beaucoup d’oiseaux Qui chantaient au milieu des bois.
Posés deux à deux sur les branches,
Ils gazouillaient et ils causaient.
Les autres voltigeaient isolés Et se plaignaient d’être tout seuls.
Leur couche vide est comme la mienne ! Les premiers vont de fleur en fleur, Respirant leur doux parfum.
Les autres voltigent toujours,
Leur cri plaintif jamais ne cesse.
Je pousse des gémissements aussi.
Ces oiseaux sont semblables à moi,
Qui vis toujours si loin de toi.
Jusqu’à ce que je te revoie,
Mon chagrin ne pourra cesser Ni ma peine être soulagée.
Mon cœur sera triste toujours.
Jé t’aime tendrement, ma sœur.
Je fais les vœux les plus sincères Pour que, même dans l’autre monde,
Je puisse être ton compagnon,
Et que, toujours auprès de toi,
Je puisse être comme ton ombre.
Crois ma parole et mes promesses, Que jamais je ne violerai.
Souviens-t’en, ma bien-aimée,
Quand ma lettre te parviendra.
Tant que tu peux, pense à ton frère.
Quand pourrai-je te caresser?
Autant que mon âme le désire,
Suis-je seul à me chagriner?
Ton frère souffre de tout son cœur Au point qu’il éclate et qu’il meurt.
Si je ne meurs, l’amour me rendra fou. Les larmes baignent ma figure,
Comme la pluie qui s’écoule.
Mon cœur est fidèle au tien ;
Que le tien soit pur comme le mien !
O ma sœur, je t’en supplie,
Viens au secours de ton frère,
Qui demande que ton âme Devienne semblable à la sienne,
Et ne fait que penser à toi !
Autour de moi que de parfums Exhalent ces milliers de fleurs !
Mais je crains de les aspirer, °
Car le seul que je désire Est celui qui vient de toi.
Si ta porte restait fermée,
Que faire pour qu’elle soit ouverte ?
Mais, puisque tu veux me l’ouvrir,
Quel bonheur! Toujours, auprès de toi, Même pauvre, je veux vivre.
Ne brise pas, je t’en supplie,
Notre amour, et ne sois pas Comme le pont qui s’est rompu.
Amour, sois comme le cristal,
Comme un fil d’or entre nous deux.
Sans doute, nous avons péché,
Dans l’autre vie, ma bien-aimée, Puisque nous voilà séparés.
Combien tu es loin de mon âme,
De mon cœur, qui souffre sans cesse !
La peine, le chagrin, la tristesse,
Ne peuvent s’éloigner de moi,
Jusqu’à ce que j’aie tout expié.
Qui me donnera de l’eau sacrée, Qui puisse effacer ma douleur?
Je prends le crayon, je t’écris,
Pour que tu saches mon amour,
Car je t’ai vue, ma chère sœur.
Il n’est pas ici-bas de beauté Qu’à la tienne on ose comparer.
Je t’aime et ne peux t’exprimer Le grand amour que j’ai pour toi.
Depuis le matin jusqu’au soir,
Je songe à ta personne si belle.
Mon amour, sans cesse, s’accroît.
J’ouvre la bouche pour te parler; Mais voilà que le cœur me manque.
A toi je voudrais m’adresser,
Mais je suis tenu par la honte,
Belle chair jaune que j’adore.
Devant tous ces hommes et ces femmes,
Je ne veux pas te compromettre.
Je ne veux pas que tu aies honte.
C’est pour cela, ma bien-aimée,
Que je t’adresse ce message.
Es-tu libre, n’as-tu pas d’ami,
Qui te serve de protecteur,
Qui de tant de dangers te défende ?
Apprends-le moi, oui, parle vrai.
Le bonheur calmera mon cœur.
Dis moi si la route est libre ;
Je la suivrai. Pour te défendre,
Je donnerai jusqu’à ma vie,
Comme un frère fait pour sa sœur.
Je planterai des arbres et des bornes.
Tu seras pour toujours à moi.
Au monde, je n’aime que toi.
Je m’incline aussi bas que je peux Pour que tu saches, ô ma sœur,
Que jamais je ne te quitterai.
Écoute, fille à la chair si douce, Jamais moi, je ne te tromperai.
De tromperie me crois-tu capable?
Que cet écrit soit entre tes mains Le gage de ma parole.
Si jamais je me parjurais,
Toutes les injures seraient bonnes Pour m’outrager, pour me punir.
Crois-le donc bien, je t’en supplie,
Je ne viens pas pour te tromper.
Je reste toujours sans appui,
Je suis sans écharpe brillante.
Mais ne crains rien, et n’aie pas peur, Je ne demande à personne d’appui.
La nuit mes rêves vont au bonheur.
Le bonheur qui nous remplira,
Me fait rêver que je suis Au sommet de l’Himalaya.
Je sens toute la confiance Que je puis avoir en toi.
C’est pour cela que je me permets De te parler ainsi d’amour;
Que ma lettre, aussitôt reçue,
Ne te rende pas furieuse.
Penses-y, et réponds, ma chair rose!
La fin du cinquième mois
Tu ne crois pas, peut-être, en moi,
Car je suis loin de ton visage,
Et tu crains d’être tourmentée.
Gomme la maison privée de murs,
Le vent souffle partout autour.
Gela est pénible à voir.
La poussière remplit le lit.
A toi, mon or, j’ai donné mon cœur,
Et tout l’amour qui le consume,
Depuis ta première jeunesse
Mes fautes m’ont séparé de toi. •
Malgré mon sort, je demande au Ciel, Qu’il te protège, que, pour toi,
Il montre sa bienveillance,
Qu’en m’attendant ta vie soit longue.
Tous les souvenirs de ta jeunesse Me hantent, au point qu’il est impossible
Que j’oublie jamais mon amour.
Que les anges m’accordent la joie De nous réunir pour toujours.
Ne sais-tu pas la tristesse De ton frère? Quoi, songerais-tu A le quitter pour un autre?
Ouvre tes yeux, regarde bien Le tendre amour que j’ai pour toi.
Je ne songe pas à te tromper.
Je veux que, pendant mille ans,
Notre amour dure sans cesse,
Et que toujours nous soyons unis Jusqu’à la fin de notre vie.
Hélas, pourquoi donc nos fautes Nous forcent-elles à nous séparer?
Nous sommes, ô ma sœur bien-aimée, Gomme la fleur du cinquième mois, Qui si rapidement se flétrit.
Je pense, en versant des larmes,
A toi, toujours, ma bien-aimée.
Je renonce à tous les plaisirs Et ne recherche personne,
Dans les fêtes du neuvième mois.
Car, sans cesse, du matin au soir,
Mon cœur au tien est attaché.
Quand le bonheur me reviendra,
Ainsi que tous mes mérites.
Tu sauras quel est mon amour.
Par quel singulier hasard, lTndo-Chine peut-elle produire cette exceptionnelle créature, dont la place est, au foyer, souvent plus importante que celle de l’homme, et qui, même au dehors, semble être l’antithèse de toutes les femmes de la vieille Asie ?
Souvent jolie, toujours coquette, la Laotienne ne néglige aucun moyen de séduction, relevant en un chignon parfumé, sur le côté de la tête, ses cheveux noirs, où les fleurs se mêlent aux épingles d’or; parsemant de fils d’or aussi l’étoffe rayée dont elle fait sa jupe (sine), et se drapant le buste dans une écharpe de soie éclatante, dont elle n’hésite pas à modifier habilement la pose, lorsqu’elle a quelque intérêt à faire connaître sa beauté.
A ce petit manège des jeunes filles, dans les rues, sur le marché et dans tous les lieux publics où elles se prodiguent, il est curieux d’opposer celui des jeunes gens. Quand, le soir, ils vont à l’aventure, eux aussi se munissent de leur écharpe, mais pour un usage tout différent. C’est le voile dont ils se servent pour dissimuler leurs gestes et pour cacher leur honte, s’il n’est fait aucune réponse à leurs ardentes supplications, car, au Laos, l’homme est souvent réduit au rôle de suppliant, et les petites tasses d’eau-devie qu’il absorbe en faisant sa cour, sont destinées à le soutenir. Voici, quand il est inspiré, comment il s’adresse à l’objet de son choix.
Khap. Salung.
Chère écharpe aux fleurs d’or, Pourquoi rester sans mari,
Alors que tu sais qu’on t’adore?
Comme une liane, au pied de l’arbre,
Qu’elle se dispose à enlacer,
Je suis là, et je te supplie De ne pas me détester.
Je viens maintenant te dire adieu,
Car je vais retourner chez moi.
Oh! non, je pense trop à toi.
Dans quelques jours, je reviendrai.
Adieu, belle écharpe aux fleurs d’or,
Adieu, adieu, jardin royal,
Où personne n’ose pénétrer.
Hélas, comment te prouver mon amour?
De quel moyen user maintenant?
Adieu, adieu, royal trésor,
Auquel il m’est interdit de toucher.
L’amoureux chante aussi quelquefois la chanson suivante :
Khap. Sam. Sao.
Filles, quand vous êtes encore jeunes, Si votre écharpe est de deux brasses,
Vous vous plaignez qu’elle soit trop courte. Mais, quand vous avez eu des enfants, Alors, n’eût-elle que trois doigts de long, Vous la trouvez trop longue, votre écharpe.
O fille, dont la joue est si tendre,
Pour qui gardes-tu ton beau corps?
O belle, partout où tu iras,
Maintenant, je vais te suivre :
En pirogue, ton piroguier,
Sur l’éléphant, je serai ton cornac.
Mais si tu deviens ou lune ou étoile,
Alors, pour te mieux envelopper,
C’est un nuage que je deviendrai.
Et si tu es sur la montagne,
Sur le pic le plus haut, le plus raide,
Ce pic-là, je l’escaladerai.
Et pourtant, si malgré tant d’efforts,
Je ne puis t’avoir, que je meure,
Plutôt que de vivre sans toi !
Abandonné, sans herbe fraîche,
Me laisseras-tu, comme le bufflon,
Mourir, sans baiser ta joue fraîche?
A de telles supplications, il arrive que la jeune fille reste sans réponse, non pas certes par pudeur, mais par coquetterie. Alors, les jeunes gens deviennent plus audacieux dans leurs chants : la moquerie, la plaisanterie à double sens, succèdent à la prière, et le plus habile est celui qui triomphe le plus rapidement des résistances, en décidant sa partenaire à prendre part à ses libations. Les strophes suivantes donnent une idée exacte de ce que les jeunes gens débitent, en ces occasions :
Ma bien-aimée est comme la tourterelle,
Qui ne peut s’habituer à sa cage.
Elle la quitte et, pleine de joie, s’envole. Pourquoi ne pas laisser l’oiseau ami Vivre dans ta cage, pour t’y habituer?
Ma sœur, pourquoi ce poisson, ce hachis, Dont tu accompagnes mon riz?
Je n’en veux pas, jamais je n’en ai pris.
Ce qu’il me faut, le mets auquel j’aspire, C’est le sucre exquis de ta belle personne.
Tu ne veux pas de moi, mais va,
Je sais où trouver de l’argent.
Je n’ai pas besoin, pour m’entretenir Et pour vivre, que, sur le marché,
Tu viennes me faire des achats.
Humblement, parfois, à tes pieds,
Tu vois que je viens m’incliner Et, tout bonnement, t’imagines Que je suis un esclave à vendre.
Eh! quoi, veux-tu m’acheter, par hasard?
Tu me traites comme un malheureux,
Qui a besoin de ta pitié.
La soie, plus d’une fois, servit à me vêtir. Et jamais, en guise d’étoffe,
Je n’eus recours à l’écorce de bois.
Tu te joues avec le serpent,
Qui semble inoffensif et doux.
Prends garde, car il pourrait, peut-être, Te mordre, cet innocent.
Le premier jour, le cuivre brille Comme de l’or, mais, le jour suivant,
Il reprend son air naturel.
A l’acheteur on l’offre cher.
Lui disparu, il est pour rien.
Parmi les chemins divers
Qui s’offrent, pour la promenade,
Tu laisses le plus droit, le plus court. Prends garde; car, hors de ce chemin,
On court souvent à l’aventure.
Si tu étais bonne, comme tu es jolie, J’aurais chanté, quoique sans khène.
Sais-tu, petite, que, sans pilon,
Il ne suffit pas du mortier Pour rendre le riz plus blanc?
Où peut-on planter des mûriers,
Si le terrain n’est balayé, ni sarclé?
Jamais on ne vit de métier sans corde
Pour l’attacher, ni de forêt
Sans animaux à l’ombre des grands arbres.
S’il n’y a pas d’herbe dans l’étable,
Le plus vieux buffle du monde Ne saurait apprendre à s’y plaire.
Tu m’as frappé; ici, tu me caresses.
Je ne te pardonnerai jamais.
L’éléphant est à tes côtés,
Et tu l’accuses d’être au loin.
Ma bien-aimée, si je ne t’aimais pas,
Si je ne pensais uniquement à toi,
Depuis longtemps je t’aurais quittée.
Je t’en supplie, fixe ton regard de reine Sur cet éléphant qui t’adore.
Je suis un pauvre arbre fruitier,
Malgré son beau feuillage, abandonné.
Où suis-je, dans quel endroit du monde ? Je l’ignore, aveuglé par l'amour,
Par la passion que tu m’inspires.
Qui donc, en voyant ton sein merveilleux, N’oublierait en ses mains l’aviron !
Elle va se heurter au rocher La pirogue, si mal dirigée,
Avec tout son bagage, elle coule !
Les marchandises sont perdues.
Tant pis, non pour moi seulement,
Mais aussi pour toi, mon amie.
Car ces trésors, tu le sais bien,
Ils auraient pu t’appartenir.
Hier, ô ma bien-aimée,
Quand je t'ai vue te promener,
Le panier posé sur la hanche, Aussitôt mon cœur a tremblé,
Et tout mon corps a tressailli.
Écoute, jamais je n’habiterai D’autre maison que la tienne.
Permets-moi de te demander Si, dans ta maison, qui me plaît, Tout est complet et rien ne manque
Le toit est-il bien couvert?
Les murs sont-ils tous achevés?
Les rotins ne font-ils pas défaut?
Tout est-il prêt, dis-le moi bien.
Tout est-il bien achevé?
Pourquoi baisser ainsi les yeux A terre; pourquoi, du côté du ciel, Ne lèves-tu pas ton regard ?
Là haut, cachée dans les nuées,
La lune est encore si triste.
C’est triste, au point d’en mourir, Que ta chambre ne soit pas close,
Que, sans murs, le vent y entre,
Et que, se pressant en grand nombre, Les rats puissent y pénétrer.
S’il n’y a pas de bois pour le feu,
Alors la marmite est inutile,
Adieu les bons plats, les bons mets, Maintenant, autant qu’il voudra Laissez le chat miauler.
De la truffe ou du cerf farci,
Lequel vaut mieux, qui donc en doute?
Situ ne veux pas seulement Mêler l’arôme au piment pilé,
Tant pis pour toi, chère petite.
Quand un bon chat est attaché,
Les rats courent dans la maison.
Pourquoi toujours, petite sœur, T’enfermer entre trois cloisons?
Pourquoi toujours fermer la porte ?
A quoi penses-tu petite sœur ?
Le hanneton qui, dans le tchampaka, Dévore tout, même le cœur,
Va-t-il monter à travers les airs Et s’envoler jusqu’à la lune ?
Lune que, tout le long de la nuit,
Je n’ai cessé de contempler,
Je suis épuisé de fatigue,
Ne daigneras-tu donc pas Me répondre et me regarder ?
Une autre chanson que j’ai recueillie sur le moyen Mékhong, près de Lakhône, est conçue tout à fait dans le même esprit que celles de Luang-prabang :
C’est toujours du côté du courant, Que le poisson s’élance et nage, Car, du côté de la rive,
Les pélicans et d’autres oiseaux Sont aux aguets et font la pêche.
Aucun homme n’ose passer seul, Dans la forêt immense et sombre.
Mais moi, si j’étais puissant, Comme le tigre de couleur verte, Sans hésiter, j’y passerais.
Le cygne sacré sur l’océan Voudrait passer avec ses ailes,
Mais je crois que c’est difficile De franchir une distance telle.
Il serait bien vite épuisé.
Si tu es pure encore, ma belle,
Fais-le moi savoir, je te prie,
Mais si tu n’es plus, ni claire ni pure, Comme la lune qui est pleine,
Alors, c’est au cœur de l’arbre,
Quand les insectes l’ont rongé,
Qu’il convient de te comparer.
Pourquoi baisser les yeux à terre Et pourquoi ne pas me regarder?
Quand il trouve, sur le bord de l’eau,
Une feuille tendre de lotus,
L’éléphant la cueille et la mange.
Le citron n’est pas plus doux que le sucre, Le plomb n’a jamais l’éclat de l’argent.
Si j’avais la lune chez moi,
Aux quatre vents de l’horizon J’ouvrirais ma chambre bien grande.
Pour que les nuages qui l’entourent, S’échappent et prennent la fuite.
Belle lune, que les vents,
Vers moi, veuillent te conduire !
Sur les ondes de l’Océan,
Que le courant te fasse aller !
Oh ! vent, souffle sur l’eau dormante.
Pourquoi, cachée dans les nuages,
Te gardes-tu du talisman?
Crains-tu, par hasard, le grand vent?
Petite sœur, qu’as-tu donc?
Tu feins de ne pas me comprendre.
Il n’y a pas d’arbres sans racines.
Toute branche est garnie de feuilles.
N’as-tu donc pas pitié de moi,
Et, tout seul, comme un orphelin, «Veux-tu me laisser à jamais?
Oh ! combien, auprès de toi, J’aimerais vivre, joyau précieux!
Rien n’égalerait mon bonheur,
Rêvé dans une vie passée,
Si je pouvais te posséder.
On rencontre une forme de poésie analogue chez d’autres peuples de l’Extrême- Orient, également épris de symboles. — Comme les Laotiens, les Malais, dans leurs pantouns capricieux, les Annamites, dans leurs quatrains d’une prosodie plus sévère, aiment à cacher sous une image gracieuse des allusions parfois mordantes. Les Laotiens sont, d’ailleurs, loin d’avoir de la poésie une conception très littéraire» Ni le nombre des syllabes, ni la rime, ni la césure, ne semblent avoir pour eux l’importance que leur ont attribuée les législateurs anciens de notre Parnasse. C’est déjà beaucoup qu’un excès de facilité ne les ait pas précipités dans les abus du bout rimé.
Chez eux, la pensée est stable et l’image se poursuit. Ils ont aussi un réel sentiment de la cadence et, à défaut de règles fixes, dans la composition de leurs poésies, ils se con-
forment généralement à des rythmes connus, réglés par l’usage du « khène », aux longs tuyaux de bambou, qui leur sert d’accompagnement, tandis que les assistants soutiennent la mesure en battant des mains.
Excitées par les plaisanteries hardies des hommes et par l’air entraînant du « tiphung » (cueillette de la cire), il y a peu de Laotiennes qui se tiennent longtemps sur la réserve ; mais, parfois, elles se contentent d’accompagner la musique et le chant de gestes symboliques, qui n’ont, d’ailleurs, rien de commun avec ceux des Bacchantes ou des Gitanes, et rappellent plutôt la mimique conventionnelle de la chorégraphie hindoue, avec ses mouvements lents et ses poses plastiques. — Les femmes pouthais, qui sont de même race qu’elles, mais que la civilisation méridionale n’a pas effleurées, pratiquent une danse plus réelle où les couples, sans se toucher, se font face et obéissent à la même cadence, marquée par des bambous creux, de dimensions variées, qu’on frappe les uns contre les autres. Les
Pou-thaïs semblent tenir cette danse des Khas, aborigènes indo-chinois, qui la pratiquent également.
Au Laos, les hommes ont, plus souvent que les femmes, l’occasion de donner la mesure de leur talent chorégraphique, dans certaines fêtes religieuses, où, semblables aux Juifs devant l’arche sainte, ils accompagnent, en dansant, les statues de Bouddha et les bonzes en palanquin, dans leurs processions à travers la ville ; ils agitent les bras en même temps que les jambes et font des sauts et des contorsions.
J’ai eu l’occasion d’assister à des cérémonies de ce genre, en pays laotien et sur le territoire de Nan, en pays Youne. On célébrait, à Muong-Teung, l’anniversaire de la translation des reliques de Bouddha dans la pagode locale, et les habitants, pour honorer le saint, avaient fabriqué, avec des bambous enguirlandés et chargés de poudre, de grandes fusées qu’ils lancèrent ensuite dans les airs, comme pour donner une forme vivante à leur invocation. Ils accompa-
gnaient triomphalement ces fusées à travers le bourg, avant d’en faire usage, et voici ce qu’ils chantaient :
« Pécheur je suis et, suivant la coutume annuelle, « J’invoque les saintes reliques du Phra-Kodom. « J’invoque la glorieuse empreinte de ses pieds, « Gravés au sommet du Cham-Cho.
« Que ces fusées paraissent aux yeux du Saint « Gomme l’image des élans démon cœur!
« Il est vrai, mais je n’en tire pas vanité,
« Que je suis fidèle aux préceptes du Vini,
« Et que les mérites m’en sont acquis.
«Je vénère les saintes reliques de Bouddha. « Être heureux, au bonheur sans limite !
« C’est à toi que j’adresse ces offrandes.
« Grâce à toi, je possède la doctrine très pure.
« Pour que mon hommage soit plus complet,
« A toi je me sacrifie tout entier.
« Pour tes pagodes, voici de jolies fusées.
« Elles sont remplies de poudre, suivant l’usage, « Pas plus que le bambou vivant « Elles ne sont exposées à éclater.
« Elles sont comme l’arc en bois,
« Qui lance très loin ses flèches
« Dans ce chef-lieu de la province.
« Voici que les fusées volent au ciel.
« Émerveillés, les habitants contemplent,
« Et, stupéfaits, ils tombent en arrière.
Pendant qu’il chantait, le cortège s’avançait au milieu des danses. Le roi de Xieng- Mai est particulièrement adonné à cet exercice religieux ; on l’a vu, plus d’une fois’ s’élancer au milieu des chœurs et entraîner à sa suite plusieurs princes de son voisinage.
Les Younes forment un des groupes de la race thaï, qui ont l’habitude de se tatouer le corps , depuis la ceinture jusqu’aux genoux. Ils sont très fiers de leurs tatouages, et ne perdent aucune occasion de les exhiber; aussi, en dansant, leurs jambes nues, couvertes d’un réseau de dessins bleus, présentent-elles l’aspect le plus bizarre. Chez eux, un homme non tatoué ne mérite pas de considération, et les femmes le traitent avec mépris, refusant de se baigner à la rivière dans son voisinage, car il a négligé de donner
une preuve de son énergie et de son courage, en refusant de livrer son corps à l’aiguille du tatoueur.
D’ailleurs, accessible aux séductions de l’homme, la femme Youne éprouve ellemême le besoin de le séduire. Aussi, est-ce le buste découvert, sans être munie d’aucune écharpe, qu’elle vaque le plus souvent, même à l’extérieur, à ses occupations.
Moins efféminés que les Laotiens, quoique plus souvent présents à leur foyer, les Younes ont un sentiment plus vif de leur dignité virile. Plus fiers encore sont les Lus, leurs frères du Nord. Toujours en quête de querelles et de combats, ceux-ci rougiraient de s’humilier pour un motif d’amour. Aussi ne les voit-on pas, langoureux et fleuris, se traîner à la remorque des filles. Quand ils entrent, le soir, dans les maisons, ils ne craignent pas de déclarer ouvertement à la mère elle-même l’objet de leur visite, et, pourvu qu’ils agissent rapidement et qu’avant le chant de l’alouette ils aient disparu, pour eux il n’est question ni de
reproches ni de peng-pi-heun. Ce sont eux aussi qui, pour communiquer la nuit avec leurs belles, ont imaginé l’ingénieux moyen qui s’est répandu dans tout le Laos septentrional. Dans le plancher de la maison, construite sur pilotis, les filles ont généralement, près de leur couche, un trou. Le jeune homme qui s’en approche tend un bâtonnet, puis la main, et si ses avances sont accueillies, on lui répond aussitôt par une main tendue, puis par un bras, les privilégiés étant admis à la faveur du côté gauche, mais le côté droit reste à l’abri, car il appartient à l’ami définitif, à celui qui épousera ! Voici une chanson laotienne qui fait parfaitement comprendre cette coutume; elle est connue sous le titre de :
Khap-se-Bolom.
O belle, quand, au troisième jour de la Lune, Tu vas au fleuve te baigner,
Et quand, pour te rendre plus belle,
Tu mets ton corps d’accord avec ta robe,
Pour colorer ta figure et tes seins,
Suffit-il de trois paniers de safran ?
Quand, seule au bois tu te promènes,
Combien tu sais jouer des gestes et des yeux Pour attirer le regard des hommes !
Oh! belle fille, à la joue si fraîche,
Jamais tu n’auras assez de recoins Pour cacher tous tes amoureux.
Le soir, quand au poulailler Je me glisse pour te rencontrer,
Ou quand, par le trou du plancher,
Du grenier je tends la main pour te toucher,
Ou bien quand, sous la véranda,
Avec toi je viens simplement causer,
Que ta mère m’adresse des reproches Ou même quelque insolent juron,
Je ne dirai rien, je ne me fâcherai pas,
Sois en sûre, ma belle, ma bien-aimée, Laisse-moi donc, oh, je t’en supplie.
Un petit coin chez toi, pour me cacher.
Si la femme Lue a moins de prestige
amoureux que la Laotienne, elle a, dans le règlement des affaires publiques, une importance beaucoup plus grande. Les Lus étant fort amateurs de palabres et de coups d’éclat, c’est sur ces sortes de choses que se portent l’attention et l’esprit d’intrigue de leurs femmes. On les voit prendre part aux discussions les plus sérieuses, entrer directement en relation avec des étrangers, présider des conseils d’hommes et diriger les affaires pendant l’absence de leur mari ou la minorité de leurs fils. J’ai conservé un ineffaçable souvenir des petites cours du nord de l’Indo-Chine, de Xieng-Hung, notamment, où, tandis que son mari menait la vie des camps et était en guerre sur les confins de sa principauté, la Reine vit venir des voyageurs Anglais, accompagnés de soldats, puis des Français, également armés, sans s’agiter à l’arrivée de ces étrangers, tels que jamais elle n’en avait vu jusque-là. La présence d’un agent Chinois et de réfugiés Birmans, au même moment, sur son territoire, ne la troublait pas davantage; douée d’une
Fête Kl (des
[m dessin laotien).
sagesse vraiment singulière, elle se tira avec autant de grâce que d’habileté, de la situation difficile où des événements imprévus l’avaient placée. Quand, plusieurs jours après, je fus amené à établir une comparaison entre elle et son jeune mari, lâche et vantard, couché sur ses munitions, auprès de sa pipe d’opium, je conçus une haute idée de la valeur des femmes thaïs, quand elles font passer les affaires publiques avant leurs affaires de cœur. — Ce n’est pas le seul exemple qu’on puisse citer de l’intelligence et de la bonne grâce des princesses thaïs : La vieille reine de Luang-prabang, brandissant un grand sabre et faisant appel à tous ses sujets pour la défense de leur pays, envahi par des bandes chinoises, n’est certes pas une figure banale. D’autre part, je ne puis oublier cette princesse de Muong-Pray, qui nous fit un jour si aimable accueil, au milieu des jolies filles qui formaient sa cour, et qui, de la porte de son palais, voulut assister au départ de notre long défilé d’éléphants, pendant que son joyeux cortège se munissait
de fleurs et que, des marches de la pagode, ses Allés, abritées sous des parasols dorés, nous adressaient de gracieux sourires.
Pour compléter ces impressions fugitives, je me vois, passant de longues heures dans une des pagodes de la petite ville de Nan, entourée de murailles en briques crénelées et si curieuse sous la frondaison des banians et des cocotiers, ombrageant des éléphants entravés, des temples, des pyramides et des palais de bois où semble régner Un éternel silence. — Un artiste indigène avait tenté de fixer sur les murs de la pagode sa conception de la femme thaï, et ma surprise était extrême, vu les formes conventionnelles et mythologiques de l’esthétique indo-chinoise, de rencontrer là, pour la première fois, une franche et loyale manifestation d’art. L’une des fresques représentait une femme Youne avec sa jupe multicolore,
le buste libre, quoique une écharpe fût légèrement posée sur ses épaules. D’un geste élégant, elle portait ses mains derrière la tête, pour fixer un bouquet de fleurs dans sa coiffure, que terminaient les deux coques traditionnelles des femmes de sa race.
Et, non loin de là, une scène, plus suggestive encore, mettait en présence un couple, au moment où l’homme, encore hésitant, va porter la main sur sa compagne, et où leurs regards, inquiets et provocants, se rencontrent et s’attirent. La puissance de l’expression était telle qu’il n’y avait pas lieu de s’arrêter aux incorrections du dessin ; d’ailleurs, la belle au bouquet était de forme irréprochable, toute semblable à ces femmes que je venais de croiser dans la rue, s’amusant à combiner les couleurs de leurs écharpes vertes ou oranges, avec le tchampaka ou le hilang-hilang, dont elles paraient leur chevelure, ou bavardant avec leurs amis, venus tout exprès à cheval, des villages voisins, pour les rencontrer sur le marché.
Ainsi, non seulement par la poésie, mais par la peinture elle-même, l’âme indo-chinoise est capable de se manifester, en dehors de toute convention. Elle manque, le plus souvent, d’occasions, les Mécènes étant rares dans ce vaste pays couvert de brousse et de forêts, où l'on est trop préoccupé du riz de chaque jour, pour accumuler des richesses, à plus forte raison pour les dépenser. — Ce n’est assurément pas l’esprit d’observation qui manque, surtout dans ces pagodes, où les bonzes rêveurs assistent à toutes les manifestations de la vie, et où l’absence de tout souci est favorable à l’éclosion des œuvres d’art. — J’ai eu l’idée de faire dessiner par l’un d’eux quelques scènes de la vie des Khas, aborigènes depuis longtemps soumis aux Thaïs envahisseurs et maintenus dans une sorte de servitude, où ils ont su garder les traits originaux de leur race. Je ne me trompais pas dans mon calcul, car, aux scènes de la vie des bois et des champs, aux combats et aux chasses vinrent s’ajouter rapidement les fêtes et les jeux. J’eus ainsi
as et de Laotiens la indigène).
l’occasion de saisir, sur le vif, le contraste que les Laotiens prétendent exister entre leurs propres mœurs et celles de leurs sujets. Les Khas sont toujours représentés comme des grotesques, ivrognes et gourmands, quand ils sont installés autour de la jarre commune, où chacun aspire avec son chalumeau, ou bien, quand, s’avançant derrière un chef de file, ils dansent en frappant des bambous l’un contre l’autre.
Au jeu de la savate, les Laotiens, naturellement, l’emportent, aux applaudissements de leurs compatriotes, pendant que les compagnons du vaincu regardent avec stupeur et que leurs femmes sourient et encouragent des yeux les vainqueurs. Tandis que, dans les fêtes laotiennes, la femme est toujours représentée correcte et réservée, chez les Khas, on la voit se mêler aux danses des hommes, excitées par le son du tam-tam et de la flûte, et se prêter, en public, à leurs galanteries.
A leurs propres yeux, les Khas sont une race inférieure, mais, si comme beaucoup d’êtres simples, ils trouvent souvent du plaisir dans leurs amusements grossiers, il ne faut pourtant pas les considérer comme incapables de toute délicatesse. Ils savent chanter à leurs heures, aussi bien que les Laotiens, mais leur chanson est humble et mélancolique, ainsi qu’il convient aux fils de la glèbe.
Un jour, c’était dans les montagnes qui avoisinent le cours du Mékhong, tout près de la frontière de Chine, deux guides me précédaient. L’un gaiement caracolait à cheval, c’était un mandarin Lu ; l’autre, un montagnard Kha-Kho, marchait rapidement pour n’être pas dépassé. Et, tandis qu’au-dessous des cimes, les nuées peu à peu s’élevaient, le cavalier se mit à chanter à tous les échos la strophe suivante :
Fcstir
(dessin laotien).
J'ai couru, par monts et par vaux,
Nulle part, ô ma bien-aimée,
Je n’ai trouvé fille qui te valût.
Je l’interrompis alors pour faire appel au Kha-Kho qui, à son tour, entonna la chanson suivante :
Oh, malheureux que nous sommes,
Nous qui vivons sur cette terre,
La travaillant, alors qu’elle n’est pas nôtre, Elle appartient à nos maîtres,
Notre travail aussi leur appartient.
Où êtes-vous donc, jeunes filles,
Vous qui ne me répondez pas,
Vous qui me laissez chanter tout seul,
Et crier à tous les échos,
Jusqu’à ce que j’en perde la voix?
Etes-vous dévorées par les tigres?
Etes-vous avec vos amants?
Répondez-moi donc, jeunes filles,
Car je vous aime et, pour vous trouver,
J’ai couru jusqu’en ce bois solitaire.
Car je vous avais aperçues,
Du sommet de la montagne, Plusieurs fois je vous ai vues,
Alors que vous étiez dans les rays....
A chaque strophe il lançait dans l’air un cri plaintif, qui eût pu se répéter au loin, sur toutes les montagnes du nord de l’Indo- Chine, car c’est la plainte du serf qui travaille, pendant que d’autres se prélassent. Or, tandis que le Laotien flâne, le Kha laboure.
Sur les sommets du Nam-Ta, j’ai recueilli, chez les Khas-Mouks, une autre chanson d’allure aussi humble que la précédente :
Le jeune homme.
Je voudrais demeurer sous ton toit, Du matin au soir être avec toi, Dans les champs t’aider au travail, Creuser la terre, arracher l’herbe,
A la brousse, allumer le feu,
[(dessin laotien)
Abattre le bois que, vers la fin du jour, Ensemble nous porterions.
La jeune fille.
Hélas ! à t’écouter, je ne peux prendre confiance, Car mon humble case est malpropre,
Ma condition est inférieure à la tienne.
N’es-tu pas fils de l’étoile matinale?
Moi, je suis la fille du noir corbeau.
Dis-moi comment tu pourrais m’aimer?
Le jeune homme.
Ma sœur, pourquoi dire et penser ainsi? Comme toi, c’est la montagne que j’habite.
En quoi ma case est-elle plus belle que la
[tienne ?
La jeune fille.
Oui, tu me parles ainsi du bout des lèvres, Dans ton cœur, je sais qu’il n’y a pas d’amour.
Le pessimisme peut-il être considéré lomme une illusion d’esprits blasés, quand
on le retrouve aux extrémités de l’Asie antérieure, chez les races les plus primitives, les moins compliquées?
J’avais commencé par parler de gens heureux, passant leur vie au milieu des fêtes et des fleurs. L’image morale du Laos ne serait ni exacte ni complète, si, aux plaisirs des Laotiens, je n’avais opposé la tristesse des Khas. N’est-il pas vrai, [souvent, en tout pays du monde, que l’insouciance des uns s’étale à côté de l’infortune des autres?
Pierre LEFÈVRE-PONTALIS.