XVII. — La Chanson des l.ucals
Mes ducats d'or, mes bons ducats, Qu'êtes-vous devenus, hélas !
Irai-je vous chercher parmi les clairs ruisseaux, Où les poissons dorés frétillent dans les eaux ?
Irai-je vous chercher dans les vertes prairies. Où les fleurettes d'or brillent épanouies?
Me faudra-t-il aller vous chercher dans l'air pur, Où les oiselets d'or volent parmi l'azur?
Me faudra-t-il aller vous chercher sur la sphère. D'où les étoiles d'or sourient à noire terre ?
Non, vous ne nagez point aux flots du ruisseau Vous n'étincelez point parmi la verte prée ; [clair ; Non, vous ne planez point dans les hauteurs de l'air; Vous ne rayonnez point à la voûte azurée ;
Quelque usurier, mes ducats d'or, mes bons ducats. Vous retient dans sa pince à tout jamais, hélas !
XVIIl. — Conversation dans la lande de Paderborn.
Quelle douce musique ! Écoute :
Flûtes, violes et bassons.
Quelque part, dans les prés, sans doute, Dansent fillettes et garçons.
— Ami, la méprise est unique :
Pas de flûtes, pas de bassons ;
Je n'entends, moi, d'autre musique Que le grognement des cochons.
— Écoute, lointaine et confuse, La voix du cor. Sous les ormeaux, .l'enlends aussi la cornemuse
Du berger qui paît ses agneaux.
— Point de cor, point de cornemuse; Mais le vieux porcher du hameau — vVmi, vois comme tu t'abuses — Chasse vers leur toit ses pourceaux.
— Entends-tu cette voix lointaine D'un timbre si mélodieux
Que, pour mieux l'écouler, aux cieux, Les anges respirent à peine ?
— Eh! mon cher, où prends-tu les sons D'une voix qui charme les anges?
Ce n'est qu'une bande d'oisons Qui se querellent dans la fange.
— Entends le son aérien
Des cloches de la vieille église.
Leur appel, porté par la brise, Assemble le troupeau chrétien
— Pauvre ami, ce sont les clochettes Des bœufs qui s'en reviennent las
Et qui, la tûche du jour faite.
Rentrent à l'établc, front bas.
— Ne vois-tu pas flotter un voile, Un voile blanc, signal discret?
C'est ma raie; et ses yeux d'étoile Sont noyés d'un chagrin secret.
— Je vois la vieille bûcheronne Claudiquant avec son pied bot, Et qui halette et s'époumonne Sous le fardeau de son fagot.
— Soit. A ton aise tu peux rire De mes fantasques questions ; Mais, quoi que tu puisses me dire, Je garde mes illusions.
Sonnets à ma Mère.
Toujours j"ai porté haut la tôte avec audace ;
Mon caractère est Apre et mon cœur orgueilleux.
Si le roi me venait regarder face à face,
Il ne me ferait pas, certes, baisser les yeux.
Mais, malgré cet orgueil dont se raidit mon âme Et qui ne plierait pas môme devant le roi, II me plaît d'avouer, ma mère, chère femme, Combien je deviens humble et souple devant toi.
Qu'est-ce qui change ainsi ma raideur en souplesse? Est-ce Ion noble esprit qui peut aller au fond Des choses et monter jusqu'au ciel d'un seul bond?
Ou bien suis-je troublé d'une obscure tristesse En pensant que j'ai pu blesser ton cœur si bon. Ce cœur qui me chérit d'une unique tendresse?
Follement vagabond, je t'ai quittée un jour. Et j'ai poussé ma course errante parle monde. Et j'ai cherché partout la passion profonde Pour assouvir mon infini besoin d'amour.
L'on put me voir alors vaguer de rue en rue, Pareil au mendiant qui va fendant la main.
Mais l'aumône d'amour, je ne l'ai pas reçue; Je n'ai pu recueillir qu'ironie et dédam.
Pendant des ans, malgré cette quête insensée, L'amour, partout cherché, me fuyait en tous lieux; Et je revins au toit natal, l'âme blessée.
Alors, vers ton enfant quand tu t'es avancée, Cet amour, si longtemps vain objet de mes vœux. Je l'ai vu me sourire, ô ma mère, en tes yeux
A Christian Setlie.
Non, je n'adore pas l'image des faux dieux Qui,' dorée au dehors, au dedans est poussière ; Non, je ne donne pas la main à ces plats gueux (jui,' Hagornant en face, outragent par derrière;
Non, je n'applaudis pas au triomphe honteux Que mènent les coquins et les prostituées. Et, quand vient à passer leur char victorieux, Je ne suis pas avec la foule humiliée.
Je sais qu'un coup de vent peut soudain jeter bas
Le chêne fier, tandis que le roseau, docile
A tout souffle de Tair, s'incline et ne rompt pas :
Mais que lui revient-il d'avoir été servile? Enfin il sert de canne aux gandins de la ville Ou bien d'époussetoir aux valets et goujats.
C'est au merveilleux mois de mai, Lorsque s'épanouit la rose Que, naguère, en mon cœur charmé, La fleur de l'amour est éclose.
C'est au merveilleux mois de mai, Quand la forôt verdit et chaule, Ma belle, que je t'avouai Le cher désir qui me tourmente.
De mes larmes naîtront des fleurs, Comme des larmes de l'aurore.
Et mes soupirs feront éclore Un chœur de rossignols chanteurs.
Aime-moi : je veux te porter Ces fleurs, sitôt qu'elles vont naître:
En même temps, à ta fenêtre, Les rossignols iront chanter.
Rose, lys, colombe, soleil, Voilà ce que j'aimai naguère avec tendresse. Je n'aime plus que vous, maintenant, ô maîtresse Et vous êtes l'unique et pure charmeresse.
Fontaine d'amour sans pareil,
Rose, lys, colombe, soleil.
En regardant tes yeux chéris.
J'oublie aussitôt peine et fièvre, Et par un baiser de tes lèvres Tous mes maux soudain sont guéris.
Pouvoir te tenir sur mon cœur, Pour moi, c'est le paradis même.
Et pourtant, quand tu dis : Je t'aime Je verse amèrement des pleurs.
En mon rêve passe une image Belle comme un ange des cieux, Et je reconnais ton visage, Quoiqu'il soit pâle et soucieux.
Ta bouche, seule, est rose encore Mais la mort la baise, et soudain La voici qui se décolore, Et ton regard d'aube s'éteint.
Oue ton visage au mien s'unisse, Pour que se confondent nos pleurs Contre mon cœur presse ton cœur :
Qu'une seule flamme en jaillisse.
Quand nos pleurs, comme une fontaine.
Ruisselleront parmi ces feux.
Je veux, entre tes bras, ma reine.
Mourir à force d'être heureux.