‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 23 sur 39 · IV. — La Nuit sur la Plage · texte numérisé non relu

IV. — La Nuit sur la Plage

Le temps est froid, la nuit est noire;

Le flot bouillonne et se prend à fumer. Cependant, à plat-ventre étendu sur la mer, L'informe vent du Nord raconte des histoires, Comme un vieillard grognon qui, le soir, après

Dans un moment de belle humeur, [boire,

Bavarde sur un ton mi-plaisant, mi-grondeur. Avec sa forte voix, par instants assourdie. Il redit les géants, leurs terribles combats,

Leurs éponvanlables tueries

Et les légendes des sagas.

Ce sont joyeux devis et récils héroïques^

Des évocations runiques, Qu'il débite en riant ou hurle à pleine voix :

Tout cela si plein, à la fois.

D'emportement bouflon, de féroce liesse,

One les blancs enfants de la mer Bondissent en poussant de longs cris d'allégresse

Qui vont, au loin, décbirer l'air.

Pendant ce temps-là, sur l'humide plage,

Marche un étranger, dont le cœur Est agité plus que le flot grondeur,

Plus môme que lèvent sauvage.

Son pas arrache des bluettes aux galets,

Pareilles à des feux-follets ;

Et, serré dans son manteau sombre.

Il se dirige vers la lointaine lueur Oui vient de s'allumer aux vitres du pécheur

El rayonne gaiement dans l'ombre.

Le vieux père et le fils sur la mer sont partis ;

Et, seule de la maisonnée, La fille du pécheur est restée au logis.

Elle écoule, en la cheminée, La bouilloire chanter sa fantasque chanson. Parfois, elle met des sarments sur les tisons

Et souffle ; alors la flamme claire Jette un reflet doré sur son visage en fleur

El colore à travers la chemise grossière

Ses épaules à la délicate blancheur.

Malgré le dur travail, ses mains aussi sont blanches;

Et, tandis qu'autour du foyer Elle s'active, elle a noué son tablier Sur sa taille cambrée et sur ses fines hanches.

Soudain l'huis s'est ouvert; entre le voyageur,

Et la blanche et frêle petite,

Tel un lys effrayé, palpite, Pendant que l'étranger sourit avec douceur : c< Me voici, lui dil-il ; j'ai tenu ma promesse : Je ramène le temps où les dieux de la Grèce Consentaient à quitter l'Olympe radieux

Pour s'unir aux belles mortelles

Et pour engendrer avec elles Des rois porteurs de sceptre et des héros fameux. Mais il ne faudrait pas, enfant, te mettre en peine, Plus qu'il ne conviendrait, de ma divinité. Prépare-moi plutôt du rhum avec du Ihé :

Je sens encor la rude haleine

De la bise, et nous autres (hcux, Nous redoutons aussi la froidure crueile Et sommes exposés à rap[)orter aux cieux Un coryza divin, une toux immortelle ».

LA MER DU NORD igg

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