‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 28 sur 39 · X . — Mirage en Mer · texte numérisé non relu

X . — Mirage en Mer

Jaais couché sur le bo.dags du vais.seau Et, dans le clair miroir de l'eau

[plonge^ Tandis que, toujours plus avant, mon regard

Voici que j'aperçus, tout au fond de la mer,

Comme un crépuscule de songe.

Puis, bientôt, les couleurs parurent s'animer,

Les silhouettes se former.

Et je vis une antique ville hollandaise

Avec ses tours, ses toits vermeils

Éclairés par le plein soleil

Et sa foule alfairée et circulant à l'aise.

Là de graves vieillards drapés de noirs manteaux,

Avec chaînes d'honneur et blanches collerettes,

Avec longs nez et longues brettes.

En passant, échangeaient de grands coups de

Devant l'hôtel de ville orné de dentelures [chapeau

Et d'empereurs de pierre aux naïves figures.

Puis, non loin, devant les maisons

Aux jardinets fleuris, aux vitres translucides,

Des dames de grand air et des vierges timides

Promenaient leurs atours aux somplueiix frissons.

Leurs figures semblaient des roses

Sous leurs coilîcs noires écloses

Et c'étaient des Ilots d'or que leurs beaux cheveux

De galants cavaliers vêtus à l'espagnole, blonds.

Éperons sonnant aux lalons,

Les couvraient hardiment de leurs œillades folles.

Ailleurs, livre de messe et chapelet en main, Des dévoles, portant de longues manies grises, S'acheminaienf ù pas menus vers les églises Où ronllaiont le grand orgue .'t les clianls en latin.

A cette musique lointaine.

Inquiet soudain, j'ai frémi ; Et de vagues désirs, une secrète peine Ont pénétré dans mon cœur mal guéri.

Je crois sentir plus largement ouverte Ma blessure que rien encor n'a pu fermer: Goutte à goutte mon sang tombe au fond de la mor

Dont il change en pourpre l'eau verte.

Oui, mon sang tombe sur une vieille maison Au toit en comble, avec un haut pignon. Qui de tous semble délaissée.

Mais où, cependant, j'ai pu voir, Assise près de la croisée, i:ne vierge pensive en long vêtement noir. - Et je la reconnais ! Au fond de la mer m«^me. Dans un accès d'humeur il le plut de me fuir, Enfant ; et, depuis lors, tu n'as pu revenir, Et là-bas personne ne t'aime.

Et moi, je te cherchais en vain, Toi qui fus toujours mon aimée,

El j'errais par le monde en proie au noir chagrin, Mais, de ce jour enfin où je t'ai retrouvée,

De ce jour où j'ai le bonheur De revoir tes beaux yeux et la douce figure. Nous ne nous quitterons plus jamais, je le jure. Et je me jette, bras ouverts, contre ton cœur.

Mais voici qu'une forte poigne Me saisit par le pied et m'épargne un plongeon : a Docteur, docteur, dit le-patron qui grogne, Èles-vous donc possédé du démon ? »

Page 1