VI . — Les Dieux de la Grèce
O lune, belle lune en fleur, sous la lumière. Comme un lac d'or fondu ia mer tranquille luit ; Une clarté d'une douceur crépusculaire Blanchit la vaste grève où la vague bruit; Au ciel bleuâtre et sans étoiles, des nuages Traînent comme des pans d'éclatante blanciieur, Et l'on croit voir flotter, à travers leurs vapeurs, 0 dieux marmoréens de l'Hellas, vos images.
Non, ce ne sont pas des nuages, mais les dieux, Les dieux mômes d'Iiellas qui, jadis, radieux. Par la loi du plaisir ont gouverné la terre, Et qui, vaincus du temps, à jamais détrônés.
Dans les cieux étonnés, Errent, s[)cclrcs géants, à riieure du mystère.
Ce Panthéon aérien Ce groupe nuageux de l'Olympe païen, .le le regardais en silence iSc mouvoir dans l'azur immense.
V'oi(;i KroniotiH, liinmorLel :
Il u Mcig-é sur celle noire chevelure Qui, jadis, secouée, à fail trembler le ciel. Il lient en main son foudre éteint, et sa figure, Où le pli d'un chagrin profond s'est incrusté. Garde pourtant des traits de l'antique fierté. O Zeus, les voilà donc passés, ces jours propices Où tu humais la chaude odeur des sacrifices. Où lu t'éjouissais près du jeune garçon Qui versait le nectar, gracieux échanson; Car le règne des dieux mêmes est éphémère
Et les jeunes chassent les vieux; N'est-ce donc pas ainsi que tu cha.ssas ton père Kl jetas les Titans, tes oncles, hors des cieux ?
Je te vois à ton tour, Héra, grave déesse : Une autre a pris ton sceptre d'or ; par le destin L'éclat de tes yeux pers est à jamais éteint ; Tes bras de lys n'ont plus ni force, ni souplesse Et ne sauraient punir les amoureux larcins De Zeus, ni te venger sur ses bAlards divins, •le vois aussi Pallas el sa Icniblc égide :
O l>allas Athéné, Ta lance, ta raison que n'onl-elles sauvé Tes chers Olympiens des siècles déicides?
Et voici maintenant paraître Aphrodilc :
Ses cheveux, d'or jadis, sont d'argent à cette heure ;
Son ceste fameux lui demeure, Mais c'est de la terreur qu'inspire sa beauté. S'il me fallait jamais dormir sur la poitrine, Comme Anchise y dormit, héros cher à ton co^ur, Je périrais, je crois, d'angoisse et de frayeur; Tout en toi sent la mort, 6 Vénus Libitine. Aussi voyez comme Ares au bras fort Regarde avec froideur sa livide maîtresse... Phébus à l'arc d'argent, Phébus aux cheveux d'or.
Penche la tête avec tristesse :
Sa lyre, qui vibrait dans les banquets divins,
Pend à son côté, détendue.
Quant à toi, dieu bancroche, Héphtrstos, c'est en Que se produit ta silhouette biscornue ; [vain
On ne rit plus de toi, gauche échanson boiteux ; Aux célestes brocards tu ne sers plus de cible ;
Car voici longtemps que les dieux Ont éteint pour toujours leur rire inexlinguible.
Je ne vous ai jamais aimés, dieux de l'Hellas ! Des Grecs et des Romains dès longtemps je suis Pourtant une pitié sacrée '«^î^-
S'empare de mon cdMir, dieux, lorsque je vous vois
Errer lù-haiil, Iroupe elï'arée,
Dans les cieux hostiles et froids.
VA votre défaite me fâche, [veaux,
Lorsque je songe aussi combien ces dieux nou- Qui vous ont remplacés, sont charlatans et lûclics, Renards avides sous la peau d'humbles agneaux... Oh ! combien je voudrais, d'un etTort magnanime, Jeter leurs temples bas, lutter, vaincre pour vous, Relever vos autels, y tomber à genoux Et vous y présenter d'agréables victimes 1
11 est vrai, jadis, anciens dieux.
Que, dans les batailles des hommes.
Vous avez toujours pris, en somme.
Le parti des victorieux.
Humble mortel, je veux quand même
Etre plus que vous généreux
Et, dans les batailles des dieux,
Ce sont les dieux vaincus (|uc j'aime.
Et comme je parlais ainsi, dans les vapeurs Ces fantômes me regardèrent et rougirent; Et puis, comme transfigurés par la douleur, Dans les airs ils s'évanouirent.
La lune se voila de nuai^es; le ciel Devint moins clair; la mer haussa sa voix grondeuse, El bientôt je vis luire en l'azur cLernel Les étoiles victorieuses.
VIL — Questions.
Près de la mer, la nuil, près de la sombre mer, Un jeune homme est assis ; il se tait, il écoule. Puis, le cœur plein d'angoisse et l'esprit plein de Il se prend à parler aux flols d'un ton amer : T doute
« Flols, donnez-moi le mot de celle énigme anli'pie
Où s'épuise l'esprit des hommes inquiets,
Prêtres coi fies de la mitre hiéroglyphique,
Et docleurs affublés de solennels bonnets,
Et tant d'autres cerveauxbouillantSi dont la pensée,
En dépit des échecs, ne fut jamais lassée :
Qu'est l'homme ? d'où vient il ? où va-t-il ? dans les
Qui réside au delà des astres radieux? » [cieux,
Les Ilots ont murmuré leur élcrnel murmure; Les nuages ont fui ; le vent a frissonné ; Les astres nul versé hnir clarté f-oide el dure; Et le mot de l'éiHunu;, ils ne l'ont pas donné.