‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 39 sur 39 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Dans les cabinets de peinture On voit parlois un chevalier 0"', l'evètu (Je son armure, A saisi hince et bouclier.

Mais un essaim d'Amours se joue De rhéroïque batailleur :

Ils l'enchaînent avec des fleurs Et narguent sa terrible moue.

De même, épris d'une beauté.

Je demeure dans ses entraves.

Quand d'autres vont combattre en braves

Le combat de la Liberté.

Sous un arbre blanc de (rimas J'écoute siffler l'âpre bise; Le ciel est froid, le ciel est bas Et noyé dans la brume grise.

CHANSOùNS ET POÈMES

Les prés, les bois, jadis si verts, On dirait que la mort y passe; — Autour de moi, dans moi, l'hiver ; Mon cœur est froid comme la glace.

Soudain se mettent à pleuvoir

Des flocons blancs : « L'arbre, pensc-je,

Verse de son branchage noir

Celte froide poudre de neige «.

Mais non ; je sens, plein d'un émoi Joyeux, que, la blanchepoussière.

C'est une haleine printanière Oui la répand autour de moi.

0 délicieuse merveille !

Mai vient chasser les jours pleureurs ; La neige s'est changée en fleurs Et mon cœur à l'amour s'éveille.

Prise d'un frisson virginal, La forêt bourgeonne et verdoie ; Le jeune soleil, avec joie.

Sourit au jeune lloréal.

Moi, j'écoute, au tomber du jour, Hossio^nol, pleurer ta in!isi(|!io :

Divinement mélancolicjiie, Toute ta chanson n'est qu'amour.

Les yeux de la nuit printanière Ont un regard consolateur Et, si cruel pour moi naguère.

L'amour me convie au bonheur.

Tandis que le rossignol chante Dans les branches du vert tilleul.

Mon Ame quitte son linceul Et s'épanouit, frémissante.

J'aime une fleur. Laquelle? je l'ignore

Et voilà qui fait ma douleur.

Dans tout calice où vient pleurer l'aurore.

Je regarde et je cherche un cœur.

>46 CHANSONS ET POIOMES

L'heure esl venue où chaque lleur se pAme ;

Le rossignol chaule et se plaint ; Je cherche une Ame ou, comme dans mon Ame,

Passe et vibre un trouble divin.

0 rossignol, j'entends ta mélodie

Et je peux la comprendre aussi :

Car nous avons même mélancolie

Tous les deux, et même souci.

Mai, le doux mois, est de retour :

Les arbres, les plantes fleurissent, Et, dans l'azur profond du jour, De beaux nuages roses glissent.

Le rossignol dit sa chanson.

Caché sous la verte l'cuillée ; Les agneaux aux blanches toisons S'ébattent dans l'herbe mouillée.

l^onr moi, poiiil, do cliaiiU, poini d'chals ; Lo cœur loiit |t,^oiinc de ma peine, An son d'une clo<;lie lointaine, Je rèv(>... A quoi ? .le ne sais pas.

Tout au fond de mon cœur, j'entends Une musique douce et basse :

Allons, ô chanson de printemps, Prends l'essor à travers l'espace;

Envole-loi hors de mon cœnir, Et va-l'en vers les tleurs écloses Porter à la divine rose Mou hommao^e d'adorateur.

Le papillon, delà rose amoureux, Mille fois voltige autour d'elle, Tandis qiie, dans l'air lumineux, Un rais d'or caresse son aile.

Je voudrais pourlanl bien savoir De ([iii la rose est amoureuse.

Est-ce du rossigi\ol à la chanson ciiarmeuse ? Est-ce de l'étoile du soir?

C'est un secret ; la rose à nul ne le dévoile ; Mais, moi, j'aime d'amour pareil Rose, papillon, rayon de soleil, Rossignol et muette étoile.

Parmi la verdure nouvelle,

Dans tous les nids chantent des voix :

Quel est le maître de chapelle

Oui conduit le chœur dans les bois ?

Est-ce le vanneau qui se donne.

En clig'nant, un air important,

Ou bien serait-ce le pédant

Qui rythme un « coucou » monotone ?

Ou la cigogne? Dirait-on Pas que sa patte qui cliquette Par un dessein exprès fut faite Pour diriger un orphéon?

Non; co n'esl pas dans la verdure Ouest le chef d'orchestre des bois :

11 bat en mon cœur la mesure Et se nomme l'Amour, je crois.

« Au coramencement lut le rossignol Et tsiikul, tzukut! il chanta le Verbe. Tandis qu'il chantait, on vit sur le sol Éclore les fleurs et verdoyer l'herbe.

D'un grand coup de bec il s'ouvrit le cœur; Le sang qui jaillit hors de sa poitrine Fit naître soudain un rosier en fleurs ; Et, lui, célébra la rose divine.

Et le rossignol est le Rédempteur;

Si les oisillons, que le bois abrite,

Un jour n'entendaient plus le doux chanteur.

Ils mourraient ; la foret serait détruite ...

A son moinilleau telle est la façon Dont le vieux moineau conte la genèse.

La moinille, au nid tapie à son aise, De pieu! pieu! fréquents coupe la leçon.

Moinillool moineau sont un bon ménage:

Tandis (|u'(^llc couve ou lient la maison. Lui, pour occuper ses loisirs en sage, Fait le calécliisme à son rejeton.

Après une nuit douce et tiède, Toutes les fleurs s'ouvrent au jour, Et j'ai peur que mon cœur ne cède A l'attrait d'un nouvel amour.

Quelle est, entre ces fleurs exquises, Celle par qui je serai pris?

Le rossignol, je crois, m'avise D'avoir à me garder du lys.

Le danger presse ; on sonne le tocsin ; Hélas! c'est fait de ma pauvre cervelle : Le printemps et les beaux yeux d'iuie belle Ont contre moi formé de noirs dess(;ins.

NOUVKAU PIM .\'I1:M1'S ^'A

Oui, |(^ prinlcmps cl los yeux d'iiiK' belle Se sont lii;iM''s |)oiir nie prciulro en Icuis rels; l)aiis 1(» coiiiplol, ;i\(M- eux, sontenliés Le rossignol el la rose nouvelle.

Ah ! je voudrais pleurer, pleurer des pleurs d'amour,

Pleurs d'amertume et de délice, Et, plus s'en va le temps, plus je tremble (ju'un jour

Elnfin mon vœu ne s'accomplisse.

Oui, je le sens, l'amour, ce douloureux plaisir,

L'amour, cette douce torture, Péuètre dans mon cœur et rouvre ma blessure

Avant qu'elle n'ait pu guérir.

Les doux yeux bleus du mois de mai Me regardent dans la prairie :

T-es violetles, pour ma mio, J'en lais un bouquet embaumé.

Et, tout en faisant mon bouquet, Je m'aperçois que mes pensées A. tout venant sont retracées Par le rossignol indiscret.

Il chante tout ce que je pense.

Et, tout entière, la forêt Mise ainsi dans la confidence.

Sait quel est mon tendre secret.

Si près de moi lorsque tu passes, Ta robe vient à m'eflleurer.

Mon cœur se prend à palpiter :

Je veux me lancer sur les traces.

Mais, si tu te tournes vers moi Et si lu me regardes, ivre D'un trouble où se môle l'enVoi, Je tremble et n'ose plus le suivre.

L'astre des nuits suit d'un regard De désir ardent et timide La sveile fleur du nénuphar Qui rêve sur le lac limpide.

La tleur se penche sur les eaux, Confuse, mais, à l'instant même.

Elle voit parmi les roseaux Son amant à la face blême.

Si tu n'as' pas mauvaise vue,

Si tu sais lire à livre ouvert.

Tu peux voir que dans tous mes vers

Passe et repasse une inconnue;

Si lu n'as pas l'oreille dure.

Tu peux y distinguer sa voix, Oui, plaintive ou joyeuse, est pure Comme une source dans les bois ;

Et, cette voix, si tu 1 écoutes, Comme moi, pris par son attrait, Bientôt tu te perdras sans doute, Rêvant d'amour, parla forêt.

Pourquoi vaguer ainsi, la nuit, fol amoureux? Ton amour, chez les fleurs, fait un scandale allreux

11 effare les violettes, La rose en a rougi de pudique rougeur. Le lys en a pâli de candide pâleur ;

Les moins prudes sont inquiètes.

— Bonne lune, il est vrai, je me suis mal conduit Et j'eus tort de troubler le calme de In miil .

Mais les Heurs sont bégueule (Miiicaine : Elles m'ont épié — pouvais-je le savoir? — Pendant que je faisais aux étoiles du soir

Mon amoureuse confidence.

Quand tes yeux bleus avec douceur Se reposent sur moi, ma chère, Je deviens soudain si rêveur Oue je ne sais plus que mo taire.

Oui, l<"s yeux l,lcus, les si beaux yeux OccupiMit toute ma pensée VA mon àme est comme enfoncée Dans un i,^ouffre de rêves bleus.

Donc me voici pris encore une fois ; Ma rancœur d'hier, il n'en est plus trace; Une langueur exquise la remplace Depuis le retour de mai, le doux mois.

L'allée où, paré, passe le beau monde.

De nouveau me voit aller et venir Et l'aire le guet pour y découvrir Le chapeau fleuri que porte ma blonde.

Encore une fois, j'attends anxieux, Sur le pont du Rhin, tant que le jour dure. L'heure où ma beauté, passant en voilure, Sur moi voudra bien abaisser les yeux....

Plongé tout entier dans ma rcveiie, ' Encore une fois au bois je me perds ; Les merles, blottis dans les buissons verts, Spectateurs narquois, sifflent ma folie.

La rose embaume l'air. Mais sait-elle, la rose, L'odeur qu'elle répand? Le rossignol sait-il Que sa chanson, sanglot harmonieux, nous cause Un trouble douloureux, émouvant et subtil?

Je ne sais. Mais le vrai souvent attriste et blesse. Donc, rose et rossignol n'éprouveraient-ils rien De ce qui nous émeut, il serait encor bien De les croire animés de l'humaine tendrcs.-e.

C'est que je l'aime, hélas! si je t'évite Et fuis tes yeux.... Ne va pas m'en vouloir. Tes yeux si beaux, comment pourraient-ils voir, Sans se moquer, ma mine déconfite ?

C'est que je t'aime, hélas ! si, le teint noir.

Les traits tirés et la (ace amaigrie,

Je deviens laid à faire peur. Ma mie.

Je te fuis donc... Ne va pas m'en vouloir.

Je vais errant parmi les tleurs Et je crois fleurir avec elles; Dans mon ivresse de rêveur.

Presque à chaque pas je chancelle.

Je suis grisé de désirs fous...

Ah ! retiens ton amant, ma blonde, Sinon, je tombe à tes genoux.

Et le jsrdin est plein de monde.

Pâle image, sur l'eau mobile La lune tremblote et frémit ; Mais Taslre lui-même, tranquille, Resplendit au front delà nuit.

Ainsi, ma belle, heureuse et page, Tu vis avec sérénité, Et c'est seulement ton image Qui tremble en mon cœur agité.

Nos cœurs, l'un vers l'autre poussés, Ont conclu la sainte alliance; Et, l'un contre l'autre pressés.

Ils ont battu d'intelligence.

Mais la rose que, sur ton cœur,

Tu portais, est morte, victime

— Tout n'est ainsi qu'heur et malheur

De notre entente trop intime.

Dites-moi qui, jadis, inventa les horloges Et distribua l'heure en ses diverses loges.

— C'était un homme froid : durant les nuits d'hiver, Il écoutait trotter les souris familières

Et, dans son vieux logis, les poutres centenaires Grincer au rongement monotone du ver.

Dites-moi qui, jadis, inventa la caresse.

— Gelui-la fut un homme enivré de jeunesse, Dont les lèvres brûlaient de désirs infinis. C'était quand le printemps reverdissait la terre. Lorsque les fleurs s'ouvraient à la jeune lumière Et que tous les oiseaux chantaient au bord des nids.

Comme ils embaument, les œillets!

Essaim d'or, comme les étoiles, Tandis que la nuit tend ses voiles, FourroUlent aux cieux violets !

Sur le fond sombre de l'allée La villa se détache et luit ; La porte s'ouvre et, dans la nuit, J'entends la voix de mon aimée.

Elle arrive... Pleurs de bonheur!

Timide étreinte ! Heure charmante!

Les jeunes roses, de langueur, Pâment et le rossignol charité.

Ai-je pas déjà rêvé ce bonheur ?

Ai-je pas goûté la même tendresse?

Les mêmes bosquets et les mêmes fleurs Ne virent-ils pas les mêmes caresses ?

Tout comme autrefois, témoin curieux, La lune se glisse à travers les arbres, Tandis que des dieux et héros de marbre, Graves et muets, veillent sur nos jeux.

Hélas! déjà pris bien des fois au piège, Je sais trop comment finit c(! bonheur,

Gomment vient un jour où la froide neige Couvre d'un linceul notre ûme et les fleurs.

Eh ! oui, l'on se quitte et puis l'on s'oublie ; Le temps fait son œuvre et, glaçant les coeurs. Il éteint à tout jamais cette ardeur Qui brftie aujourd'hui nos lèvres unies.

Les baisers ravis en cachette, Les baisers dans l'ombre rendus Ont une saveur qui me jette Hors de moi, le cœur éperdu.

Par de beaux souvenirs bercée Et des espoirs encor plus beaux, L'âme, en goûtant l'heure passée, S'élance vers des jours nouveaux.

Mais de tels pensers, c'est un leurre, Comme il vaudrait mieux s'embrasser!

Non, chère ûme, mais plutôt pleure.

Il n'est rien si doux que pleurer.

Une fois, était un vieux roi; Son cœur était las et sa tête grise; Et le vieux roi reçut la foi D'une jeune femme, à l'église.

Une fois, était un beau page; Sa tète était blonde et son cœur ardent. La jeune reine à cet enfant Fit porter sa traîne à ramage.

Ce conte est bien connu... Qu'importe?

Le sens en est tendre et si douloureux.... Reine et page sont morts tous deux De s'aimer d'une amour trop forte.

En ma mémoire ont refleuri Des images longtemps fanées...

Mais qu'a donc ta voix, mon aimée, Oui me fait tressaillir ainsi ?

Ne dis pas: «je t'aime », maîtresse; Car je sais trop bien qu'ici-bas Clair printemps et belle tendresse Sont vile déflorés, hélas !

Ne dis pas : « je t'aime » ; muette. Baise mes lèvres et souris, Si demain matin ton poète Te montre ces lilas flétris.

Par le clair de lune enivré, Le tilleul pâme ; à la vêprée.

Le rossignol énamouré Dit sa chanson dans la feuillée.

« Veux-tu pas t'asseoir, mon amant, Sous ce tilleul, parmi la mousse?

Vois : sous la lune, mollement Elle luit, et semble plus douce.

Cet arbre. est cher aux amoureux ; Sa feuille comme un cœnr est faite ;

Et voilà pourquoi, deux à deux, Ils y cherchent une retraite.

Mais tu souris, comme perdu

Aux détours de ta rêverie.

Parle, ami, dis-moi, que veux-tu,

Quel est donc ton rêve? — Ah! ma mie.

Tu veux connaître mes souhaits :

Eh ! bien, je voudrais — le dirai-je? — Que vînt Tâpre hiver, je voudrais Voir tomber dru la froide neige ;

Et tous deux, bien emmitouflés, Sur les lacs glacés, par la plaine, Dans un traîneau bariolé Nous glisserions à perdre haleine.

Les Elfes mènent dans le bois Leur chevauchée, au clair de lune ; Cors et clochetles à la fois Retentissent dans la nuit brune ;

Et leurs petits chevaux tout blancs, Avec 4eurs ramures dorées, Volent en rapides élans :

Tels des cygnes dans les nuées.

Au galop passant à son tour.

J'ai vu me sourire leur reine :

Est-ce un salut à mon amour, Ou l'avis d'une mort prochaine?

Je t'envoie, au matin, les pâles violettes Que, pour toi, je cueillis au bois, dès mon réveil Et quand le crépuscule est venu, je l'apprête Roses, œillets môles, un beau bouquet vermeil.

Et ces fleurs ont un sens symbolique, ma belle. Si tu le veux savoir, chaque bouquet te dit :

Pendant le jour, sois-moi fidèle,

Aime-moi bien, pendant la nuit.

Le pli, que de toi j'ai reçu, Ne trouble pas trop mon repos :

Tu ne veux plus m'aimer, dis-tu Mais tu le dis en longs propos.

Douze pages! texte serré!

C'est un manuscrit en petit.

Pour signifier un congé.

Jamais on n'en a tant écrit.

Ne crains pas qu'il soit ébruité, Notre cher amour, parle monde.

Bien que, pour louer ta beauté, Ma bouche en mots fleuris abonde,

Sous cet entassement de fleurs.

De roses et de violettes, Se cache brûlante, secrète.

Dérobée aux veux, mon ardeur.

Une étincelle l'a trahie?

Point. Car le monde curieux Ne croit jamais à ces beaux feux:

Ce n'est pour lui que poésie.

En mon cœur, la chanson ailée Du printemps chante jour et nuit ; L'écho de la verte vallée Jusqu'en mon rêve retentit.

Les oiseaux ont la voix plus douce Qui peuplent ce rêve enchanteur ; Il sort une plus fine odeur Des fleurettes et de la mousse.

Les roses ont plus de beauté, D'une gloire d'or entourées.

Ainsi que les têtes sacrées Dans les tableaux de sainteté.

Moi-même, par métamorphose,

En rossignol étant mué,

Je chante à gosier déployé

Des chansons plus douces aux roses,

Et je rêve ainsi jusqu'au jour Où, quand le soleil va paraître, Les vrais rossignols à leur tour Viennent chanter sous ma fenêtre.

Les étoiles, glissant de leurs petits pieds d'or rJoucement et comme inquiètes,

Respectent le sommeil de la terre qui dort Au sein des ténèbres muettes.

Dans le bois, chaque feuille écoute longuement

Le silence de la nuit sombre.

Tandis que la montagne, assoupie et rêvant,

Semble étendre son long bras d'ombre.

Mais j'entends un appel. D'où vient donc cette voix

Par qui mon âme est remuée?

Est-ce vous qui parlez ainsi, ma bicn-aimée?

N'est-ce qu'un oiseau dans les bois?

Oh! que ce printemps est mélancolique!

Les fleurs portent comme un poids de langueur,

Et le rossignol met dans sa musique

Un je ne sais quoi qui serre le cœur.

Ne ris pas, ô ma belle, je t'en prie ; Ne ris pas ainsi d'un riie joyeux, Mais pleure plutôt ; ma lèvre ravie Boira d'un baiser les pleurs de tes yeux.

Encore une fois il faut m'arracher Au cœur que j'aimai d'une amour si pleine ; Encore une fois mon destin m'entraîne.

Ah! si je pouvais ici m'atlaclier!

Au pas des chevaux le pont tremble et gronde Sur le fleuve qui coule triste et noir. C'en est fait... Je pars pour ne plus revoir Celle que j'aimai d'une amour profonde.

Et la lune, au ciel, voyant ma douleur, Semble se vouloir voiler d'un nua^e.

Chérie, adieu donc! Au lointain voyage, En tous lieux, pour toi fleurira mon cœur.

Nos beaux désirs d'amour fleurissent.

Puis un instant vient les flétrir ; Ils fleurissent et se flétrissent Jusqu'au jour où tout doit finir.

Je le sais... Cette expérience Corrompt pour moi toute douceur ; Et voilà la triste science Qui blesse et fait saigner mon cœur.

Comme un visage de vieillard Qu'une barbe grise embroussaillé, Le ciel se voile en la grisaille Des nuages et du brouillard.

Éteinte la claire lumière !

Et ce ciel bas et sans rayons A flétri les fleurs et fait taire En mon âme amour et chansons.

Le cœur glacé, l'esprit plein de mornes pensers, Je trouve demi-mort ce monde où je voyage Et dont la pâle automne, au moment de passer, Enveloppe d'un froid linceul les paysages.

Les feuillages jaunis, dépouillés peu à peu, Tombent et tristement s'en vont joncher la terre; Une humide vapeur monte de la bruyère, Et pour mettre le comble à mon marasme, il pleut.

Gomme un rêve noir, le brouillard de l'automne Flotte tristement sur le mont et le val, Sous le vent du Nord, le bois se découronne ; Les troncs dépouillés ont pris un air spectral.

Mais un arbre encor, parmi la forêt nue. Est resté feuillu. Triste et silencieux, 11 paraît nourri par des pleurs douloureux Et l'on doute si son feuillage remue.

Mon cœur est en deuil comme ce paysage Et l'arbre qui, seul, comme pendant l'été Est demeuré vert, me semble voire image. Madame, vous dont rien n'atteint la beauté.

Ciel grisâtre, ciel terne, ciel vulgaire! Et vulgaire aussi la gauche cité Qui, complaisamment, mire en la rivière La laideur de ses logis reflétés;

Grotesques bourgeois qu'un rhume enchifrené, Mouchant leurs longs nez avec gravité ; Parvenus à mine insolente et vaine, Et cagots louchant avec fausseté.

O brillant Midi, de quel cœur j'adore Ton azur et la beauté de tes Dieux, Quand je suis forcé de revoir encore Ces gens si vilains et ce ciel affreux.

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