GUSTAVE NADAUD
je dédie ce livre.
Chebroux, enlin tu les publies, Ces chants de l'esprit et du cœur, Ces quelques pages bien remplies Où tes refrains chantent en chœur.
Chantre du printemps et des roses, De la nature et du loyer, Tu ne dis que de bonnes choses Pour toucher ou pour égayer.
Gustave Nadaud.
Quand, il y a un an, V Académie Française préféra refuser un legs que de Vattribuer à la Chanson, je fus de ceux qui trouvèrent Notre- Dame-du-Pont-des-Arts un peu méprisante à l'endroit d'un genre qui avait produit, dans ce siècle, Béranger, Pierre Dupont et Gustave Nadaud, et pour une façon de poésie tout aussi nationale, au moins, que le légendaire Opéra- Comique.
Bien qu'elle eût été sobre de considérants dans son arrêt, il fut clair, pour tous, qu'il était surtout motivé par cette opinion que la Chanson était actuellement représentée, en France, par les inepties du café-concert et par
les fantaisies à outrance dont la pore sonore s'épanouit à Montmartre. Elle ne parut pas se douter que la vieille tradition se poursuivait ailleurs, en des sociétés littéraires et joyeuses, sans prétentions, mais non sans influence heureuse, et que Lyon, par exemple, possédait une école de chansonniers oie se comptent d'excellents poètes. C'est qu'à la grande cité ouvrière et brumeuse il faut la chanson pour apporter le courage et le soleil ! L'auguste Dame sembla ignorer encore que, depuis Nadaud, plusieurs recueils d'une valeur réelle, pleins d'une inspiration fraîche et saine, avec des curiosités de forme intéressantes — tel le superbe volume de Camille Roy — avaient été publiés, qui eussent justifié la consécration demandée pour eux.
Mais qu'importe ! La Chanson n'a pas besoin de ces récompenses solennelles. Les moineaux francs ne vont pas se percher sur les gouttièrps de l'Institut pour être remarqués des Immortels, et les fauvettes, ces sœurs des poètes populaires, préfèrent infiniment les ombrages amoureux du Luxembourg à ce perchoir officiel. La Chanson a deux immortels domaines : les grands bois et l'atelier. Elle ne se soucie guère de briller ailleurs ! C'est la fillette court-velue, coiffée de travers, Galatée rustique qui fuit derrière les saules, ou grisette citadine mangeant sur les quais deux sous de pommes de terre frites, que
préoccupent peu les hommages des vieux messieurs vêtus de vert et qui aime mieux les rudes embrassades des gars robustes, primesautière et patriote, croyant encore, en ce temps sceptique, aux meilleures choses de la vie : la liberté, le bon vin et V amour l
De tous ceux qui la représentent aujourd'hui, et comme Poète et comme Musicien, Ernest Chebroux me parait le mieux désigné, par le mérite de son œuvre et par les sympathies méritées qui l'entourent, pour en porter haut le drapeau, non pas revendicateur , mais vaillant et ensoleillé, aux couleurs bien françaises, comme les drapeaux de nos soldats. Je le sacrerais volontiers prince des chansonniers, si ceux-ci n'étaient d"1 inguérissables démocrates, et si la Chanson de ce temps n'était républicaine avant tout. Du vrai chansonnier, il a toutes les vertus élevées et professionnelles, une imagination charmante, une forme singulièrement pure, l'émotion réelle et la vraie tendresse, l'harmonieuse intuition du refrain sans lequel il n'est pas de chanson, la courageuse horreur de la sottise et du ridicule, — et comme Hugo toutes les cordes de la lyre — tous les trous de la Musette à qui Béranger sut donner parfois la fanfare des clairons et Pierre Dupont V ampleur des orgues religieuses. De ces révoltes de V inspiration contre la modestie de l'instrument.
vous trouverez encore quelques échos dans ce livre dont V amitié de fauteur ma demande la préface, bien inutile, puisqu'il se recommande de lui-même au public mieux que jt ne saurais le faire certainement. Mais Chebroux connaît mon faible. Il sait que j'aime à parler de la Chanson. Il a voulu m être agréable en me laissant croire que je lui étais utile. C'est un délicat dans tous les ordres de sentiments.
Que recommander au lecteur dans ce volume dont toutes les pages s mt bonnes à relire ? Que signaler à son choix dans cet ensemble de chansons toutes bien venues? Ah! le joli refrain que celui-là :
Et Ion la, vous aurez beau dire, Tant que les roses fleuriront, Sur la musette et sur la lyre, Les poètes chanteront !
et comme chique couplet en amène bien la courte et ingénieuse variante!
C'est encore une amusette,
Landerirette !
J'aime ces amusettes-là,
Landerira !
me dit le poète, en une affectueuse dédicace, et je suis heureux que les mêmes amusettes nous charment tous les deux.
Salut petit pays charmant Du grand pays de France !
est une vraie trouvaille de poète.
Des fleurs plein sa corbeille, Des chansons plein la voix, C'est encore une fois Le Printemps qui s'éveille !
nous dit-il encore. Vous admirerez, avec moi, le beau sentiment mélancolique de Salut au Voyageur, V agréable invocation légendaire de la Fleur divine, l'humeur amoureuse de La Chanson du Troubadour, la verve bachique de Le Vin Français, le souvenir d'enfance si tendrement évoqué sur Les Rives du Clain, les couplets héroïques de La Chanson ne peut mourir ! la douce philosophie dont Mes Économies témoignent; rdme si bien éprise qui s" exhale de Pour plaire à Madeleine, l'ironie charmante de Le défaut de Lili, le rêve exquis du chansonnier : En cueillant la . violette, le scep'icisme bien parisien des stances railleuses : Que diriez-vous ? V aimable tableau de La Maison du Sag3, le charme élégiaque de : C'est l'Hiver, le paysage si bien vu qui se déroule Au bord de la rivière, la note vraiment humaine et attendrie que lui inspirent Les vieilles Reliques... Mais le diable m'emporte? J'oublie que Chebroux est un modeste. Il va m'en vouloir horriblement, m1 envoyer des témoins peutêtre... Tant pis, mon cher, je ne fais que m'associer à l'hommage que vous rendent les artistes émine^ts qui ont illustré votre livre et qui sap-
pellent F. Roybet, Carrier-Belleuse ', E. Carrière, A. Perret, L. Perrault, J. Brunet, H. Boutct, F. Fait, F. Charpentier. Et puis on ne m'empéche pas aisément de dire' ce que je pense, fûtce du bien de mes amis, quand ils le méritent,
El puis, et cela fera mon pardon, c'est pour la plus grande gloire de la Chanson que je vous loue. C'est elle que j'aime dans votre œuvre si sincère, si noblement passionnée, si aimante de la vie. C'est notre revanche des désenchantés et delà rosserie à la mode, à nous qui croyons encore au soleil, à la patrie, à l'amour, à l'avenir! Elle nous vient de si loin, la Chanson française qui célébra nos anciennes victoires, pleura nos fréquentes défaites, et tint toujours haut les cœurs quand défaillaient aux mains les épées, la bonne nourrice de notre originelle gaîté dont le lait coulait aux rouges mamelles de la vigne, la vengeresse de nos revers et la revendicatrice de nos droits, la chanson libertaire montant des poitrines de la foule vers les aurores libératrices, celle qui console le peuple opprimé et salue les temps nouveaux !
Ah ! que les jours reviennent où quelque Tyrtee populaire retrouvera sa voix et nous ren~ dra les antiques fiertés !
En attendant, elle demeure fidèle à son rôle plus modeste, mais non moins précieux de rendre accessible au plus grand nombre le charme im-
mortel de la Muse et de conserver à V homme y partout où il travaille, cette caresse du rythme et cette douceur du refrain qui bercent son rêve obscur et lui rendent la tâche moins lourde. Elle reste la joie honnête du champ et de l'atelier, jusqu'à l'heure ou elle conduira nos soldats aux champs de bataille, pleurera sur nos morts, et, en dépit des événements proclamera la France immortelle ! Au seuil de l'œuvre fécond que te garde l'avenir, ô poésie qui survivras à tant de formes abolies , je te salue , Chanson française et je salue, avec toi, les fervents qui te gardent à nos fils !
Et maintenant, mon cher Chebroux , sans rancune et une bonne poignée de mains. Dans quelques mois, nous nous inclinerons ensemble devant V image du grand poète qui fit la Chanson égale à VÉglogue antique, à VOde grecque et à l'Epopée, notre grand et cher Pierre Dupont, qui, seul, suffirait à la gloire de la Chanson !
Novembre. ARMAND SILVESTRE