Chansons grises
La chimère a volé vers les lointains d'azur, Et j'ai réglé mon vol d'après son envergure, Tenace à me traîner, fugitif, derrière elle, Par l'espérance enfin de sentir mes deux ailes Plus vastes et mon âme hautaine et solitaire, Dédaigneuse des fruits que mûrissait la terre, Demeurer calme le long des routes de vie, Forte dans sa sagesse et sa mélancolie; Mais le vol que j'avais cru longtemps invincible Aux /lèches des archers servit un jour de cible, Et, tandis que, les yeux tournés vers l'orient, Je regardais sous moi le mirage éclatant Des dômes cuivrés d'or qui dominaient les villes, Je sentis l'air vibrer dans la nue immobile, Puis tout à coup l'oiseau m' entourer de ses ailes Et, blessé, tournoyant avec un dernier cri, Loin de l'azur perdu vers l' ici-bas cruel, Dans sa chute et sa mort m'entraîner avec lui.
Une voix chante dans nos cœurs Tous les refrains de nos désirs, Désirs d'amour et de bonheur...
— Une autre dit nos souvenirs, Souvenirs d'attente et de pleurs.
Les voyageurs qui sont passés Étaient mornes et fatigués.
La brise emporte la chanson
Où s'alanguissaient nos tendresses
Pour celle-là que nous voulions...
— Le vent rapporte des tristesses Et n'y mêle plus de chansons.
Dans le parc sombre et déserté, L'enfant Amour est renversé.
Tout est donc vide et n'est-il rien Le long des routes monotones, Rien à cueillir ou désirer ?...
— Et l'écho du val qui résonne :
Rien à cueillir ou désirer.
Les voyageurs qui sont passés Étaient mornes et fatigués.