‹ Chansons grisesChapitre 2 sur 15 · CHA NSONS M AL A DES · texte numérisé non relu

CHA NSONS M AL A DES

Las des autres et de moi-même, Las de toujours lire ou penser, Las de tout, même de ce que j'aime, Je crie au ciel : « Ayez pitié ! »

Ayez pitié du pauvre malade, Enfant d'un siècle fatigué; Pardonnez-lui, le temps est fade, On ne sait plus que des risées ;

J'ai trop tendu mes faibles bras Vers un royaume insaisissable, Pas un écho, pas une voix, Pas une trace sur le sable.

Où donc partir i Où donc aller Pour entrevoir l'antique étoile Au ciel encore une fois briller Devant nos yeux couverts de voiles ?

Où découvrir les certitudes ?

La mer submerge les rochers, Le sable encombre les vastitudes Où toute tour s'est écroulée.

Et dans mes songes j'aperçois Un catafalque mortuaire Où mon pauvre rêve solitaire Est enfermé mort de froid.

— ib

Puisque plus rien n'est demeuré De ce qu'adoraient nos cœurs moins las, Ne cherchons pas d'autres clartés, D'autres cloches, ni d'autres glas.

Ce sera l'éternel ennui

Tout le long des jours monotones,

Et l'appel du masque qui rit

En prétendant l'heure encor bonne.

Nul remède à nos maladies :

La douleur fut notre nourrice Dès que nous crûmes aux paradis Préparés par la Béatrice.

Le temps s'écoule, le temps s'enfuit; C'est le même soleil, c'est la même lune, La même aurore et la même nuit, Et le même crêpe à notre infortune.

Oh ! ces orgues de barbarie En hiver le long des rues Avec les faces amaigries De tous les souffrants inconnus!

Oh ! ces vieux refrains revenus On ne sait pourquoi parmi la vie, Choses d'enfance ressouvenues, Laides et belles au gré de la vie.

Oh! ces nerfs qui sont tendus Tandis que les airs ne sont jamais finis. Et tournent, rauques, le long des rues Comme une danse de mélancolies !

Elle tourne, elle tourne la manivelle, Et fait qu'on pleure et fait qu'on rit... — Valse des roses pour les demoiselles Oh ! ces orgues Je barbarie !

Mélancolie! Mélancolie !

Ton manteau noir est ridicule, Nous voudrions une autre vie Loin de l'ombre et du crépuscule.

Mais le soleil est si brutal, Les rues sont si pleines de bruit, Le monde est devenu si banal !...

Cela sera-t-il bientôt fini ?

L'avenir s'éloigne, le passé recule ; Nous attendons sans espérer Que devant nous un astre brûle, Mais l'astre meurt aussitôt né.

Et c'est l'horizon immobile Où pas même un oiseau ne fuit Vers les mirages inutiles Que nous créons dans l'infini.

Ah ! nos génies ! Ah ! nos génies !

La mer fut sombre où ils voguèrent ; Leurs lauriers d'or se sont flétris, Des voiles de brume les ont recouverts.

Sortir ? Sortir ? Mais où aller ?

Qui comprendra nos désespoirs ?

Nous n'avons pas de bien-aimées Pour faire fleurir d'autres espoirs.

La vie a tué l'amour un soir Qu'il appela nos destinées Et nous laissa dans un bois noir Pleurer nos âmes dédaignées.

A tous les vents ses flèches jetées

Se sont fichées en d'autres terres ;

Son carquois sert à jouer aux dés :

A qui perd gagne I — On gagne, on perd !

Ah ! la folie ! Ah ! la folie !

Entends-tu dans ton cerveau, Don Quichotte d'infini, Tinter son hochet à grelots ?

Quand sera-t-elle enfin finie La farce du pauvre univers ?

Qu'il blasphème ou bien qu'il prie, Les cieux n'en sont pas plus ouverts.

Tombez ! Tombez brouillards et pluies ! Fermons les portes de nos chambres, Et dans moi-même tombez aussi Averses de brumes, chutes de cendres.

Comme le vaisseau démâté Qui s'abandonne à la tourmente, En attendant quelque mort lente Je laisse ma vie s'achever.

La chair est belle quoiqu'ils en disent ; Dénoue tes cheveux, ne parle pas ; Je doute de tout, mon âme est grise, Ou si tu parles, parle bas.

Puisque c'est seul qu'il me faut vivre, Remplace celle qui ne vient pas; Ta chair est douce, ta chair délivre... A quand l'amour en d'autres bras ?

N'importe ! Il faut aimer ces choses.

Sais-tu de fortes voluptés ?

Je n'ai que faire de l'âme des roses Et veux un monde en ton baiser.

Serre bien fort ; l'alcôve est sûre.

Que la vie gronde loin de nous !

Fais ton métier, fille d'aventure; La nuit est bonne à mes dégoûts.

Tout est si terne, tout est si gris, Que c'est vers toi, toujours encor Que nous revenons, vendeuse d'oubli, Consolatrice avant la mort.

Bien que ta bouche et tes yeux mentent, Ne sois pas pour moi sans tendresse, Qu'à travers toi je voie l'absente De loin sourire à ma détresse.

Mon cœur m'est trop lourd à garder, Je te sais bonne hospitalière ; D'autres déjà te l'ont donné ; Peut-être suis-je plus sincère.

Ensevelir ma vie dans les plis de sa robe

Sans rien entendre ni rien écouter Que le bruit des heures qu'on dérobe Au néant de l'éternité !

Regards d'aurore, sanglots râles, Sueur des joues, écume des lèvres, Et lassitudes désespérées Après les minutes trop brèves.

Dormir longtemps... Ah! toi seul donne Un peu d'ivresse, prostituée, Je ne veux plus croire à la madone Que petit enfant j'ai tant priée.

Laisse-moi rêver sur ta poitrine, Mets tes mains fraîches sur mon front las, Donne-moi l'oubli des formes divines Et des chemins bleus où butent les pas;

Donne-moi l'oubli, car rien n'est bon Qu'user le temps auprès de toi, Perdu dans le vide sans fond Où plongent ceux qui furent des rois.

Rois des domaines abolis Où nulle honte n'enténèbre Les âmes fières de la folie Où se détend enfin leur fièvre.

Les âmes fières qui se lient, Parjle malheur de leur destin, Le long des jours où pleure ou rit Le Dieu qui sur elles pose la main.

Le long des jours où pleure ou rit La voix si douce du refrain Dont l'écho jette vers leur envie La chanson d'or des rêves lointains.

Que la mort vienne vite après ; Vidons la coupe sans la lie...

Rien n'est faux, et rien n'est vrai Que ce qui berce un peu la vie.

Vivre entre leurs bras infinis Sur les corps tièdes qu'on enlace, Sans s'inquiéter si c'est la nuit Ou si la nuit suit le jour qui passe.

Vivre et mourir tout grisé de fleurs, Dans des parcs aux murailles hautes, Sentant les âmes qui s'effleurent Sous l'ardeur des haleines chaudes.

Eau fraîche jaillie parmi l'ombre !

Suivre le flot de la mer qui monte Toujours plus forte et s'y confondre Sans peur des gouffres qu'on affronte.

Lorsque la nuit suit le jour qui passe, Sans s'inquiéter si c'est la nuit, Sur les corps lassés qu'on enlace Croyant étreindre l'infini.

Mais tout est vain, ce n'est pas l'oubli ; L'image est là qui m'épouvante, Et c'est à jamais dans ma nuit La face d'aurore de l'absente.

En quel pays > En quel pays ?

Par quels de'serts et par quelles sentes ?

N'éclaireras-tu pas ma vie ?

Faut-il encor que l'espoir chante r

Trop longue et lourde fut l'attente ; Ne serais-tu qu'au paradis ?

Ah ! l'amour faux de toutes ces passantes, Ombres menteuses de ce qu'on envie !

Et songer qu'on devrait voiler Sous le deuil d'un crêpe éternel L'image de rêve tant espérée Pour vivre enfin dans un peu de ciel !

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