PÉCHEUR SILENCIEUX
Un pécheur attentif , au bord d'une rivière, Présentait aux poissons sa ligne meurtrière ; Plongé dans ce plaisir qui ressemble à l'ennui , Il crut voir deux vaisseaux se dirigeant vers lui , Voguant en sens inverse , et , pour tout équipage , Deux hommes différant d'allure et de visage : L'un était jeune encore, et l'autre déjà vieux. Lorsque les deux esquifs devant lui se croisèrent , Il entendit deux voix qui tour à tour chantèrent : a Salut, pécheur silencieux. »-*^
ff Salut, pécheur silencieux.
Sans doute , en ton humble chaumière ,
Tu passeras ta vie entière ,
Pauvre , • ignorant , insoucieux .
Dans la campagne paternelle ,
Tu restes , esclave fidèle ,
Sans plaisir et sans dignité.
Ton âme végète et s'altère
Dans cette médiocrité
Qui, pour moi, serait la misère.
Salut , pécheur silencieux . «
— « Salut, pécheur silencieux. Sans doute , ta modeste yie Coule sans hiMine et sans envie Loin des 80ik»9 ambitieux.
Heureux aux bords qui t'ont vu nattre ,
Tu te contentes du bien-être Qui sied à ta simplicité.
Puisses-tu la garder-sans cesse , La douce médiocrité Qui serait pour moi la richesse !
Salut y pécheur silencieux. »
— « Salut, pécheur silencieux.
Je suis jeune, j'ai Tàme ardente; L'inconnu, le danger me tente; J'ai fui le toit de mes aïeux;
J'ai mis sur mon cap : » Espérance! » Et je vais, par la mer immense.
Devers le continent doré.
Adieu , ma famille chérie ; Ne pleurez pas; je reviendrai Riche et puissant dans ma patrie.
Salut, pécheur silencieux. »
— « Salut, pécheur silencieux.
Jeune , pour tenter la fortune , J'ai quitté la ligne commune.
Je reviens; je suis pauvre et vieux.
Je ne retrouve plus ma route; En vain je regarde, j'écoute, Tous les traits et toutes les voix :
Où donc ma famille chérie?
Où donc mes amis d'autrefois?
Je ne connais plus de patrie !
Salut, pécheur silencieux. » —
Le pécheur attentif les écoutait encore ;
Il n'entendit que l'onde et que le vent sonore.
Il replia sa li{;ne, et put, avant le soir, Rejoindre sa famille au rustique manoir. Des amis l'attendaient et la nappe était mise ; On dîna longuement de la pèche promise. Le modeste repas épanouit les cœurs ; Le pécheur raconta son rêve ou son histoire , Et quatre vieux flacons les aidèrent à boire A la santé des voyageurs.