L AVEU
Il faut donc que l'on te dise Ses pensers de chaque jour?
Ne crains-tu pas ma franchise, Toi, qui craignais mon amour?
Vous l'avez voulu , ma mie , Et je remplis votre vœu ; Ma prudence est endormie ; Je vais vous faire un aveu :
Il est au monde une femme , Et c'est une autre que toi , Qui fait naître dans mon âme Un puissant et doux émoi.
La faute en est à l'absence ; Pourquoi m'avoir délaissé ?
Il fallait la souvenance Après le bonheur passé.
Elle prend ici la place
Que tu tenais autrefois ;
Elle m'apporte ta grâce ; ' Tu me parles par sa voix.
Sans toi , la vie était rude ; Elle sait rendre aujourd'hui Le monde à ma solitude , Et le charme à mon ennui.
Quand je la vois apparaître A l'horizon du chemin , Un frisson prend tout mon être ; Ma fortune est dans sa main.
J'y voudrais lire d'avance Tout ce qu'elle tient d'espoir ; Adieu , chagrin de l'absence !
Salut , plaisir du revoir !
Regarde là-bas : c'est elle.
Qu'elle marche à petits pas !
La voici : dis-moi , ma belle , Ne la reconnais -tu pas?
Celle qui frappe à ma porte Et dont je suis tant épris...
C'est la duègne qui m'apporte Les billets que tu m'écris.
DES BETISES.
Chante -nous quelque bêtise.
— Soit : c'est comme il vous plaira Voulez -vous que je vous dise Une scène d'opéra,
Des chansons, des gaillardises, Ou des couplets lang^oureux ?
Il faut dire des bêtises , Pour passer une heure ou deux.
Voulez-vous des épigrammes, Des cancans qu'on dit tout bas?
Non, rassurez-vous, mesdames.
On ne s'y risquera pas.
Quand on mange des cerises Les noyaux sont dangereux....
Il faut dire des bêtises, Pour passer une heure ou deux.
D'ailleurs, les maris eux-mêmes
Ont été trop chansonnés ;
Ils ont pour eux les baptêmes ,
Les visites , les dînes ;
Puis, quand leurs femmes sont grises.
Ils ont des moments heureux..,.
Il faut dire des bêtises.
Pour passer une heure ou deux.
Le sexe est d'une faiblesse Difficile à concevoir.
Car notre amoureuse espèce N'est pas toujours belle à voir.
Les fabricants de chemises Doivent être courageux....
Il faut dire des bêtises, Pour passer une heure ou deux.
L'Amour est un dieu folâtre
Qui cause bien de l'ennui ,
Car le roman, le théâtre,
Ne s'occupent que de lui.
Nous avons tous des marquises
Dont nous sommes amoureux —
Il faut dire des bêtises y
Pour passer une heure ou deux.
Les murs se couvrent d'affiches ; En voici pour tous les goûts :
Des dentistes , des caniches , Des casinos à cent sous.
Les nymphes n'y sont admises
Qu'en costumes rigoureux
Il faut dire des bêtises,
Pour passer une heure ou deux.
D'une certaine Andalouse Quatre amants cherchaient la main ; C'est le plus vieux qui l'épouse ; Ils sont dix le lendemain.
Lorsque les places sont prises,
Les assiégeants sont nombreux
Il faut dire des bêtises ,
Pour passer une heure ou deux.
Parler est la grande affaire ; Langue vaut mieux que raison ; C'est par là que ma portière Conduit toute la maison.
Les avocats aux assises
Ont les poumons vigoureux
Il faut dire des bêtises,
Pour passer une heure ou deux.
Une famille est malade ;
Hippocrate a réfléchi :
tt Monsieur, cloîtrez-vous à Bade;
Madame, allez à Vichy.
Nous traitons toutes ces crises
Par la distance et les jeux.... »
Il faut dire des bêtises ,
Pour passer une heure ou deux.
J'en ai dit assez, je pense, Et vous le pensez aussi.
Toi , qui chantes la romance , Viens me remplacer ici.
On demande que tu dises
Tout ce que tu sais de mieux
Il faut dire des bêtises ,
Pour passer une heure ou deux.
LE FOU GUILLEAl.
Un soir , on frappe à la cabane Que Jacque, avec sa femme Jeanne, Habite seul au fond des bois :
« Entrez! » répondent les deux voix.
Sur la porte , un vieillard se penche ; Il a longue moustache blanche ; Ses habits tombent en lambeaux ; Il tient à la main ses sabots.
Il dit : « C'est ici la chaumière Qu'habitait , du temps de la guerre ,
Jean Guilleau; qu*est-il devenu?
— Nous ne l'avons jamais connu.
— Mais sa femme.... Elle était si bonne ! On l'appelait la Bourguignonne ;
Vous vous la rappelez ? — Mais non ; Nous ne connaissons pas ce nom.
— Deux enfants formaient leur famille : Jeanne-Marie était leur fille ; Serait-elle partie aussi?
— On ne Ta jamais vue ici.
— Mais vous avez entendu dire Qu'autrefois , du temps de l'empire , Le garçon Guilleau s'enrôla?
— On ne nous a pas dit cela.
— Eh bien , Guilleau , c'était mon père ; La Bourguignonne était ma mère ; Jeanne-Marie était ma sœur, '
Et j'ai servi sous l'empereur.
J'ai bien souffert pour ma patrie \ J'arrive de la Sibérie, Et je retrouve ma maison Après quarante ans de prison.
Mais ma maison n'est plus la même ; Elle a perdu tout ce que j'aime.
Mon Dieu y que vais-je devenir?
Mieux valait ne pas revenir.
— Allez-vous-en jusqu'à la ville ; Là , vous trouverez un asile.
Il ne sied pas aux indigents De venir déranger les gens.
Là , vous vous ferez reconnaître ; On saura qui vous pouvez être, Et, quand vous serez reconnu.
L'hôpital est fort bien tenu. « —
Le lendemain , près de Téglise , Un mendiant à tête grise Tendait la main au voyageur , En lui parlant de l'empereur.
Il contait toujours des histoires De batailles et de victoires , Et tous les enfants du hameau L'ont appelé le fou Guilleau.