‹ ChansonsChapitre 145 sur 201 · M AIMEZ-VOLS · texte numérisé non relu

M AIMEZ-VOLS

Vous êtes si jolie...

Laissez-moi Vous regarder, Julie ,

Sans effroi.

Vos regards que j'appelle

àSont si doux ! . . .

Je vous aime , cruelle ;

M'aimez-vous?

Si vous vouliez m'entendrc ,

Je serais Respectueux et tendre...

A peu près.

Vous-même seriez franche,

Entre nous, A charge de revanche...

Voulez- vous ?

Vous aimez à sourire ;

Est-ce vrai?

Il fallait me le dire ;

Je rirai.

On sait bien que les hommes

Sont des fous ; Comptez combien nous sommes.

Riez-vous?

Mais la mélancolie

Vous sied mieux; Vous avez l'Italie

Dans les yeux.

La douleur a ses charmes ,

Sans courroux, Je veux boire vos larmes.

Pleurez-vous?

Aimez-vous les voyages?

Nous suivrons La marche des nuages

Sur nos fronts.

Nous fuirons les attaques

Des jaloux ; Nous reviendrons... à Pâques.

Partons-nous ?

L*amour, qu'il rie ou pleure,

N'est-il pas La chose la meilleure

D'ici-bas?

C'est moi qui vous supplie

A genoux , D'être heureuse , Julie :

M'aimez-vous ?

LE MAXDARIX.

Pé-Pi-Po, fils de Tsi-Tsin-Tson, Mandarin du Céleste Empire , Chantait toujours une chanson Que je vais tenter de traduire :

« J'ai le bonnet à bouton d*or, Je porte la soie amarante , Et pourtant je suis jeune encor, Je navigue entre vingt et trente.

Je compte parmi les lettrés, Dans les manuscrits je sais lire, Et par moi les livres sacrés Disent ce que je leur fais dire.

Depuis quinze ou seize cents ans Mes aïeux font des anagrammes ; On dit même que je descends De Confiicius par les femmes.

Et pourtant il me manque , hélas !

Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide!

Pour avoir ce que je n'ai pas, Je donnerais tout ce que je possède.

• Ce rien qui manque à mon bonheur,

Je le cherche et je le demande.

J'ai la bouche arrondie en cœur

Et les yeux fendus en amande.

Tous les éléments de beauté

Sont réunis dans ma personne,

Double menton , nez épaté ,

Teint d'orange en saison d'automne.

J'ai de grands ongles aux dix doigts, Mes petits pieds sont deux merveilles , Et pas un ne pourrait , je crois , Montrer de plus grandes oreilles.

Mbn front semble un onyx poli Où s'enchâsseraient deux turquoises ; Enfin je suis le plus joli Des Chinois, selon les Chinoises.

Et pourtant il me manque , hélas !

Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide!

Pour avoir ce que je n'ai pas , Je donnerais tout ce que je possède.

» Ce n'est pas non plus la santé :

J'ai l'estomac d'une baleine, Et je me suis toujours porté Comme la Tour de porcelaine.

J'ai des fermes et des palais , Des terres , des chasses , des pèches ; J'achète l'opium des Anglais Et je leur vends des feuilles sèches.

Je dors quatorze heures par jour, Dans mon hamac je me balance ; J'apprends à battre du tambour Et je fredonne la romance. ^ Au besoin , je suis belliqueux ; Je commande à dix mille braves ; Je dois être plus brave qu'eux , Puisqu'ils sont mes humbles esclaves.

Et pourtant il me manque , hélas !

Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide !

Pour avoir ce que je n'ai pas , Je donnerais tout ce que je possède. »

Il sur\'int alors , m'a-t-on dit ,

Deux malheurs, la g[uerre et la peste.

Le pauvre mandarin perdit

Fortune, bouton et le reste.

« Bon , dit-il , le sort rigoureux

M'apprend enfin à me connaître ;

On ne voit qu'on était heureux

Qu'à l'heure où l'on cesse de l'être.

Cet inconnu tant souhaité

Vient à point combler ma lacune :

Il me manquait l'adversité

Pour apprécier la fortune.

Si je retrouve un jour mon bien ,

Mon rang, mon titre et ma jeunesse.

Il ne me manquera plus rien ,

Maintenant que j'ai la sagesse.

Mais il me manque désormais Je sais bien quoi... Le ciel me vienne en aide !

Pour retrouver ce que j'avais, Je donnerais tout ce que je possède.

ELLEI

Mes amis, ce chant est pour elle; Qu'il vole comme une étincelle ,

Au loin porté par vous !

Vous le lui chanterez peut-être ;

340 GUSTAVE NÀDAUD.

Mais VOUS ne pourrez la connaître ; N'en soyez pas jaloux.

Son nom , nul ne le sait au monde , Ni si sa tête est brune ou blonde ,

Ni ses yeux noirs ou bleus.:

Qu'importe à vous comme à moi-même?

Ce n'est pas chez elle que j'aime

Des yeux ou des cheveux.

Ce n'est pas pour sa taille exquise Que mon culte la divinise,

Ni pour son doux maintien ; Ce n*est pas pour son cou d'albâtre , Mais pour son cœur, qui ne sait battre

Qu'à l'unisson du mien.

C'est pour les larmes, ondes pures.

Qu'elle verse sur mes blessures ,

Pour son rire embaumé , Pour cette douceur égoïste.

Que je lui dois et dont j'existe.

De me savoir aimé.

Car mon orgueil est d'un sauvage ; Je ne permets pas de partage

Où je me livre entier.

Si je venais à douter d'elle , Je saurais , esclave rebelle ,

La fuir et l'oublier.

Ma vie est soudée à la sienne ; li faut qu'intact elle maintienne

Le dépôt de ma foi.

Son soufQe est Tair qui irie fait vivre , Son âme , ouverte comme un livre ,

Son âme est toute en moi.

Or, mes amis, je le demande, Qu'importe à ma vanité grande

Sa mise ou sa beauté?

Que me fait la chair ou la toile Qui sert de prison à Tétoile

De ma divinité?

Qu'il soit de porphyre ou de pierre , C'est la ferveur de la prière

Qui consacre l'autel.

Et maintenant, qu'elle soit laide!

Je l'accorde , si je possède

Ce qu'elle a d'immortel.

Comme elle est, je l'aime et l'honore; Je l'aimerais plus laide encore. . . .

Eh bien, que direz-vous, Lorsque vous saurez qu'elle est belle Comme un marbre de Praxitèle ,

Belle à vous rendre fous?

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