‹ ChansonsChapitre 153 sur 201 · LA NÉVRALGIE · texte numérisé non relu

LA NÉVRALGIE

Le mal que nos grossiers aïeux Avaient appelé rhumatisme A pris un nom mélodieux , Grâce à notre néologisme.

Les nerfsy aux dépens des humeurs, Ont trouvé leur sphère élargie; Ainsi font la mode et les mœurs :

Tout le monde a sa névralgie.

Dès qu'elle vous prend tête ou bras, Cette infatigable compagne Vous parcourt du haut jusqu'en bas Et de la plaine à la montagne.

En vain la chassez- vous du sud , Au nord elle se réfugie , Insaisissable comme Jud....

Tout le monde a sa névralgie.

Hélas ! n'avons-nous pas aussi , Dans notre petite cervelle , Un hôte assidu , le souci , Qui voyage et se renouvelle?

Soyez berger ou soyez roi , Toujours l'implacable vigie Vous regarde et vous dit : C'est moi.

Tout le monde a sa névralgie.

Son nom est ici vanité , Là-bas 9 misère et poésie ,

Ambition , de ce côté , De Tautre, amour et jalousie.

Traitez le mal vieux ou nouveau Par Tabstinence ou par l'org^ie ; Il boit du vin , il boit de l'eau.

Tout le monde a sa névralg^îe.

Médecins , rebouteurs de corps , Philosophes , rebouteurs d*âmes , Découvrez-nous donc vos trésors De préceptes et de dictâmes.

Vos successeurs , pour nos enfants , Inventeront quelque magie.

Nous sommes trop vieux de cent ans:

Tout le monde a sa névralgie.

LE BONHOMME SERAPHIN.

Dans ma ville de province , Étant enfant 9 j'ai connu Un vieillard petit et mince Dont le nom m'est revenu.

Il s'habillait à la mode Des écoliers ; mais enfin , Il était vieux comme Hérode , Le bonhomme Séraphin.

Et nous disions au collège Que ses cheveux fins et longs , Ayant traversé la neige , Étaient redevenus blonds.

Notre tête est une cage Faite pour un hôte ailé ; Elle a perdu son usage Quand l'oiseau s'est envolé.

Dans sa folie ingénue , Le pauvre vieillard disait Sa jeunesse revenue :

Est-ce lui qui s'abusait?

Avec ses traits doux et blêmes 11 inspirait la pitié :

Les petits enfants «ux-mêmes L'avaient pris en amitié.

Tous les jourSy quand la cohorte Des écoliers matineux Rasait le seuil de sa porte , Il prenait rang avec eux.

Puis, dans un coin de la classe , Sans se distraire un moment, Toujours à la même place Il ouvrait son rudiment.

Puis enfin , quand les aiguilles ' Marquaient midi , grave et lent , Il allait jouer aux billes Ou guider un cerf-volant.

Ainsi , d'année en année , Il suivait le même cours , Et la classe terminée Pour lui commençait toujours.

Un matin, le vieil élève A son banc ne parut pas :

Il avait , comme en un rêve ,

362 GUSTAVE WADAUD.

Passé de vie à trépas.

Et les enfants de la ville , Qui le croyaient endormi , Jusqu'à son dernier asile Conduisirent leur ami.

Si le ciel ^ en ma vieillesse ,

Devait briser la cloison

Qui tient captive l'hôtesse

Que j'appelle ma raison ,

Au moins, dans son inclémence ,

Qu'il adoucisse ma fin ,

En m'accordant la démence

Du bonhomme Séraphin ;

Et, parmi la bande folle,

Je veux qu'il me soit permis

De retourner à l'école

Avec mes petits amis.

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