LA NÉVRALGIE
Le mal que nos grossiers aïeux Avaient appelé rhumatisme A pris un nom mélodieux , Grâce à notre néologisme.
Les nerfsy aux dépens des humeurs, Ont trouvé leur sphère élargie; Ainsi font la mode et les mœurs :
Tout le monde a sa névralgie.
Dès qu'elle vous prend tête ou bras, Cette infatigable compagne Vous parcourt du haut jusqu'en bas Et de la plaine à la montagne.
En vain la chassez- vous du sud , Au nord elle se réfugie , Insaisissable comme Jud....
Tout le monde a sa névralgie.
Hélas ! n'avons-nous pas aussi , Dans notre petite cervelle , Un hôte assidu , le souci , Qui voyage et se renouvelle?
Soyez berger ou soyez roi , Toujours l'implacable vigie Vous regarde et vous dit : C'est moi.
Tout le monde a sa névralgie.
Son nom est ici vanité , Là-bas 9 misère et poésie ,
Ambition , de ce côté , De Tautre, amour et jalousie.
Traitez le mal vieux ou nouveau Par Tabstinence ou par l'org^ie ; Il boit du vin , il boit de l'eau.
Tout le monde a sa névralg^îe.
Médecins , rebouteurs de corps , Philosophes , rebouteurs d*âmes , Découvrez-nous donc vos trésors De préceptes et de dictâmes.
Vos successeurs , pour nos enfants , Inventeront quelque magie.
Nous sommes trop vieux de cent ans:
Tout le monde a sa névralgie.
LE BONHOMME SERAPHIN.
Dans ma ville de province , Étant enfant 9 j'ai connu Un vieillard petit et mince Dont le nom m'est revenu.
Il s'habillait à la mode Des écoliers ; mais enfin , Il était vieux comme Hérode , Le bonhomme Séraphin.
Et nous disions au collège Que ses cheveux fins et longs , Ayant traversé la neige , Étaient redevenus blonds.
Notre tête est une cage Faite pour un hôte ailé ; Elle a perdu son usage Quand l'oiseau s'est envolé.
Dans sa folie ingénue , Le pauvre vieillard disait Sa jeunesse revenue :
Est-ce lui qui s'abusait?
Avec ses traits doux et blêmes 11 inspirait la pitié :
Les petits enfants «ux-mêmes L'avaient pris en amitié.
Tous les jourSy quand la cohorte Des écoliers matineux Rasait le seuil de sa porte , Il prenait rang avec eux.
Puis, dans un coin de la classe , Sans se distraire un moment, Toujours à la même place Il ouvrait son rudiment.
Puis enfin , quand les aiguilles ' Marquaient midi , grave et lent , Il allait jouer aux billes Ou guider un cerf-volant.
Ainsi , d'année en année , Il suivait le même cours , Et la classe terminée Pour lui commençait toujours.
Un matin, le vieil élève A son banc ne parut pas :
Il avait , comme en un rêve ,
362 GUSTAVE WADAUD.
Passé de vie à trépas.
Et les enfants de la ville , Qui le croyaient endormi , Jusqu'à son dernier asile Conduisirent leur ami.
Si le ciel ^ en ma vieillesse ,
Devait briser la cloison
Qui tient captive l'hôtesse
Que j'appelle ma raison ,
Au moins, dans son inclémence ,
Qu'il adoucisse ma fin ,
En m'accordant la démence
Du bonhomme Séraphin ;
Et, parmi la bande folle,
Je veux qu'il me soit permis
De retourner à l'école
Avec mes petits amis.