LE LIVRE FAVORI
Le livre de choix ou d*étude Qu'on repasse par habitude Et les yeux fermes à demi , Celui qui semble de lui-même 8e rouvrir aux pages qu*on aime, Ce livre-là, c'est un ami,
Un ami qui vous fait visite Et qui , venant sans qu'on l'invite , Jamais ne se montre importun.
On le déguste feuille à feuille, Ainsi qu'un fruit mûr on le cueille , On le hume comme un parfum.
H n'exige pas qu'on l'admire; Il vous instruit sans vous le dire , Professeur indulgent et doux.
On sent l'écrivain dans le livre;' Il semble tout exprès revivre Pour venir causer avec vous.
Il charme bien plus qu'il n'étonne; Son orgueil n'offense personne, Il vous maintient à sa hauteur.
On finit le vers qu'il commence ; S*il ne Tavait écrit d'avance.
On croirait en être Fauteur.
D'autres veulent un grand théâtre ;
Il leur faut la foule idolâtre
Et les chaudes ovations.
Ils cherchent les routes nouvelles,
Et vous emportent sur leurs ailes
Vers les hautaines régions.
On veut les suivre dans l'espace ; Le souffle manque, l'œil se lasse, On retombe tout haletant.
On rentre au logis habitable , Et l'on retrouve sur sa table Le livre ami qui vous attend.
Nous ne vivons pas sur des cimes; Craignons les poëtes sublimes Gonflés de leurs propres efforts.
Ceux qui conviennent à nos âges , Ce sont les simples et les sages , Et non les puissants et les forts.
Pour moi , si l'on veut le connaître , Celui que j'ai choisi pour maître, C'est l'homme élégant et poli Qui fuyait les cités malsaines, Et qui m'invite avec Mécènes Dans sa villa de Tivoli.
Je conviendrai , pour être juste , Qu'il flattait un peu trop Auguste,
Et que trop large était son cœur ; Mais il est maître en Fart de vivre , Et sa bonne humeur vous enivre Ainsi qu'une vieille liqueur.