CHEVEUX NOIRS ET BLANCS
J'avais vingt-cinq ans, j'étais amoureux.
Et pour ma maîtresse Je voulus choisir, parmi mes cheveux ,
La plus noire tresse.
CHANSONS. ut
Tout en la coupant , je fus bien forcé
De voir, non sans peine, .Plus d*un fil d'argent qui s'était glissé
Dans ma pure ébène.
Alors je me dis : Un amant discret
Ferait à sa belle Un don qui toujours le rappellerait,
Sans danger pour elle.
Chaque cheveu blanc fut pris à son tour,
Et, la moisson faite, J'offris ce présent à ma belle, un jour,
Le jour de sa fête.
J'avais cinquante ans, j'étais amoureux,
£t pour ma maîtresse Je voulus choisir, parmi mes cheveux ,
La plus blanche tresse.
Tout en la coupant, je vis d'un côté,
Non sans quelque gloire , Plus d'un cheveu brun encore incrusté
Dans mon pur ivoire.
Alors je me dis : Un amant discret
Ferait à sa belle Un don qui toujours le rappellerait,
Sans danger pour elle.
Je pris un par un chaque cheveu noir.
Et , la moisson faite , J'offris ce présent à ma belle, un soir,
Le soir de sa fête.
Ces doux souvenirs écrits en cheveux ,
La même personne Tous deux les reçut, les garda tous deux.
Cela vous étonne?
Le temps est passé de la floraison
Argentée ou noire ; L'automne a détruit ma double toison
D'ébène et d'ivoire.
Mais nous possédons quelque chose là
Que rien ne déflore :
Un cœur bien donné y qui jadis parla ,
Qui bégaye encore.
Et nous revoyons nos jours et nos soirs ,
La vendange faite , Et mes cheveux blancs et mes cheveux noirs,
Quand srevient sa fête.