LES CHAUSSETTES
Ce matin même , en m'habillant , Dans mon armoire de bois blanc J'ai voulu prendre des chaussettes.
Fi ! que mon linge est mal tenu !
Voyez cet orteil demi-nu Qui passe entre deux aiguillettes !
Chaussettes, je vous reconnais»
Certain soir, je me promenais Dans un bois que je me rappelle.
Un colporteur, à pas de loups,
Vint à passer auprès de nous , De nous... car j'étais avec elle.
Le colporteur était subtil ;
tt Çà y mes amoureux , nous dit-il ,
Me ferez-Yous pas vos emplettes? »
Nous répondîmes : « Pourquoi pas ? »
Pour elle j'achetai des bas;
Elle prit pour moi des chaussettes.
Comme elle était jolie alors !
Un parfum sortait de son corps ; Et quelle taille était la sienne !
Plus d'un passant, sur le chemin.
Disait, après mûr examen :
« Voyez la belle Italienne ! »
— Italienne? Vous riez :
Voyez ces mains , voyez ces pieds !
D'où cela vient-il, je vous prie?
Pour moi , si Ton veut le savoir, Mon ciel est là dans son œil noir, Et ses deux bras sont ma patrie. »
Que je l'aimais ! que je l'aimais !
Son esprit avait des sommets Où son cœur seul pouvait atteindre.
Sa beauté , comme le soleil , M'inondait d'un rayon vermeil :
Tous nos amis voulaient nous peindre.
Que de courses à travers champs !
Quel amour des soleils couchants , Quelle fureur de paysages 1
456 GUSTAVE MADAUD.
Nous partions bras dessus dessous Et nous allions droit devant nous ; Nous étions fous... nous étions sages !
Hélas ! que suis-je maintenant , Lorsque je pleure en revenant Sur des aventures passées?
Nos sempiternelles amours Ont fait ce qu'elles font toujours...
Et mes chaussettes sont percées.
LES DELX OMBRES.
Un soir» au bord du Styx ou du Cocyte, Deux morts cherchant leur dernier gîte Se disposaient à passer l'eau.
L'un emportait une sacoche pleine Qu'il dissimulait y non sans peine , Dans un des pHs de son manteau.
L'autre gHssait comme l'eau sous une arche ;
Rien ne pouvait gêner sa marche ,
Ni le manteau » ni le trésor.
Caron de loin aperçut les deux ombres ,
Et traversant les vagues sombres ,
Il le^ joignit d'un seul essor.
« Toi le premier, dit-il à l'homme riche; Mais ce n'est pas ici qu'on triche :
Laisse ton argent sur le bord.
Caron n'est pas le nocher du Pactolç ; il ne te prendra qu'une obole Pour te conduire jusqu'au port. »
L'avare alors jette des cris de rage ;
Il répand son or sur la plage
Et se livre enfin h Caron , <Jui sans effort pousse sa barque au large ,
Aborde , dépose sa charge ,
Et revient d'un coup d'aviron.
« Est-ce mon tour? dit le pauvre. — Sans doute.
— Eh bien, partons. En barque! en route!
Merci , Caron ; embrasse-moi ! »
En débarquant, il trouve sur l'arène
Une sacoche toute pleine :
a Prends, dit Caron ; tout est pour toi.
— Pour moi , de l'or? répond le pauvre hère : J'en eus ; il ne m'en souvient guère , Gaimént je me suis ruiné.
— Prends donc, te dis-je ! Il faut que tout s'inscrive : On retrouve sur cette rive
L'or que sur l'autre on a donné. »
Caron n'est plus; autre temps, autres fables.
Nous changeons nos dieux et nos diables ;
Mais la vérité ne meurt pas.
Conservons-en la croyance féconde :
Nous trouverons dans l'autre monde
Ce que nous donnons ici-bas.