LA DEMOISELLE DU CHATEAU
La demoiselle du châtc'au S'assied pensive à sa fenêtre.
Elle voit les gens du hameau Monter, descendre et disparaître Sur les deux versants du coteau.
« Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est Mathurin, le gros fermier :
tt Beau temps, dit-il, pour un rentier, Mais non pour l'avoine en javelle.
Le froment que j'ai récolté Rapporte moins qu'il n'a coûté.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
'f7iV GUSTAVE NADAUD.
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C*est le médecin du canton , Monté sur son cheval breton :
«Je vais, dit-il, où Ton m'appelle, Un jour ici, demain là-bas; La fièvre ne pardonne pas.
Adieu , ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est la laitière au teint vermeil; Elle chemine en plein soleil ;
Son grand chapeau lui sert d'ombrelle.
tt Je n'ai vendu que la moitié De notre lait. C'est grand'pitié.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est un berger menant troupeau :
« Je vais , dit-il , vendre un agneau , Ce pauVte petit-là qui bêle.
Oh ! voyez-vous , le cœur se fend , Car un agneau , c'est un enfant.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est le vieux curé du pays :
« Je vais chez la mère Louis Recevoir son âme immortelle.
Elle avait quatre-vingt-trois ans.
Priez pour les agonisants.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
Adieu, la bonne demoiselle.
Berthe rentre et pense tout bas
GUANSO?)S. 475
Que chacun travaille ici-bas.
« Â quoi suis-je bonne? dit-elle ; J'irai voir mes pauvres demain. »
Une voix répond du chemin :
« Merci , ma bonne demoiselle. »
ANACHARSIS EN FRAMCE.
Anacharsis, ressuscité,
Voulut connaître un jour la France,
Pour juger du progrès immense
Qu'a dû faire l'humanité.
Que de bienfaits pour tant de peines!
Et cependant la Grèce. . . . Athènes. . . .
Avant d'arriver à Paris ,
Il avait fait le tour du monde ;
Il vit que la terre était ronde :
« Que nos pères seraient surpris !
Dit-il; l'antiquité radote.
Et pourtant Platon. . . . Hérodote. ...»
Il vit d'énormes monuments Acropoles de l'industrie , Parthénons de cavalerie Où s'exercent les régiments.
Il vit des dieux faits sur modèle ; Mais Phidias — mais Praxitèle....
Il vit plus d'un peintre pareil Barbouiller des toiles étroites ;
476 GUSTAVE MADAUD.
Un autre avait placé des boites Et laissait faire le soleil.
Le dieu du jour lui soit fidèle !
Mais Parrhasius.... mais Apelle....
Il suivit la Chambre et les cours ^ Il lut des colonnes de prose Disant toujours la même chose , Quoique paraissant tous les jours , Et des harang^ues par centaines.
Mais Périclès mais Dëmosthènes
Au théâtre il allait le soir
Pour applaudir nos grands artistes ;
Il admirait les machinistes
Et cessait d'entendre pour voir.
La statue était sous le socle ;
Mais Euripide.... mais Sophocle...
Il était sensible aux douceurs
Des vers unis à la musique :
Il vit dans maint endroit lyrique
Que les deux sœurs ne sont plus sœurs,
« Je ne suis , dit-il , qu'un barbare ;
Mais Anacréon.... mais Pindare.... **
Par-dessus tout il s'afFola
Des découvertes de notre âge.
« Être savant c'est être sage.
Disait-il; le progrès est là.
Tout foyer échauffe et dilate ;
Mais Pythagore mais Socrate — »
CHANSONS. h77
« Eh bien , se dit Anacharsis ,
Le monde est-il meilleur? Peut-être.
Pour en juger, il faudrait nattre
Et n'avoir pas vécu jadis.
Tout va , tout marche , tout progresse ;
Mais la jeunesse. ... la jeunesse ! ...»