MA CLÉ
Tu n'as pas brillante mine , Tu n'es d'or ni de platine , Mais de vilain fer raclé.
Pourtant tu sais si je t'aime ; Je te dois tout un poëme , 0 ma clé !
Des fâcheux de toute sorte Toi seule défends ma porte , Me voilà clos et cerclé.
Mais que l'amitié t'appelle, Tu l'introduis sans chandelle , 0 ma clé !
A ton vieux clou suspendue , Tu pares la loge indue D'un portier fort mal meublé ; Et tous ceux qui savent lire Savent ce que tu veux dire , O ma clé !
Si parfois, en mon absence.
Quelques amis en bombance Viennent lever le scellé , Remplace-moi ; qui perd gagne ; Livre-leur tout mon Champagne. ..
O ma clé !
46 GUSTAVE NADAIJD.
Et tu protèges encore Les mystères de l'aurore, Lorsque mon lit est double ; En rougissant, une vierge Te demande à ma concierge. O ma clé !
Ouvre-lui mon nécessaire, Ma caisse et nion secrétaire Où gît un drame bâclé ; Adèle est honnête et tendre.
Et puis, je n'ai rien à prendre
0 ma clé !
Il est tard , chère Julie , Ouvre-moi , je t'en supplie , Ta porte et ton lit renflé ;
J'ai perdu, ma toute belle
— Quoi?... Ta bourse?... me dit-elle.
— Non , ma clé !
Pour moi qui n'ai pas de garde, De suisse avec hallebarde , Ni de valet bien bouclé , Qui me remplace ces braves , Et qui siffla les Burgraves?...
C'est ma clé !
ADELE.
Adèle est une lorette , Elle vit de ses amours ; Ell^ change tous les jours D'amant comme de toilette, Et chacun de ses désirs Lui coûte un ou deux plaisirs.
Mais dans sa noire prunelle Brille tant de volupté ! . . .
Adèle , ma pauvre Adèle , Cela vous sera compté.
Adèle a tous les caprices ; Il lui faut tous les bonheurs , Des valets , de For, des fleurs , Tous les luxes , tous les vices !
Elle se livre au premier
Qui sait plaire ou peut payer
Mais Dieu , qui la fit si belle , Lui donna tant de bonté!...
Adèle, ma pauvre Adèle, Gela vous sera compté.
De sa livrée insolente ,
De ses chevaux hennissants
Elle insulte les passants ;
La courtisane indolente
Éclabousse sans pitié
La vertu qui marche à pié !
Mais au pauvre qui Tappelle Elle fait la charité — Adèle, ma pauvre Adèle, Cela vous sera compté.
L'été la fait châtelaine ; Elle a des prés et des bois , Un manoir, des villageois Dont elle est la souveraine Elle va , par ses vilains , Se faire baiser les mains ; Mais elle sème autour d'elle
Le bien-être et la gaîté
Adèle, ma pauvre Adèle, Cela vous sera compté.
En ses mains l'or s'éparpille ; Il s'envole au gré du vent ; Un jour dévore souvent L'aisance d'une famille !
Mais on m'a dit qu'en secret A sa mère elle envoyait Le pain, le bois, la chandelle, Le repos et la santé....
Adèle, ma pauvre Adèle, Cela vous sera compté.
Adèle eut, dès son enfance.
Un fils , espoir de son cœur ; C'est sa dernière pudeur.
De loin sur son innocence Elle veille avec amour ; Il sera soldat un jour
Sans jamais connaître celle Dont rougirait sa fierté ! . . .
Adèle y ma pauvre Adèle , Gela vous sera compte.