MES MÉMOIRES
César contait ses victoires ; Nous dépassons les anciens :
Mon portier fait ses Mémoires ; Je veux publier les miens.
Car enfin toute la terre Se demanderait pourquoi L'histoire ne parle guère D'un grand homme tel que moi.
Allons , mon encre et mes plumes , Tracez, pour mes descendants.
Mes Mémoires , deux volumes In-octavo, douze francs!
Il faut que l'on sache au juste A quelle heure je suis né , Où Ton doit placer mon buste y Si j'étais ou non l'aîné.
Je compterai les fenêtres De mon antique maison ; Je vieillirai mes ancêtres ; J'embrouillerai mon blason.
Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , deux volumes In-octavo, quinze francs !
Je parle de mon enfance :
Je fus malade souvent.
Quand on songe que la France Pouvait perdre cet enfant !
A ma naissance , ma mère . De langes m'enveloppa ; Puis, je marchai sans lisière; A dix mois , je dis : « Papa ! v
Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires, trois volumes In-octavo, dix-huit francs !
Il faut aussi que l'on sache L'heure de mes déjeunes.
La couleur de ma moustache
Et la coupe de mon nez,
Je veux mettre à nu mon âme ,
Avec toutes ses vertus ;
J'y joindrai même , en réclame ,
Des défauts que je n'ai plus.
Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , cinq volumes In-octavo , vingt-cinq francs !
Je raconte mon voyage De Pon toise à Saint- Germain ; Remarquez bien ce passage :
Je fais l'aumône en chemin.
C'est quatre sous qu'il m'en coûte; Mais mes neveux apprendront Tout ce que j'ai fuit en route ; Ces papiers le leur diront.
Allons , mon encre et mes plumes ^ Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires, six volumes In-octavo, trente francs!
Je montrerai mes maîtresses
Dans un discret négligé :
Deux grisettes , trois duchesses ,
Madame A***, mylady G***.
Je couronnerai de roses
Les vierges de l'Opéra ;
Je raconterai des choses
Que personne ne croira.
Allons, mon encre et mes plumes, Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , dix volumes In-octavo, deux cents francs!
Qu'on me lise, et qu'on s'étonne!
Je ne ménagerai rien ;
Je n'épargnerai personne :
Mes amis , tenez -vous bien !
Indulgent pour moi que j'aime.
Je m'élève un Pantliéon ,
Et , Plutiirque de moi-même ,
J'égale Napoléon.
Allons , mon encre et mes plumes , Tracez, pour mes descendants.
Mes Mémoires , cent volumes In-octavo, mille francs!