‹ ChansonsChapitre 92 sur 201 · MES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MES MÉMOIRES

César contait ses victoires ; Nous dépassons les anciens :

Mon portier fait ses Mémoires ; Je veux publier les miens.

Car enfin toute la terre Se demanderait pourquoi L'histoire ne parle guère D'un grand homme tel que moi.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez, pour mes descendants.

Mes Mémoires , deux volumes In-octavo, douze francs!

Il faut que l'on sache au juste A quelle heure je suis né , Où Ton doit placer mon buste y Si j'étais ou non l'aîné.

Je compterai les fenêtres De mon antique maison ; Je vieillirai mes ancêtres ; J'embrouillerai mon blason.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , deux volumes In-octavo, quinze francs !

Je parle de mon enfance :

Je fus malade souvent.

Quand on songe que la France Pouvait perdre cet enfant !

A ma naissance , ma mère . De langes m'enveloppa ; Puis, je marchai sans lisière; A dix mois , je dis : « Papa ! v

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires, trois volumes In-octavo, dix-huit francs !

Il faut aussi que l'on sache L'heure de mes déjeunes.

La couleur de ma moustache

Et la coupe de mon nez,

Je veux mettre à nu mon âme ,

Avec toutes ses vertus ;

J'y joindrai même , en réclame ,

Des défauts que je n'ai plus.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , cinq volumes In-octavo , vingt-cinq francs !

Je raconte mon voyage De Pon toise à Saint- Germain ; Remarquez bien ce passage :

Je fais l'aumône en chemin.

C'est quatre sous qu'il m'en coûte; Mais mes neveux apprendront Tout ce que j'ai fuit en route ; Ces papiers le leur diront.

Allons , mon encre et mes plumes ^ Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires, six volumes In-octavo, trente francs!

Je montrerai mes maîtresses

Dans un discret négligé :

Deux grisettes , trois duchesses ,

Madame A***, mylady G***.

Je couronnerai de roses

Les vierges de l'Opéra ;

Je raconterai des choses

Que personne ne croira.

Allons, mon encre et mes plumes, Tracez , pour mes descendants , Mes Mémoires , dix volumes In-octavo, deux cents francs!

Qu'on me lise, et qu'on s'étonne!

Je ne ménagerai rien ;

Je n'épargnerai personne :

Mes amis , tenez -vous bien !

Indulgent pour moi que j'aime.

Je m'élève un Pantliéon ,

Et , Plutiirque de moi-même ,

J'égale Napoléon.

Allons , mon encre et mes plumes , Tracez, pour mes descendants.

Mes Mémoires , cent volumes In-octavo, mille francs!

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