LA FORET
A Achille Turquois.
Salut nature, ô grande artiste !
Forêt, devant ta majesté, Ah! que de fois je suis resté Triste !
Salut forêt, œuvre sublime, Fragment du poëme éternel ; Salut peupliers dont la cime Semble vouloir percer le ciel.
Salut ravins, sombres collines, Rocs suspendus et menaçants Qui ressemblez à des ruines Après un combat de géants.
Salut nature, ô grande artiste!
Forêt, devant ta majesté.
Ah ! que de fois je suis resté Triste!
Dans tes sentiers je viens encore.
Si petit qu'on ne m'y voit pas,
Faire vibrer l'écho sonore
Et voir fuir au bruit de mes pas,
Sous tes grands pins, à l'ombre rousse,
La biche toujours en éveil.
Et sur le roc couvert de mousse,
Le lézard qui dort au soleil.
Salut nature, ô grande artiste !
Forêt, devant ta majesté.
Ah ! que de fois je suis resté Triste!
Je viens rêver sous tes grands chênes Qne des siècles n'ont ébranlés, Et sous les ombres incertaines De tes saules échevelés.
Je viens courir dans ta bruyère, Libre comme un jeune étalon Dont le poitrail blanc de poussière N'a point frémi sous l'éperon.
Salut nature, ô grande artiste !
Forêt, devant ta majesté.
Ah ! que de fois je suis resté Triste!
Salut, ô forêt toujours belle!
Chaste amante qui, tous les ans.
Redevient vierge et renouvelle Sa toilette avec le printemps :
En automne, grande coquette, Qui jette au vent son manteau vert Pour ne laisser que son squelette Aux froids baisers des nuits d'hiver.
Salut nature, ô grande artiste !
Forêt, devant ta majesté, Ah! que de fois je suis resté Triste!
Grand spectacle de la nature Où le rêveur a côtoyé Le nid d'oiseau dans la ramure Auprès de l'arbre foudroyé, Où le soleil lutte avec l'ombre.
Où l'orage a tant de courroux.
Où la lune, quand tout est sombre, Se fait soleil pour les hiboux.
Salut nature, ô grande artiste!
Forêt, devant ta majesté, Ah ! que de fois je suis resté Triste!
0 chante encor, forêt sublime !
Rien ici-bas n'est immortel.
Je suis venu jeter ma rime A ta chanson qui monte au ciel. Mais la vie est près de la tombe, Qui sait demain où nous serons?
Puisqu'il est écrit que tout tombe Sous la hache des bûcherons.
Salut nature, ô grande artiste !
Forêt, devant ta majesté, Ah ! que de fois je suis resté Triste!
Fontainebleau, 1866.
Musique de Darcier. — Editeur : M. Vieillot, 32, rue Notre-Dame-de- Narareth, Paris.