LES TRAINE-MISERE
Dédiée à ceux à qui l'on dispute le pain, l'air, la vie... tout enfin ce dont ont besoin des êtres humains et ce à quoi ils ont droit...
Dédiée à ceux qu'on exploite, qu'on affame, qu'on opprime, qu'on mitraille, qu'on garotte, qu'on jette dans les prisons et dans les bagnes, quand ils revendiquent leur droit à l'existence.
Dédiée à ceux qui, après quarante et cinquante ans de travail, arrivent fourbus, désespérés et criblés de douleurs, à n'avoir pas même un morceau de pain sur la planche pour se reposer, ne fût-ce même que quelques jours.
Dédiée à ceux qui travaillent comme des bêtes de somme et qui ne vivent même pas aussi bien !
Dédiée à ceux qui piochent comme des sourds dans les sombres profondeurs de la terre, avec la perspective, en y descendant, d'y être ensevelis, ou, s'ils en sortent, de n'avoir pas à manger tout leur saoul !
Dédiée à tous ceux dont la résignation, l'intelligence, le courage, le travail, entretiennent une poignée de parasites!
Dédiée à tous les serfs des mines, des manufactures, des champs et de l'atelier, courbés arbitrairement sous le joug de la féodalité capitaliste et du salariat, mais dont il leur serait cependant bien facile de s'affranchir!
Dédiée enfin à la grande famille ouvrière.
Les gens qui traînent la misère Sont doux comme de vrais agneaux ; Ils sont parqués sur cette terre
Et menés comme des troupeaux.
Et tout ça chante et tout ça danse Pour se donner de l'espérance I
Pourtant les gens à pâle mine Ont bon courage et bonnes dents, Grand appétit, grande poitrine, Mais rien à se mettre dedans.
Et tout ça jeune et tout ça danse Pour se venger de l'abstinence !
Pourtant ces pauvres traîne-guêtres Sont nombreux comme les fourmis ; Ils pourraient bien être les maîtres. Et ce sont eux les plus soumis.
Et tout ça trime et tout ça danse Pour s'engourdir dans l'indolence !
Ils n'ont même pas une pierre, Pas un centime à protéger !
Ils n'ont pour eux que leur misère Et leurs deux yeux pour en pleurer.
Et tout ça court et tout ça danse Pour un beau jour sauver la France!
Du grand matin à la nuit noire Ça travaille des quarante ans ; A l'hôpital finit l'histoire Et c'est au tour de leurs enfants.
Et tout ça souffre et tout ça danse En attendant la providence !
En avant deux! 0 vous qu'on nomme Chair-à-canon et sac-à-vin, Va-nu-pieds et bêtes de somme, Traîne-misère et meurt-de-faim.
En avant deux et que tout danse Pour équilibrer la balance !
Londres, 1874.
Musique de Marcel Legay. — Éditeur : M. Bassereau, 240, rue Saint-Martin, Paris.