SANS LÀ NOMMER
A Tnadatne I. M.
Je puis VOUS dire que ma belle Est un chef-d'œuvre de l'amour, Et que depuis trois mois pour elle Je rime dix sonnets par jour...
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Je puis vous dire qu'elle est blonde Et que sa main est un bijou, Je puis crier à tout le monde Que j'en rêve et que j'en suis fou.
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Je puis vous dire que sa lèvre Est brûlante comme un baiser,
Et que mon cœur a tant de fièvre Que je mourrai sans l'apaiser.
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Je puis vous dire que sa chambre Est un boudoir de volupté, Tout parfumé de rose et d'ambre, De poésie et de gaieté...
Mais, c'est dommage.
Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Vous me direz que ma maîtresse Doit cacher bien d'autres appâts?..
Dame ! c'est si beau la jeunesse Que, certe, elle n'en manque pas.
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Si je vous tiens dans l'ignorance De sa demeure et de son nom.
Mettez qu'elle demeure en France Et nommez-la Berthe ou Ninon.
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Si vous venez à la connaître.
Ne fut-ce même qu'un moment, L'un de nous deux par la fenêtre Devra passer fort galamment.
Mais, c'est dommage, Vous n'en saurez pas davantage.
Je veux l'aimer Sans la nommer.
Paris, 1867.
Musique de Darder. — Éditeur : M. Labbé, 20, rue du Croissant, Paris.