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NE PLAIGNONS PLUS LES GUEUX

An citoyen Jules Vaidy .

Allons, allons, c'est inutile,

Ne plaignons plus les gueux!

Pourquoi se faire tant de bile,

Puisque les gueux Chantent comme des bienheureux?

Que nous ayons de la misère A n'en savoir que devenir; Que tous les monstres de la terre Nous mitraillent pour en finir; Qu'on soit sans feu, qu'il gèle à glace, Que le pain manque à la maison, Les gueux, au fond de leur besace.

Trouvent toujours une chanson.

Allons, allons, c'est inutile.

Ne plaignons plus les gueux ! etc.

J'entends chanter sous la futaie Le bûcheron sec comme un clou.

Le mendiant traînant sa plaie Et son vieux chien qui tend le cou,

Le compagnon battant la route Le \ entre creux et les pieds nus, La vieille qui roule une croûte Sous ses dents qui n'en veulent plus.

Allons, allons, c'est inutile,

Ne plaignons plus les gueux! etc.

J'entends chanter devant la forge Où riiorame sue à pleine peau ; J'entends chanter à pleine gorge Les noirs mineurs dans leur tombeau ; La fille blême à la machine Qui la tue à toute vapeur En lui dévorant la poitrine, Et sa jeunesse et sa fraîcheur.

Allons, allons, c'est inutile.

Ne plaignons plus les gueux ! etc.

J'entends chanter, sans pain ni boire.

Les marmousets tout engourdis, L'idiot à la tète en poire, Le musiqueux dans son taudis, La nourrice aux mamelles vides, Le berger gras comme un galet :

Gens affamés et gens livides, Rivés tous au même boulet.

Allons, allons, c'est inutile,

Ne plaignons plus les gueux! etc.

N'importe enfin, n'importe où grouille Une misère, une douleur, Une voix maigre se dérouille Et chante pour tromper le cœur.

Voilà pourquoi les grosses têtes Qui les entendent quelquefois Représentent dans leurs gazettes Les gueux heureux comme des rois !

Allons, allons, c'est inutile,

Ne plaignons plus les gueux! etc.

La chanson qui nourrit la lèvre Fait tomber l'arme de la main, Et ne guérit pas de la fièvre Que donnent la soif et la faim.

Et puisque toutes vos aubades Ne peuvent rien vous rapporter, Je suis d'avis, mes camarades, Qu'il est grand temps de déchanter I

Allons, allons, c'est inutile,

Ne plaignons plus les gueux !

Pourquoi se faire tant de bile,

Puisque les gueux Chantent comme des bienheureux.

Londres, 1874.

Éditeur : M. Bassereau, 240, rue Saint-Martin, Paris.

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