‹ ChansonsChapitre 52 sur 105 · LETTRE A MIGNON · texte numérisé non relu

LETTRE A MIGNON

A madame Blanche Bloch.

Mignon, si tu veux te donner la peine De passer ce soir chez ton amoureux, Tu verras un drame avec mise en scène Ayant pour acteur un homme fiévreux.

J'ai la tête en feu, la chair agacée.

Je voudrais pleurer des larmes de sang; Mais vois-tu, Mignon, l'enfance passée, L'homme le meilleur pleure en grimaçant.

Pourtant je suis là le cœur en alarme,

Cloué comme un Christ au mur d'un manoir,

Et je ne puis pas verser une larme

Sur ce papier blanc que je tache en noir.

Je crois que le cœur est d'un froid de neige Quand l'horloge humaine a sonné vingt ans, Et qu'alors les pleurs sont un privilège Qui n'appartient plus qu'aux petits enfants.

Du resie, pleurer est une folie Qui fait, à raison, rire les moqueurs; On n'a pas besoin pour passer la vie De se déguiser en saule-pleureur.

Oh ! viens, ma Mignon, jai le cœur en ragel Nous allons chanter et faire du bruit.

Nous ameuterons tout le voisinage Et les gens heureux qui dorment la nuit.

Oh! viens, nous allons causer politique Sans aucun égard pour les majestés, Et nous finirons par une chronique Où tous nos amis seront éreintés.

Viens, tu me diras des choses cruelles, La furie au cœur je t'en répondrai...

Nous casserons tout, meubles et vaisselles, Et si tu me bats je te le rendrai.

Nous ferons un punch comme un incendie. Nous crierons au feu pour mettre. sur pieds Les gens sérieux, les gens en folie, Les sergents de ville et tous les pompiers.

Et si le portier, au nom de son maître, Nous montre son nez, ne fût-ce qu'un bout, Nous le flanquerons par notre fenêtre Gomme une fusée un jour de quinze août.

Et campés tous deux dans ce beau désordre, Marchant à pieds joints sur l'humanité, L'amertume aux dents nous pourrons nous mordre Au sein des transports de la volupté.

N'allant pas chercher à l'heure où l'on s'aime Gomment finira le dernier tableau, Ne serait-ce pas le bonheur suprême Si la mort venait baisser le rideau?

Mignon, si tu veux te donner la peine De passer ce soir chez ton amoureux.

Tu verras un drame avec mise en scène Ayant pour acteur un homme fiévreux.

Paris-Montmartre, 1865.

Éditeur : M. Bassoreau, 240, rue Saint-Martin, Paris.

Page 1