LE CAPITAINE « AU-MUR
Au citoyen J. Allemanc.
Au mur!
Disait le capitaine, La bouclie pleine Et buvant dur,
Au mur !
— Qu'avez-vous fait? — Pardon, mon brave,
Vous avez faim, vous déjeunez,
Vous ne voulez pas être esclave
Ni conduit par le bout du nez.
Tout ça, c'est bien, et c'est d'un homme!
Mais si l'on m'oecit, mon ami,
Dès lors que nous pensons tout comme.
Vous devez l'être aussi.
Comprends-tu ma logique?
Vive la République!
Au mur !
Disait le capitaine, La bouche pleine Et buvant dur, Au mur!
— Qu'avez-vous fait? — Je suis des vôtres, Je suis vicaire à Saint-Bernard.
J'ai dû, pour échapper aux autres, Rester. huit jours dans un placard.
— Qu'avez-vous fait ? — Oh ! pas grand'chose. De la misère et des enfants.
Il est temps que je me repose, J'ai soixante-dix ans.
Allons-y tout de suite Et fusillez-moi vite.
Au mur!
Disait le capitaine, La bouche pleine Et buvant dur,
Au mur !
— Qu'avez-vous fait? — Voici deux listes Avec les noms de cent coquins:
Femmes, enfants de communistes.
Fusillez-moi tous ces gredins!...
— Qu'avez-vous fait? — Je suis la veuve D'un officier mort au Bourget...
Eh ! tenez, en voici la preuve :
Regardez, s'il vous plaît...
— Oh ! moi je porte encore Mon brassard tricolore.
Au mur !
Disait le capitaine,
La bouche pleine Et buvant dur, Au mur!
— Qu'avez-Yous fait? — Quatre blessures, Six campagnes et deux congés !
Je leur en ai fait voir de dures ! Je suis Lorrain... Ils sont vengés !
— Moi, j'étais dans une ambulance :
Les femmes ne se battent pas...
Et j'ai soigné sans différence Fédérés et soldats.
— Moi, je m'appelle Auguste, Et j'ai treize ans tout juste!
Au mur!
Disait le capitaine, La bouche pleine Et buvant dur,
Au mur!
— Qu'avez-vous fait? — Oh! je suis morte! Un soldat, sans doute enivré,
A tué mon père à la porte,
Et mon crime est d'avoir pleuré !...
— Qu'avez-vous fait? — Sale charogne!
Fais-moi vite trouer la peau.
Car j'en ai fait de la besogne Avec mon chassepot.
Et d'un', tu vois la lune!
Et d' deux : viv' la Commune!
Au mur!
Disait le capitaine, La bouche pleine Et buvant dur,
Au mur!
Londres, 1872.
Éditeur : M. Bassorean, 240, rue Saint-Martin, Paris.
Beaucoup de ceux que le hasard ne fît pas tomber sous la coupe des bourreaux qui ordonnaient les massacres entre la poire et le fromage, furent, comme les citoj'ens Allemane, Brissac, Humbcrt et tant d'autres, envoyés au bagne.
Les générations futm-es auront peine h y croire !
Des républicains éprouvés, des hommes honnêtes, des ouvriers laborieux qui avaient lutté pour le salut de la République, pour la cause du droit et de la justice, furent accouplés à des scélérats de grands chemins et à des escrocs de la finance.
Ces titres qui les honorent devaient les désigner tout particulièrement à la férocité des dignes exécuteurs des basses-œuvres des Thiers et consorts.
Beaucoup sont morts là-bas, coiffés du bonnet de forçat, des suites des mauvais traitements qu'ils subissaient et, aussi, de colère et de désespoir.
Pour ceux-là, le bagne aura été leur Panthéon!
Quelques-uns nous sont roven'us et ont repris courageusement leur poste de combat pour délivrer tous ces forçats volontaii-es qui traînent leur boulet d'usine en usine, de manufacture en manufacture .