‹ Chansons; morceaux choisis. Préf. de comte Serge FleuryChapitre 32 sur 70 · LE RETOUR DANS LA PATRIE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DANS LA PATRIE

Qu'il va lentement le navire A qui j'ai confié mon sort !

Au rivage où mon cœur aspire.

Qu'il est lent à trouver un port !

France adorée !

Douce contrée !

Mes yeux cent fois ont cru te découvrir, Qu'un vent rapide Soudain nous guide Aux bords sacrés où je reviens mourir.

Mais enfin le matelot crie :

Terre ! terre ! là-bas, voyez !

Ah ! tous mes maux sont oubliés.

Salut à ma patrie ! {Ter).

Oui, voilà les rives de France ; Oui, voilà le port vaste et sûr.

Voisin des champs où mon enfance S'écoula sous un chaume obscur.

France adorée !

Douce contrée !

CHJNSONS DE BERJNGER 71

Après vingt ans enfin je te revois ; De mon village Je vois la plage ; Je vois fumer la cime de nos toits.

Combien mon âme est attendrie !

Là furent mes premiers amours ; Là ma mère m'attend toujours.

Salut à ma patrie !

Loin de mon berceau, jeune encore, L'inconstance emporta mes pas Jusqu'au sein des mers oîi l'aurore Sourit aux plus riches climats.

France adorée !

Douce contrée !

Dieu te devait leurs fécondes chaleurs. Toute l'année.

Là, brille ornée De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs. Mais là, ma jeunesse flétrie Rêvait à des climats plus chers ; Là je regrettais nos hivers.

Salut à ma patrie !

J'ai pu me faire une famille.

Et des trésors m'étaient promis.

Sous un ciel oii le sang pétille, A mes vœux l'amour fut soumis.

France adorée !

Douce contrée !

72 CHJNSONS CHOISIES

Que de plaisirs quittés pour te revoir ! Mais sans jeunesse, Mais sans richesse, Si d'être aimé je dois perdre l'espoir, De mes amours, dans la prairie, Les souvenirs seront présents :

C'est du soleil pour mes vieux ans.

Salut à ma patrie !

Poussé chez des peuples sauvages Qui m'offraient de régner sur eux.

J'ai su défendre leurs rivages Contre des ennemis nombreux.

France adorée !

Douce contrée !

Tes champs alors gémissaient envahis.

Puissance et gloire, Cris de victoire, Rien n'étouffa la voix de mon pays.

De tout quitter mon cœur me prie.

Je reviens pauvre, mais constant.

Une bêche est là qui m'attend.

Salut à ma patrie !

Au bruit des transports d'allégresse. Enfin le navire entre au port.

Dans cette barque où l'on se presse.

Hâtons-nous d'atteindre le bord.

France adorée !

Douce contrée !

DE BERJNGER 73

Puissent tes fils te revoir ainsi tous ! Enfin j'arrive, Et sur la rive Je rends au ciel, je rends grâce à genoux Je t'embrasse ô terre chérie !

Dieu ! qu'un exilé doit souftrir !

Moi, désormais je puis mourir.

Salut à ma patrie !

ADIEUX A LA CAMPAGNE i

Soleil si doux au déclin de l'automne, Arbres jaunis, je viens vous voir encor. N'espérons plus que la haine pardonne A mes chansons leur trop rapide essor.

Dans cet asile, où reviendra Zéphire, J'ai tout rêvé, même un nom glorieux.

Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Échos des bois, répétez mes adieux.

Comme l'oiseau, libre sous la feuillée, Que n'ai-je ici laissé mourir mes chants ! Mais de grandeurs la France dépouillée Courbait son front sous le joug des méchants. Je leur lançai les traits de la satire ; Pour mon bonheur l'amour m'inspirait mieux. Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Échos des bois, répétez mes adieux.

1 Cette chanson, faite dans le mois de novembre 1821, fut copiée et distribuée au tribunal le jour de la première condamnation de l'auteur.

CHJNSONS DE BERJNGER 75

Déjà leur rage atteint mon indigence ; ^

Au tribunal ils traînent ma gaîté ;

D'un masque saint ils couvrent leur vengeance :

Rougiraient-ils devant ma probité ?

Ah ! Dieu n'a point leur cœur pour me maudire :

L'Intolérance est fille des faux dieux.

Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ;

Échos des bois, répétez mes adieux.

Sur des tombeaux si j'évoque la Gloire, Si j'ai prié pour d'illustres soldats, Ai-je à prix d'or aux pieds de la Victoire, Encouragé le meurtre des États ?

Ce n'était point le soleil de l'Empire Qu'à son lever je chantais dans ces lieux Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Échos des bois, répétez mes adieux.

Que, dans l'espoir d'humilier ma vie, Bellart s'amuse à mesurer mes fers ; Même aux regards de la France asservie. Un noir cachot peut illustrer mes vers. A ses barreaux je suspendrai ma lyre ; La Renommée y jettera les yeux.

Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Échos des bois, répétez mes adieux.

1 Lorsque le recueil de 1821 parut, ce fut le minstre qui força les membres du conseil de l'Université doter à l'auteur le modique emploi d'expéditionnaire qu'il occupait depuis douze ans. Au reste, on l'avait prévenu que, s'il faisait imprimer ses nouvelles chansons, il perdrait cet emploi.

']e CHJNSONS DE BERJNGER

Sur ma prison vienne au moins Philomèle ! Jadis un roi causa tous ses malheurs.

Partons : j'entends le geôlier qui m'appelle. Adieu les champs, les eaux, les prés, les fleurs Mes fers sont prêts : la liberté m'inspire ; Je vais chanter son hymne glorieux.

Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Echos des bois, répétez mes adieux.

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