‹ Chansons populaires de l'AinChapitre 16 sur 259 · PRÉFACE XXVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXVII

Le servant ou sergent (en patois sarvan ou sarzan) est inPinimenl moins désagréable à rencontrer. C'est un esprit malin, dans le genre des Gobelins, des Lubins, des Fifollets qu'on connaît ailleurs. Il fait sa résidence favorite des celliers inhabités ou des vieux châteaux. Parfois il est invisible, d'autres fois on peut le voir sous la forme d*un homme, d'une femme, d'un chien, d'un chat, d'un lièvre, etc. Le feu qu'on lui jette ne lui fait aucun mal. On assure qu'il est invulnérable.

C'est d'ailleurs un assez bon diable, plutôt espiègle que malfaisant et, pourvu qu on lui mette, sur l'évier, la première écuellée de soupe, il n'en demande pas davantage. Au besoin, il se rend utile, aide les vignerons et les laboureurs.

Parfois, il s'attache à un maître riche, et alors c'est un espion de premier ordre auquel il ne fait pas bon se frotter, ainsi qu'eu fait foi cette autre histoire, non moins véritable^ arrivée à Trépont, près Hauteville.

Il y avait à Trépont un homme qui s'appelait Brocas et qui était casseur de cailloux. II y avait aussi en ce temps un homme qui était très riche et qui habitait le même hameau. Il s'appelait M. Gallet.

M. Gallet avait une forêt où Brocas allait couper ses manches de masse ttes.

Toutes les fois qu'en les coupant^ il ne disait rien, M. Gallet ne le savait pas. Mais s'il avait le malheur de dire : « Si M. Gallet le savait, il me ferait prendre par son garde », aussitôt M. Gallet en était averti.

Un jour M. Gallet, le rencontrant, lui d:t: — Brocas, combien m'as-tu volé de manches de massettes aujourd'hui ?

— Monsieur, je ne vous en ai point pris.

— Si fait, puisque mAme, en les coupant, tu as dit :

«< Si M. Gallet le savait, il me ferait prendre par son garde. »

xxviii PRÉFACE

— Qui donc vous Ta dit ?

— Le diable peut-être.

Ce n'était pas le diable, mais bien un servant que M. Gallet avait à son service.

 quelques jours de là, M. Gallet tomba malade. Il avait un lit à quatre colonnes, comme on en avait à cette époque. On appela le curé pour le confesser, mais il ne put approcher du lit, car il y avait un gros serpent, enroulé autour d'une des colonnes, qui, chaque fois que le prêtre s'avançait, lançait son dard contre lui.

Le malade mourut et pourrit sur son lit et on ne sut jamais si le diable Tavait enlevé; mais on fut obligé de mettre dans son cercueil du bois de son lit, ne trouvant rien autre.

Ce naïf récit auquel je n*ai pas changé un mot semblerait indiquer que le servant est moins innocent qu'on ne le représente généralement et que ses services se payent fort cher. On pourrait, il est vrai, invoquer d'autres témoignages en sa faveur; mais il faut se borner.

Voilà, en tout cas, direz-vous, un merveilleux, bien propre à inspirer un poète rustique... et crédule. Qui le croirait cependant? On n'en trouvera pas trace dans nos chants légendaires.

Il semble que le paysan mette une sorte de pudeur à garder de tout contact hostile ses croyances superstitieuses. A grand peine peut-on les lui arracher. Il n'aurait garde d'en faire des chansons. Les malins esprits tiennent au* mystère. Cest leur vraie force. Qui sait quelle vengeance ils réserveraient à Timprudent, capable de trahir leur incognito?

Mais pour si peu la légende ne chôme pas, témoins les curieuses et touchantes complaintes qu'on lira plus loin. Le sujet qu'elles traitent ne varie guère. C'est l'éternelle et dolente histoire d'amour, la vieille histoire, toujours la même, aux champs comme

Page 1