XXX PRÉFACE
A la seconde ville, Son aimant rhabille, En or et argent.
A la troisième ville, Son aimant rhabille D'un épousenienl, etc.
A la suite de ces chansons, dont quelques-unes tout au moins semblent fort anciennes, on en a placé d'autres, plus récentes, qui traitent de sujets presque identiques. C'est toujours Tamour qui fait les frais de ces anecdotes et, comme Tamour lui-même, elles sont divertissantes et variées. On est ici dans un monde à part, tout à la fois réel et imaginaire, un monde poétique et évaporé, un peu fou, qui fait penser à la comédie Italienne.
Les filles se déguisent en matelots ou en dragons pour suivre au loin leurs amants, et ceux-ci ne sont pas en reste. L^un s'habille en jardinier pour séduire sa belle, l'autre, comme le le clerc de Saint-Germain et feu le comte Orry, prend la robe de nonnetto et entre au couvent. La geôlière fait évader son galant de Vemprisofij le frère, en manière d^épreuve, tente sa sœur, le soldat, revenant de guerre, trouve sa femme en train de prendre un nouvel époux et la joue aux cartes. On se croirait en carnaval !
Par moments pourtant dans ces belles folies passe comme un vent de cour d'assises. C'est l'inexorable réalité qui réclame ses droits et n'entend pas qu'on l'oublie. Quel est ce cortège funèbre qui marche à l'échafaud^
Bourreau devant, belle au milieu, La justice derrière?
C'est une fille qui a étranglé son enfant.
PRÉFACK XXXI
El en voici une autre qui soudoie « un chevalier» pour assassiner son père :
De la pari do la fille.
Tu mourras sur-le-champ.
Nul doute que des procès criminels, plus ou moins retentissants niaient inspiré ces funèbres complaintes. Bien qu'étrangement transformés par Timagination du paysan, on les reconnaît
encore.
Hais, en général, nos chants anecdotiques sont plutôt gais et facétieux.
Un thème inépuisable, par exemple, c'est la sottise du lourdaud qui, pouvant tout obtenir de sa belle, naïvement la laisse aller.
l.or!^qu*iN fureiil arrivés,
Là-ba.s, dans la prairie, Se mit à découvrir les beaux seins de sa mie,
A découvrir sa chemiselle,
Sou colillon,
Son blanc jupon,
Rrodf* au fond.
Se mil à découvrir ses jolis blancs lélons.
Voilà, croyez-vous, une fille assez mal en point. Non, ne craignez rien. Notre amoureux novice va s'en tenir à de fallacieuses promesses.
Se mit à recouvrir les beaux seins de sa belle, A recouvrir sa cbemiselle, Son colillon, Son blanc jupon, etc., elc.
Ne mérite-t-il pas qu arrivée îm château de son père, la belle lui échappe avec un éclat de rire ?
xxxH PKÉFACE
Mon cœur volage m'appartient, De moi, lourdaud, tu n'aui*as rien.
En vain, s'écrierait-il, dans sa confusion :
La belle, si je te tenais, Là-bas, dans la prairie, Je t'y ferais changer De couleur et de mine.
On lui répondrait, et ce serait justice :
Quand tu tenais la caille, 11 fallait la plumer!
C*est que la passion, à la campagne, n'est rien moins que platonique. On en jugera par les nombreuses chansons d'amour qui font suite à nos chants anecdotiques. Chez nos jeunes filles l'éveil des sens est précoce :
Maman, vous n'avez pas raison.
De m'y défendre l'herbe fougère.
J'ai carculé mon âge, J'ai quatorze à quinze ans.
Ne suis-je pas dans Tage D'y avoir un aimant?
Et le galant répond sans plus de vergogne :
Embrassez-moi, la belle, La belle, embrassez-moi ; Permettez-moi la chasse, Partout dans vos endroits.
Heureusement tout n'est pas de ce ton. A cAté de cette veine franchement grossière, il en est une autre infiniment délicate et
PRÉFACK XXXIII
pure. Oue de jolis couplets, bien dignes d'une anthologie rustique on pourrait extraire de ces fraîches ébaudes^ où de simples âmes échangent leurs aveux! Que de mignardises et de càlineries! quel tendre et ravissant enfantillage!
Tandis que la belle sommeille, Je Tas faire un tour au jardin ; Je cueille un bouquet de roses, Pour mettre sur ses blancs seins.
La rafralcbeur de la rose, La réyeilla soudain, C'était bien mon dessein.
Elle passe, si légère, dans la grande fête du printemps, Theure bleue et charmante du premier amour! La prairie verdoie, le ruisseau babille, le rossignol chante, et, tout près du sien, le galant sent battre « le petit cœur de sa maltresse ».
Le paradis est bien pour moi El le cœur de ma blonde I
On est bon, quand on est heureux ; on voudrait que tout le monde eût sa part de bonheur.
Oh! si l'amour prenait racines, J'en planterais dans mon jardin.
J'en donnerais aux camarades, Qui n'en ont poinL
Ilélas! Il est des soupirants, moins favorisés. Ceux-là font, passez-moi l'expression, le pied de grue à la porto de leurs mignonnes.
Le chien de Totre père En parle le latin.
Il dit dans son langage :
GalaRt, tu perds tes peines, Galant, tu penls ton temps.
xxxiv PRÉFACE
Et quelles exigences ont ces demoiselles !
Apporle-moi la lune, Le soleil à la main.
Voilà un caprice qu*il n'est pas donné à tout le monde de satisfaire. On comprend que Tamoureux rebuté cherche, au cabaret du coin^ de faciles consolations.
Si vous m'aimiez, la belle, Je ne boirais pas tant.
L^amour satisfait lui-même finit par lasser. Un jour vient oii Tenchantement se dissipe, et tristement Ton se sépare.
Adieu, je m'en vais voyager Sur cet aimable tour de France.
Ou bien il faut boucler ses guêtres, prendre le sac au dos, et, le fusil sur Tépaule, s'en aller au loin.
Sais-lu, la belle, j'ai pris parti
Dans la cavalerie française.
C'est pour défendre la pairie,
Et l'y montrer que j'ai la main guerrière.
Il ne reste à la délaissée qu'à soupirer à part soi :
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier,
Kt que le rosier même Fût encore à planter,
Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer!