‹ Chansons populaires de l'AinChapitre 22 sur 259 · XL PRÉFACE · texte numérisé non relu

XL PRÉFACE

pas besoin de dire que chacune des invitées tient à donner son avis sur la meilleure manière d'ajuster le fichu, la coiffe, le collier, les chatnes (appelées beautés) qui retiennent la bavette du tablier^ etc. Les jeunes filles surtout ne manquent pas de piquer leur épingle, car cela leur promet un mari dans Tannée.

La toilette achevée, et c*est une grosse affaire, les époux 8*en vont à Téglise, lou menétri en tête, et suivis des invités qui braillent à qui mieux mieux des ébaudes S puis, après la cérémonie, on se rend à la maison du mari.

Dès qu'apparatt le cortège, les vieilles femmes jettent des croisées du grenier des grains de maïs grillé mêlés à des haricots, (en patois ^rena/on^), en criant à tue-tête : « Entre, entre, ma fille, tu n'auras pas faim ». Si on manquait à cet usage, ce serait une grave impolitesse à Tégard de la mariée.

Celle-ci est reçue, à la porte, par sa belle-mère, qui tient à la main un pain entier, une carafe d'eau et une bouteille de vin. La bonne femme présente d'abord le pain aux époux qui y mordent à belles dents, puis elle offre de Teau au mari, du vin à la mariée. Alors seulement elle embrasse sa belle-fille, lui fait un cadeau et la fait entrer. Notez qu'un balai a été placé en travers de la porte et que si la nouvelle épouse entrait sans le ramasser, elle serait d'ores et déjà réputée mauvaise ménagère '.

Pendant le souper, toujours extraordinairement plantureux, et qui souvent se prolonge fort avant dans la nuit, les époux sont l'objet d'une surveillance spéciale de la part des jeunes gens qui cherchent à les empêcher d'aller se coucher. Parviennent-ils à s'esquiver, toute la noce se met à leur recherche, et

• Le mol éhaude signifie aussi : chanson joyeuse, chant de réjouissance.

' En Bugoy, les cérémonies du mariage no diffèrent pas beaucoup de celles c|ueje viens de décrire. Le deuxième dimanche après la noce(Wfce/iai7/eA'), les jeunes gens du village de la niaiiée se disputent une quenouille, garnie de riieSy disant qu'ils ne veulent pas qu'on emporte les rites de leur endroit.

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quand on les a trouvés, on leur porte solennellement la soupe an vin. C*est le triomphe de la grosse gaieté.

Parfois même on simule un baptême comique. Des clochettes ont été pendues aux oreilles des mariés, et quand le baptême fait son entrée, toute cette sonnerie se mot en branle. On baptise Tenfant, qui est généralement fait de vieilles serviettes, et on le présente à la mariée; celle-ci le repousse avec horreur et on fait pour Torpholin une quête dont le produit est versé entre les mains do maire de la commune.

Le lendemain, on ramène Tépousée chez ses parents où elle devra rester jusqu*au samedi soir qui suit le jour de la noce, et pendant ce temps, son mari devra s'abstenir d'aller la voir, sous peine d'^lre la risée de tout le voisinage.

Telles sont, ou plutôt telles étaient, car, je le répète, elles disparaissent do jour en jour, les cérémonies du mariage dans nos campagnes. Les chants spéciaux qui s*y rapportent sont peu nombreux, et aujourd'hui quelques vieillards sont seuls à se les rappeler encore. Disons bien vite qu'ils n'ont jamais eu chez nous la même importance qu'en Bretagne, en Berry, en Poitou, où, scmblc-t-il, la tradition s'est mieux conservée.

En dehors des chants de noces, on ne trouve à signaler que quelques rares chants de quête (jour des Rois, premier mai) et la chanson du jour des Brandons.

Le premier mai surtout était fêté en Bresse de la façon la plus poétique et la plus gracieuse. Ce jour-hi les jeunes gens de chaque village s'en allaient do porte en porto demander des œufs, précédés d'une jolie Fille, toute enrubannée et fleurie, qu'on appelait la reine de mai, et chantant :

Voici le joli ruois de mai,

Que les rosiers boutonnent, ctr.

XLii PHÉFACK

Le jour dos Rois, on quètail la pari à Dieu. Le dimanche des Brandons (premier dimanche de carême), on se rassemblait après vêpres et on parcourait les rues en criant : « Pourta,pomi^ atandé foliet que dé frui. » (Rapporte, pommier, autant de fruits que de feuilles.) Ou encore : « Pourta, noyi, atan dé foliet que dé gnui.n (Rapporte, noyer, autant de noix que de feuilles.) Et, le soir venu, on allumait de grands feux de paille dans les vergers. La nuit de la Saint-Jean, on faisait d'immenses brasiers autour desquels les vieilles femmes tournaient quatorze fois, le chapelet en main, pour être bien assurées de n'avoir jamais mal aux reins en moissonnant ^

A la suite des chants qui rappellent ces bonnes vieilles coutumes, on en a placé quelques autres d'une nature toute spéciale qui ne sont pas sans analogie avec les chants de corps de métier, répandus en d'autres pays. La chanson du laboureur doit remonter au temps où nos paysans ne connaissaient pas encore les joies de la propriété et ressemblaient plus ou moins au portrait, peu flatté, qu'a tracé La Bruyère. Elle est lamentable.

Le pauvre laboureur,

Il a bien du malheur.

Le jour de sa naissance

Est déjà malheureux.

Qu'il pleuv', qu'il lonn', qu'il gflc,

On voit toujours sans cesse

Le laboureur aux champs, etc.

La chanson do la vigne est infiniment plus gaie. Ce qui prouve qu'aux poètes populaires comme aux autres, il est parfois utile déboire de bon vin.

I D'après uiiu vieille tradition du llcviMinout, saint Jean avait une ferme et de nombreux domestiqnrs. ('es derniers, voyant cpi'il était d'une telle patience que rien ne pouvait le mettre en colère, inia^'inèrenl nn jour d'alhuner devant sa porte un innuense feu au mois de juin. Mais, loin de se fâcher, il leur dit : « Vous faites bien, mes enfants, le feu est bon en tout temps». C'est, dit-(»n, rorii;ine des leux «le la Saint-Jtan. D'autres y voient un souvenir des (êtes païennes du solstice d'été.

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De fait, la plus jolie, la plus entraînante de nos rondes est certainement une ronde de vignerons, la Saint-Vincent, vrai chefd'œuvre de gr&ceet de naturel.

S'il fallait s'en rapporter à la statistique générale de la France, dressée en 1808 par ordre de Tempereur Napoléon, statistique qui renferme de curieuses observations de mœurs, on n'aurait pas une très haute idée du talent chorégraphique de nos compatriotes. « Los fétcs de village qu'on appelle vogues^ dit ce document administratif, à Tarticle département de TAin, consistent à boire et à danser. Les villageois se rassemblent dans la cour d'une ferme, sous un hangar ou dans un pré et, au son aigu d'une vielle ou d'une cornemuse, on les voit lever l'un après Tautre leurs pieds pesants, sans presque changer de place. Ils ont toujours les bras pendants et les yeux baissés. Dans les villes même la danse nationale est en général lourde et sans action. »

Quoi qu'il en soit, bien ou mal, on danse beaucoup dans nos fêtes villageoises, mais c'est presque toujours le quadrille ou la polka. Au besoin on se hausse jusqu'à la valse, quitte à tourner à contre-temps. Le branle carré, le rigodon et la contre-danse ont pourtant conservé leurs partisans qui ne désespèrent pas de les remettre un jour en honneur.

Mais, franchement, rien ne vaut encore la ronde. C'est la vraie danse chantée, celle qui est de tous les âges, de tous les pays et de tous les temps, celle que chacun pratique d'instinct, sans Tavoir apprise.

Et que de motifs délicieusement variés, que d'entrain, do vivacité, d*heureux abandon ! Finement railleuse ou doucement mélancolique, elle tourne, tourne, et on se laisse aller au bonheur do vivre. Elle ne se déhanche pas comme la cachncha espagnole, elle ne trépigne pas comme la gigue anglaise, elle ne rêve pas comme la tW^^ allemande, elle va prestement son peti

XLiv PRÉFACE

bonhomme de chemin, gaie, claire et souriante, française avant tout.

Quant aux histoires qu'elle nous conte, ce sont encore, onTimagine bien, des histoires d'amour, mais d'un amour idéal plutôt rêvé que vécu, à peine entrevu dans l'or pftlc de Taurore oa le bleu du soir. Voici les trois demoiselles qui se coiffent à la chandelle, et le rossignol porteur de messages, et le fils du roi qui écoute, ravi, chanter sa bergère, et la jolie blonde auprès de qui il fait si bon dormir I

Si parfois la chanson s'alanguitunpcu, vite le refrain l'éveille en sursaut. On dirait un jeune garçon qui gaiement frappe du pied la terre. Rien de mieux rythmé, de plus enlevant :

Allons donc, belle Marion, Saulous, la*bergère.

Oh la la la la dera Sautons la la guère tte, Sauiops la la guera.

Sur le verre, tin lin,

Sur le joli verre.

Sur le joli pied du verre.

La violette se double, double, La violette se doublera.

Ma tatan, vire, vire, vire.

Ma tatan, vire, vire, beau, etc, etc.

Ce sont là vraiment des fleurs du pays natal, de ces fleurs sauvages et parfumées comme le thym et la menthe. Ne craignez pas d'en faire un bouquet au passage. Leur beauté vivace vous rajeunira.

PRÉFACK XLV

Je Q^oserais peut-être en dire autant des chansons satiriques et bacchiques par lesquelles se termine ce livre. Non qu*elles soient dépourvues d*accent ; mais il est trop évident qu*elles manquent de délicatesse. Il faut undegré de culture très avancé pour être polisson avec grâce. Le paysan, Dieu merci, n'en est pas là. Il ne sait ni raffiner Tordure, ni ciseler Tobscéni té. Lui qui, dans les notes tendres, atteint parfois à l'exquis, n'a jamais qu'un comique des plus bas. Il dit les choses crûment, comme elles lui viennent à l'esprit, avec le mot propre ou malpropre, si on préfère. Pas ombre de nuances. Son esprit est, comme lui, lourd, pataud, épais. C'est de l'esprit en sabots.

Frondeur, il l'est à coup sûr, mais à la vieille mode et selon la tradition. Je ne connais pas un seul chant révolutionnaire sorti véritablement du peuple. En revanche, à Timitation des Trouvères et des Troubadours, on daube volontiers sur les couvents, le clergé, la noblesse, etc. Les moines de Saint-Sulpice, d*Ambronay, de Saint-Rambert ont pu édifier leurs contemporains. Je suis obligé de reconnaître qu'ils n'ont laissé que des souvenirs assez gaillards, et que^ pour avoir traîné un peupartout, les lardons au gros sel dont on salue leur mémoire no laissent pas d*ètre parfois assez réjouissants. Il y a aussi une histoire de chèvre, fort irrévérencieuse pour la magistrature, qui fait de temps immémorial les délices de nos veillées. Cette chèvre « pleine d'entendement », était évidemment proche parente de la Biquette de notre enfance, de cette diablesse de Biquette qui ne voulait, pour rien au monde, sortir des choux.

Il semble que le campagnard, si humble et si obséquieux de nature, éprouve, par moments, le besoin de se débrider un peu, de délier sa langue et de donner libre cours à ses appétits, à ses instincts, voire à ses rancunes. Ces grosses gaietés, dont il n'est rien moins que l'inventeur, lui procurent une sorte de soulage-

xLvi PRÉFACE

ment. C'est sa revanche à lui, pas méchante après tout, et bien anodine.

Au reste, il a d'autres sources de comique. D'abord, les mésaventures des maris trompés :

Coucou, cocu, cornard, le coucou.

Cet expressif refrain me dispense d'en dire plus long. Puis, bien entendu, la gaudriole courante :

A la maison du Pavillon, 11 y a de jolies filles, Qui savent bien balancer A la mode nouvelle.

Surtout rivrognerie des femmes. Cette matière est inépuisable. Le beau sexe de notre région est-il vraiment animé d'une telle passion pour la dive bouteille? On serait tenté de le croire, tant les histoires de femmes grises abondent chez nous. Voilà une jolie fille qui a les cheveux courts.

Ellf-- a vendu son chignon C'est pour boire chopine.

Et, de grâce, écoutez-moi ces deux commères :

Nos hommes sont à la vigne, Qui travaillent bien, Buvant la piquette.

Et nous le bon vin.

Si les mouches les piquent, Nous ne sentons rien, etc.

Enfin, chose curieuse à constater, plusieurs de nos contes populaires ne sont autresque de très anciens fabliaux, naïvement arrangés ou transposés. Un sabotier malin sait que sa femme le trompe avec un moine. II fait un voyage et rentre à l'improviste. Le moine se cache dans un coffre. Que fait notre homme? Il

PRÉFACE XLYii

emporte au marché le coffre avec son contenu, demandant cinq cents livres

Pour exempter la imii D*avoir le cul brûlé.

Et le pauvre galant est bien obligé de financer.

Une autre histoire facétieuse, bien connue des amateurs, est celle de cet ivrogne que sa femme coud dans un linceul pendant son sommeil et à qui on persuade ensuite quUl est mort.

Entendez-le protester de son existence :

Si j*étais iDort hier au soir, Je m'en souviendrais bien encore.

Si j'étais mort cette nuit, Je m'en souviendrais bien aussi.

Nous voilà, pour le coup, en pleine littérature gaul(»ise. S'il était besoin de prouver Tancienneté de la chanson populaire, l'exemple en vaudrait un autre.

Ainsi finit, sous une impression de franche gallé, ce livre qui débute par des prières cabalistiques.

Et maintenant à bientôt, j'espère, le recueil des chansons patoises de la Bresse et du Bugey.

Lecteurs, c'est vous qui déciderez.

Sans doute^ c'est parfois un assez rude voyage que celui qu'on entreprend à la recherche de la poésie populaire. Pas de route frayée, à peine un sentier qu'emplissent ça et là de folles poussées de verdure ou d'effrayantes charrières où l'on s'embourbe. Les ronces vous accrochent au passage, les fondrières ne manquent pas.

Oui, mais, à l'arrivée, quelle joie d'apercevoir, tout là-bas.

XLviii PRÉFACE

bleuissante au milieu des saules, la petite source, si claire et si fraîche, la mare des fées, la fontaine d'amour où jadis la fille du roi d'Espagne allait laver son blanc jupon, où boit le rossignol sauvage, où les bœufs gravement viennent se mirer !

Quiconque a pénétré une fois dans le bois magique n'en oubliera pas de sitôt les enchantements. Ceux qu'a ensorcelés le chant do l'oiseau bleu n'en sauraient guérir.

Gabriel VICAIRE.

PRIÈRES

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