‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 1 sur 124 · BOULEVARD DES ITALIENS · texte numérisé non relu

BOULEVARD DES ITALIENS

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PRÉFACE

Au poète Charles Baudelaire.

« Il existe, écrivait un statisticien méridional, quelques chansons dans le dialecte du département, qui n'offrent rien de gracieux ni de délicat, et qui ont dû être composées par des personnes peu douées du talent poétique. » Telle était, il y a cinquante ans, l'opinion générale sur la poésie populaire, qu'on traitait avec le mépris de Louis XIV pour les peintres flamands. La publication présente témoigne de la réaction qui s'est produite en faveur de la poésie populaire. Celle réaction est-elle toute moderne? Quel motif la dirige et la rend si forte? C'est ce qu'il est facile d'expliquer, appuyé sur de grands esprits : Platon, Montaigne, Jean-Jacques, Goethe et bien d'autres , qui tous ont protesté de leur admiration pour ces cris spontanés qui s'échappent tout à coup du cœur des peuples.

Les grands esprits qui ont sondé la profondeur de l'idée et qui ont usé leur corps à la recherche d'étoffes brillantes pour habiller ces idées, sont ceux-là mêmes qui se sont enthousiasmés le plus vivement pour un pauvre petit art, tout nu, souvent crollé, mais gai et souriant, naïf, et ne craignant pas plus de montrer ses nudités que l'enfant qui vient de naître.

L'admiration pour cet art naïf n'était-elle pas une affectation de la part des hommes qui avaient dépensé leur vie en sens contraire? La question de mode, insupportable quand elle sert de thème de conversation aux médiocrités, les poussait-elle à vanter outre mesure un art dont chaque cri élait une opposition à leur manière de manifester leurs sentiments? Gœthe répondra avec sa sérénité habituelle : « Nous autres modernes, nous savons bien sentir la grande beauté d'un sujet naïf; nous savons même la manière de rendre ce sujet, et nous ne le rendons pas. L'esprit domine trop chez nous, il étouffe les grâces naturelles. »

La véritable naïveté a un tel charme que chacun y est pris; mais les lettrés en sont plus frappés que d'autres. Qu'ils peignent de grandes passions, plus grandes que nature, ils n'en sont pas moins poursuivis par le démon de la réalité qui ne les quitte pas el tout à coup vient imposer son mot, quelquefois le grand mot de la pièce. Corneille et Racine, à travers l'emphase propre à la tragédie, trouvent de ces mots qui sont ceux applaudis par la foule. La poésie populaire n'en connaît pas d'autres. Je ne mettrai pas des chansons populaires en regard des tendresses de Racine et des grandeurs de Corneille, mais je n'ai pas besoin de citer la fameuse opinion du Misanthrope, qui me semble penser et parler juste comme parlait Molière. Molière (et son étroite parenté avec le Misanthrope ressort bien de son œuvre et de sa vie) préférait :

Si le roi m'avait donné Paris sa grand' ville

à tous les poèmes ennuyeux de son temps.

Ne faut— il voir là-dedans que la boutade d'un homme irrité contre de làchcux rimailleurs? Mais en voilà un autre, grave à l'excès en matière de poésie, une sorte de géomètre, Malherbe, dont Tallemant des Réaux nous a conté l'historiette : a

PRÉFACE

« M. Chapelain trouva un jour Malherbe sur un lit de repos qui chantait :

D'où venez-vous, Jeanne?

Jeanne, d'où venez-vous?

et ne se leva point qu'il n'eût achevé. — « .l'aimerais mieux, lui dit-il, avoir fait cela » que toutes les œuvres de Ronsard. » Racan dit qu'il lui a ouï dire la même chose d'une chanson où il y a à la fin :

Que me donnerez-vous?

Je ferai l'endormie »

Je veux être impartial et ne pas tromper mes lecteurs. Malherbe, tout solennel qu'il se montrât en ses poésies, était dans'la vie un excentrique qui, bien avant M. Proudhon, disait « que les poètes ne sont guère plus utiles à l'Etat que des joueurs de quilles. » Il faut prendre garde à ces esprits inquiets, aigris, tracassés et chagrins. Un noir dans l'esprit les fait abonder en sarcasmes qu'il est dangereux de prendre au pied de la lettre. Et Molière lui-même, dans cette grande création du Misanthrope , n'est pas toujours bon à donner en précepte.

La poésie populaire a d'autres défenseurs qui ne lui manquent pas, et si nombreux que j'ai peine à contenir leur épais bataillon, dont chaque soldat demande à donner seul et à combattre en champ clos , Montaigne le premier : « La poésie populere et purement naturelle, dit-il, a des naïfvelcz et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaietc selon l'art : comme il se voit ès villanelles de Gascouignc et ans chançons qu'on nous raporte des nations qui n'ont conoissanec d'aucune science ny mesme d'escriplure. La poésie médiocre qui s'arrête entre deus est desdeignée , sans honeur et sans pris. »

Rien de plus sage que celte opinion : Montaigne est celui qui voit juste en presque tout. Nourri de la forte poésie des anciens, mais admirant la façon de parler du peuple, il ne blâme que la médiocre poésie entre deus, celle qui n'est pas savante, qui ne se rehausse pas par le naturel, qui n'est ni chair ni poisson.

Luther, comme tout réformateur, voit la chanson en moraliste : « Où chantent de braves compagnons, s'écric-l-il , l'humeur méchante ne saurait être; la colère, l'envie, la haine, les chagrins ne sauraient rester dans le cœur. »

Jean-Jacques a dû souvent ouhlicr son hypocondrie en écoulant les bruncttes de son époque. Je ne connais pas de plus claire et de plus jolie définition (pie celle qu'il a donnée de la chanson « Un petit poéme lyrique fort court, qui roule ordinairement sur des sujets agréahles, auquel on ajoute un air pour être chaulé dans des occasions familières, comme à table avec ses amis, avec sa maîtresse, et même seul, pour éloigner quelques instants l'ennui , si l'on est riche, cl pour supporter plus doucement la misère et le travail, si l'on est pauvre. »

Un auteur espagnol moderne (voir Vccchie ronianze spagnolc , llruxclles, 1837) peut encore se citer après Jean-Jacques : <> Sache que pour bien jouir de celle simple poésie, il faut que lu redeviennes petit, que tu mettes de côté les réminiscences savantes, et laisses aller ton cœur aux impressions naturelles , sans chercher à les analyser. De même que j'ai fredonné ces vers en les écrivant, toi aussi, â mesure que tu les liras, applique-leur une mélodie quelconque qui tienne lieu de la mélodie étrangère et en rende l'effet plus sensible sur ton esprit : cet accessoire est indispensahlc a qui veut goûter la poésie populaire, »

Mais il faut entendre le défenseur et l'accusateur. Le poète du Bellay, dans son Illustration de la lanxjue franroise, se fâche contre la poésie comme le poêle Malherbe. Dans sa colère il enveloppe lous les genres au profil de l'antiquité. L'antiquité a été tellement attaquée de nos jouis qu'on pcul bien rappeler un de ses défenseurs : « Feuillette les exemplaires grecs et latins, et me laisse toutes ces vieilles poésies françaises comme ballades, chants royaux, chansons, et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon â porter témoignage de notre ignorance. »

PRÉFACE

La chanson n'est pas alleinte par les foudres de du Bellay, qui, voulant anéantir du même coup toute espèce de poésies, ballades, chants royaux, et autres épiceries, disperse ses coups contre d'épais bataillons, et, sans gagner la victoire, reste poète avec ses ennemis. u Le principe de toute poésie populaire, c'est l'âme humaine dans toute son ignorance, dans sa bonne foi, dans sa candeur native, » dit M. de la Villeniarqué , se rattachant à Montaigne, qui appelait celte âme « sans cognoissance d'aucune science ni mesme d'escriplure. r>

Il est un nom qui restera glorieux dans l'histoire de la poésie populaire en France, c'est celui de M. de la Villeniarqué, dont les Barzaz-Breiz ou chants des anciens Bretons ont servi et serviront longtemps de type aux recherches à faire en ce sens. Savant, artiste, historien et philosophe, M. de la Villeniarqué a réuni de rares et précieuses qualités, et je ne saurais mieux terminer ce chapitre qu'en citant un fragment de son introduction :

« L'actualité et la bonne foi sont deux qualités inhérentes au chant populaire primitif. Le poète de la nature chante ce qu'il a vu ou ce qu'on lui a rapporté, ce que tout le monde sait comme lui; il n'a d'autre mérite que celui du choix des matériaux et de la forme poétique. Son but est toujours de rendre la réalité ; car « les hommes très-près de la nature, selon la remarque de M. de Chateaubriand, se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient, » L'artiste, au contraire, cherche l'idéal; l'un copie, l'autre crée; l'un poursuit le vrai, l'autre la chimère, l'un ne sait pas mentir, « et doit à ses naïvetés des grâces par quoi ses œuvres se comparent à la principale beauté de la poésie parfaite selon l'art, » comme l'a si bien dit Montaigne; l'autre s'instruit à feindre et réussit par la fiction.

« Cette opinion est aussi celle de MM. Grimm : i< Nous pouvons affirmer, assurent-ils, que nous n'avons pu parvenir à découvrir un seul mensonge dans les chants du peuple, n Aussi quand un paysan veut louer une œuvre de ce genre, il ne dit pas : C'est beau, il dit : C'est vrai. »

Charlemagnc ordonna qu'on recueillît tous les chants des races germaniques soumises à sa domination : u Barbara et antiquissima carmina, quibus veterum regum actus et bella canebantur , scripsit memoriœque mandavit , » dit Eginhard, dans sa Vie de Charlemagnc. Par un décret du 13 septembre 1852, l'Empereur approuvait un projet du Ministre de l'Instruction publique prescrivant la formation d'un Becueil de poésies populaires de la France. L'époque était merveilleuse pour ce travail, dont on ne saurait entrevoir la difficulté, si on y est étranger. Les paysans chantent tous des romances de ville, et, par une singulière bascule, les villes ont soif des chansons de paysans. Les uns cherchent à goûter aux fruits sucrés de la civilisation, les autres, blasés sur la civilisation , veulent se rafraîchir en mangeant des fruits verts de la campagne. Mais la difficulté était de s'entendre. Les paysans ne se savent pas paysans et croient qu'on se gausse d'eux quand on leur demande de répéter ces chansons naïves dont ils se soucient comme des culottes courtes de leurs grands-pères. Le paysan est faraud de sa nature; s'il se moque des gens de la ville, il cherche à approcher de leur costume le plus près possible. Dans sa lourdeur, il est maniéré , cl il emploie quelquefois des raffinements de langage dont les scudériques seraient ravis. — * Xous autres, (jens du paysage. . ., me disait un paysan. Voilà un mot singulier qui n'a pas les couleurs de la réalité, cl pourtant je l'ai entendu et noté sur l'heure, craignant que ma mémoire ne le retint pas dans son ctrangeté.

Or ces ejens dupaysaye, quand ils habitent trop près du chef-lieu, ont perdu jusqu'au souvenir des anciennes chansons que chacun demande à recueillir. Les patois s'effacent de plus en plus; dans les écoles il est défendu de parler patois. C'était la dernière chemise de la chanson, et elle est bien usée. Je veux conter à ce sujet une petite histoire.

PRÉFACE

Un enfant de paysans avait été puni plusieurs fois par le maître d'école pour avoir conversé en patois avec ses camarades; rien ne pouvait lui enlever ce restant de patois auquel il tenait presque autant qu'à une tartine. Les arrêts , les privations de congé , le pain sec ne suffisant pas pour lutter contre ce patois acharné, le maître d'école " fourre au cachot le petit paysan obstiné. A celle époque, le .Ministre de l'Instruction publique envoyait ses Instructions relatives aux poésies populaires de la France à tous les archéologues de France, aux correspondants du comité de la langue, aux curés, aux instituteurs, enfin à tous ceux qui par leur éducation et leur position pouvaient comprendre l'intérêt de celte publication. Le maître d'école fut invité comme les autres à recueillir dans le village les chansons anciennes en patois. - Voilà mon affaire, dit-il en pensant au petit drôle qui ne pouvait pas arriver à causer en pure langue française. » Justement l'enfant savait beaucoup de chansons; mais le cachot l'avait trop bien corrigé, Jamais le maître d'école ne put tirer une chanson de sa mémoire, u Oué, je ne veux point retourner en prison, » disait-il, craignant une ruse de son maître.

Par ce fait et bien d'autres qui se rangeront à leur place dans cette notice, au paragraphe de la poétique musicale populaire , on comprendra quelles difficultés se dressent devant les collectionneurs de chansons.

11 y a trente ans, quand une génération nouvelle entreprit de remettre en lumière la littérature du moyen âge, les anciens poèmes français, il ne s'agissait que d'étudier l'histoire, les manuscrits, les chartes, de revivre dans le passé et de donner, en même temps que des textes exacts, des commentaires savants de ces époques. Alors les plus aventureux partirent dans les pays étrangers à la recherche d'anciens manuscrits qui contenaient les chants du châtelain de Coucy, de Qucsnes de Béthune, l'un des ancêtres de Sully, du roi Richard Cœur de lion, du duc de Brabanl, du comte d'Anjou, de Raoul de Soissons, du roi de Navarre, du vicomte de Chartres, du comte de Coucy, de la duchesse de Lorraine, etc.; mais des chansons de compagnons, de bergères, de majelots, de paysans, du peuple enfin, sont plus difficiles à collectionner que celles des rois et des princes. Le peuple n'a pas de copiste, de secrétaires, de gens empressés à en tirer copie. II. Bouchct de Perthes, dans les Souvenirs du ptnjs basque, donne exactement la manière dont sont improvisés les chants populaires :

a Les chants partaient de l'extrémité de la rue. X'ous.nous y rendîmes, et nous vîmes un groupe nombreux de jeunes gens, au milieu desquels un individu chantait des stances qu'il paraissait adresser ù une troupe de jeunes filles rassemblées sous celle espèce de vestibule extérieur que le paysan basque manque rarement de laisser au rez-de-chaussée de sa maison. La rue tout entière séparait les deux groupes, sans qu'aucun de ceu\ nui les composaient parût chercher u franchir Cet intervalle et à se rapprocher. Les jeunes filles reprenaient à la lin de chaque slance , et chaulaient en clunur une sorte de refrain. Pendant ce temps, le chanteur, rappelant ses idées, trouvait dans sa tête basque le sujet d'un autre couplet, auquel on répondait de la même manière. Combien je regrettai alors de ne pas comprendre assez la langue pour retenir quelqu'une de ces improvisations , car ces chanls n'étaient pas plus prépares (pie ceux qui avaient ele inspirés par la gaieté du repos. Je voulus en vain me procurer après coup de ces paroles. Les auteurs eux-mêmes les ont oubliées avant qu'ils aient cessé de chanter, et celles qu'ils pourraient vous donner ne seraient déjà plus les mêmes i

Aussilôt le couplet chanté, aussitôt le couplet oublié; c'est une exception que celle dont parle M. Francisque Michel dans son livre du Pays basque :

» Quant au barde proprement dit, si son astre en naissant l'a formé poète, il a soin que ses chants se conservent au moins dans la mémoire de ses contemporains. Il confie au papier ses inspirations, il en livre des copies à ses amis, ses amis les répètent dans les champs on sur les montagnes en gardant les troupeaux , les jours de fêle dans les cabarets , et au retour des foires et des marchés. Ainsi se propagent, sans aucuns frais, mais aussi sans prolil pour l'auteur, les idylles des lheocritcs basques, binettes qui ne passeront d'une génération a la suivante qu'en raison du mérite connu de l'œuvre, j

De tous les auteurs anciens et modernes que j'ai lus attentivement, cl qui ont traité de la poésie populaire, M. Fr. Michel est le seul qui parle de pièces écrites confiées au papier. MM. de la \ illcinarqué, de Coussemaker, de Laugardière, ont tous recueilli avec

I» RÉFACE.

gfmn<fpeine leurs chansons cl noèls de la bouche des paysans, et il semble étonnant que l'extrême Midi, assez arriéré en civilisation pour avoir été qualifié de France obscure par un statisticien, ail la prudence, avec sa faculté d'improvisation, écrire des couplets chantés par un homme obscur.

« Les Kler (écolicrs-poëtes) ! s'écrie un barde breton du dixième siècle, les vicieuses coutumes poétiques, ils les suivent; les mélodies sans nrt, ils les vantent; la gloire d'insipides héros, ils la chantent; des nouvelles, ils ne cessent d'en forcer; les commandements de Dieu, ils les violent; les femmes mariées , ils les flattent dans leurs chansons perfides ; ils les séduisent par de tendres paroles; les belles vierges, ils les corrompent; et toutes les solennités qui ont lieu, ils les fêtent; et les honnêtes gens, ils les dénigrent; leur vie et leur temps, ils les consument inutilement; la nuit, ils s'enivrent; le jour, ils dorment; fainéants, ils vaguent sans rien faire; l'église, ils la haïssent; la taverne, ils la hantent; de misérables gueux formjnl leur société. Les cours et les fêtes, ils les recherchent; tout propos pervers, ils le tiennent; tout péché mortel, ils le louent dans leurs chants; tout village, toute ville, toute terre, ils les traversent'; toutes les frivolités, ils les aiment. Les commandements de la Trinité, ils s'en moquent; ni les dimanches, ni les fêtes, ils ne les respectent; le jour de la nécessité (de la mort), ils ne s'en inquiètent pas; la gloutonnerie, ils n'y mettent aucun frein ; boire, manger à l'excès, voilà tout ce qu'ils veulent. »

Dans celle longue litanie dirigée par un barde breton contre les chanteurs de son temps, je retrouve quelques points applicables au poêle populaire de nos jours, qui a pour ennemis le pouvoir civil et le pouvoir religieux; il a chansonné le maire, le curé, le maître d'école, le garde champêtre, le conseil municipal, les maris jaloux, les femmes coquettes, les mariages disproportionnés, les amoureux trompés, les filles coureuses. Il est plutôt craint qu'aimé. Son rôle est difficile dans le village, où ses propos piquants sont redoutés. Chacun connaît sa malice et le flatte pour essayer d'assoupir ses traits mordants; mais il n'est pas aimé et certainement ce ne sera pas l'instituteur qui ira lui prêter le concours de sa plume pour sauver de l'oubli celte gazette d'un Lorel de village qui n'a épargné personne.

Les livres de l'Inde ancienne rapportent qu'une certaine mélodie, le raga oThcepuck, possédait la propriété de consumer le musicien qui la chantait.

Par cette image, le poêle a voulu marquer les souffrances particulières dont sont atteints tous ceux qui louchent à l'art. Ce raga, tiré du fond du cœur du musicien, l'a consume! Mozart, Beethoven, \\ eber, et bien d'aulres génies, ont été consumés de la sorte. Sans èlrc atteint de ces maladies particulières des grands artistes, le poêle populaire se révèle aux yeux de ses compatriotes par une sorte de'bizarrerie qui en fait un homme à part. Satirique à ses heures, il sait être tendre et dépeindre les ravages de l'amour mieux qu'un autre : si les gens officiels, les jaloux, les avares le délestent, il a pour lui la jeunesse qui oublie ses maux d'amour, ses jalousies , sa séparation forcée en répétant ses chants.

La chanson a servi plus d'une fois à soutenir les esprits défaillants, à relever le courage du soldat blessé, à élancber les plaies d'un être blessé par l'amour.

« J'ai leu en bon autheur, dit Xoel du Kail dans ses Propos rustiques, qu'un vielleur, à Montpellier, chantant la vie du preux chevalier Ogier le Danois, menoit et ramenait les pensées du peuple qui l'escoutoit en telle fureur ou amitié, qu'il forçoit les cœurs des jeunes hommes, renilammoit celui des vieux à courageusement entreprendre tels erreurs et voyages que le bon Ogier avoit faict. »

Dans le Cabinet des plus belles chansons (1596), Défloration des daines de la ville de la F'ere, tenues forcément par les ennemis de la Religion catholique, se trouvent ces deux vers :

Quand est de nous, nous n'avons autre viande Que la COMPLAINTE en noslre douleur grande.

« Savez-vous, disait un paysan à M. de la Villemarqué, comment on s'y prit pour faire quitter le pays à la peste? On fit une chanson sur elle. Se voyant découverte, elle s'envola. Il n'y a pas de meilleur moyen de chasser la peste que de chanter; aussi , depuis ce jour, elle n'a plus reparu. >

Par ces trois citations auxquelles j'aurais pu en ajouter bien d'aulres, on voit l'in-

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fluencc de la chanson; à Montpellier, elle entraîne les gens à la suite d'Ogier le Danois les dames de la Fère n'ont d'autre viande que la complainte, pendant le siège de 1590, et les paysans bretons font sauver la peste en la cliansonnant. Le mot de Mazarin (s'ils chantent, ils payeront) est bien le mot d'un politique du pays de Machiavel.

Mais quelquefois la chanson se tourne contre le chanteur, qui trouve son châtiment. Je lisais dernièrement dans la Gazette des Tribunaux (10 novembre 1858) un singulier traits de mœurs arabes relatif à la chanson.

Les Kabyles chantent au\ jours de fête certaines chansons d'amour dans lesquelles ils détaillent complaisanmicnt les charmes physiques des femmes qu'ils aiment. A cette occasion, tous les musiciens des tribus voisines sont invités, et c'est à qui dira le couplet le plus amoureux et le plus hardi ; jamais ces fêtes ne se passent sans rive ou mort d'homme, car il arrive que le chanteur ne s'arrête pas à décrire complaisamment les siynes de sa maîtresse, mais il y fait entrer son nom et ses prénoms. De là la jalousie des maris et leur vengeance qui ne pardonne pas.

L'administration française n'a pu faire cesser complètement ces fêles et ces chansons trop enracinées dans l'esprit national, mais elle a enjoint aux chanteurs de ne plus donner que le prénom seul de la femme dans ces couplets. S'il s'agit d'une Fatma, nul danger, car il y a toujours vingt Fatma dans l'auditoire; cependant en décembre dernier, la mort d'un chanteur vint montrer l'insuffisance de la mesure. Un mari jaloux qui avait entendu une chanson adressée à une certaine Zhora, dont le dernier couplet se terminait ainsi : « Je voudrais partager ton lit. Je donnerais bien de l'argent pour l'avoir et tomber à tes pieds, » ce mari, quoiqu'il y eût d'autres Zhora dans la tribu , attendit le chanteur trop amoureux de sa femme et l'assassina.

L'analogie des chansons sera un jour une des faces de l'art les plus curieuses à étudier; mais il est nécessaire que de nombreux documents soient publiés. On risque fort, comme dans ce paragraphe, de ne donner que des citations trop incomplètes. Champollion le jeune est le premier qui, en 1828, ait fait connailrc une chanson égyptienne :

Battez pour vous, Militez pour vous ,

0 bœufs , Battez pour vous, Battez pour vous , Des boisseaux pour vos maîtres.

Qui ne croirait entendre un fragment de chansons modernes, de Munis, de Pierre Dupont, d'un poète populaire, en lisant cette traduction d'un hiéroglyphe écrit il y a trois mille ans?

Les hymnes républicains de 1793 ne sont qu'une imitation des chansons grecques, dont Amyot, dans sa traduction de I'lutarquc, a donné la version suivante ■

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