VIEILLARDS
Noui avons été jadis Jeunes , vaillants et hardis.
moins cens.
Nom le sommes maintenant , A l'épreuve a tout venant.
KXFANTS.
El nous un jour le serons Qui tous vous surpasserons.
\\ aller Scott a retrouvé un chant écossais :
Les fleurs de la forêt Sont toutes arrachées,
PRÉFACE
vu
qui fait penser au refrain célèbre des enfants
Nous n'irons plus aux bois , Los lauriers sont coupes.
On retrouve en Grèce le fameux refrain de la ballade de Lénore : « Les morts vont vite. »
Mais ce qu'il importe de constater, c'est le singulier mariage des ebants profanes et des ebants religieux. Au xv" et au xvie siècle, les chants populaires ont souvent servi de thème aux compositeurs de messes. Un auteur pieux raconte que des religieuses en prière entendirent des garçons du village chanter à tue-tête des cantiques qui leur servaient à danser. C'étaient les cantiques du couvent. Moi-même, tout enfant, j'ai vu planter des croix de mission à la fin du règne de Charles X; on chantait des cantiques sur l'air du Chant du départ.
Les pauvres dentellières de Bailleul, qui gagnent leur vie si péniblement, ont conservé un vif sentiment de poésie, car c'est dans les ouvroirs où elles travaillent que M. de Coussemaker a recueilli une grande partie des chansons curieuses de son livre des Chants populaires des Flamands de France. C'était à Bailleul que se dansait la Danse des jeunes vierges :
Dans le ciel , il y a une danse , Alléluia !
Là dansent toutes les jeunes vierges, Bencdicamus Domino !
Alléluia , alléluia !
C'est pour Amélie , Alléluia !
Nous dansons comme ces jeunes vierges, Bcnedicamus Domino!
Alléluia, alléluia!
M. de Coussemaker a vu encore cette singulière cérémonie en 1840, à Bailleul :
s Lorsqu'une jeune fille venait à mourir, dit-il , son corps était porté à l'église, puis au cimetière, par ses anciennes compagnes. La cérémonie religieuse terminée et le cercueil descendu en terre, toutes les jeunes filles, tenant d'une main le drap mortuaire, retournèrent à l'église en chantant la Danse des jeunes vierges avec une verve , un élan et un accent rhythmique dont on peut se faire difficilement une idée, quand on ne l'a pas entendu. Le poêle, qu'on rapportait à l'église, était de soie couleur bleu de ciel; au milieu était une grande croix en soie blanche, croix sur laquelle étaient posées trois couronnes d'argent. Semblable poêle sert encore à l'enterrement des jeunes filles, mais le chant a cessé. *
Cette Danse des jeunes vierges appartient aux noëls purs. Un de mes amis qui habite la Normandie, M. G. Le Vavasseur, me confirme dans l'opinion de l'alliance des chants sacrés et profanes :
« Nous chantons peu dans notre pays de Grandgousiers. Il y a un vieux calembourg qui se transmet de lutrin en lutrin parmi les chantres de paroisse : » Ce n'est rien de chanter, il faut savoir entonner. » Aussi entonne-t-on à la régalade en se réjouissant à la musique du glou-glou dans la gorge.
» Toutefois, pendant toute la moisson, le long du jour de temps en temps, et le soir en rentrant au logis, hommes et femmes envoient aux échos, des assonances alternées. On n'y chante guère qu'une chanson que je vous envoie. L'air en est monotone et lent; c'est la vieille mélodie grecque qui sert au chant des litanies. Jadis, dans les longues processions, ou entremêlait le texte sacré de chansons profanes : « En Normandie, dans les longues processions, tandis (pie le clergé reprenait • haleine, les femmes en chantaient de badines, nugaces cantilenas. » (Hist. littéraire de la France, t. VII, p. 51, citée par If, Asselin , discours préliminaire de l'édition d'Olivier Basselin.)
« Quoi qu'il en soit, voici celle chanson :
Refrain.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Au jardin de mon père Des orang's il y a.
Mignonne , je vous aime , Et vous ne m'aimez pas.
EH' demande à son père Quand on les cueillera.
Mignonne, je ions aime, El vous ne m'aimez pas.
PREFACE
On les cueill'ra, ma fille, Quand votre amant viendra.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Les orang's, ell's sont mûres, Et l'amant ne vient pas.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
EN' prend son échellette, Son panier sous son bras.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
EU' cueilla les plus mûres, Les vert's elle les laissa.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Les porte au marché vendre , Au marche de Lava (Laval).
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Dans son chemin rencontre Le fils d'un avocat.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Que portez-vous, la belle, Dans ce beau panier-là?
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Monsieur, sont des oranges, Ne vous en plait-il pas?
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Il en a pris deux couples, Mais il n' les paya pas.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Vous prenez mes oranges, El vous ni les payez pas.
Mignonne, je vous aime, Et vous ne m'aimez pas.
Entrez dedans ma chambre, Maman vous les paiera.
Mignonne, je vous aime, El ions ne m'aimez pas.
Quand ell' fut dans la chambre, La maman n'y était pas.
Mignonne, je vous aime, Et ions ne m'aimez pas.
» Je n'ai jamais pu savoir le reste. C'est dan; la mémoire d'un moissonneur, braillard intrépide, que j'ai recueilli les quatorze couplets que je ioi:s envoie. Il doit cependant y avoir une suite, peut-être graveleuse et sans esprit , peut-èlre naïve. Imaginons , pour la regretter, qu'elle est naïve.
- La chanson se chante à deux chœurs. Ordinairement les femmes chantent la chanson, et les hommes répondent par le refrain. »
Rien n'est plus difficile que de constater le pays où une chanson populaire a pris naissance. Souvent j'ai retrouvé la même chanson dans dix provinces différentes, avec quelques modifications, mais le fond ne variait pas. Les matelots, les colporteurs, les ouvriers, les compagnons, les soldats emportaient ces chansons dans leurs souvenirs, tâchaient d'effacer le mal du pays en redisant ces couplets de leur village. Celui qui ln trouvait gracieuse ou plaisante, la retenait, l'accommodait au patois de son pays, y ajoutait quelquefois un couplet, en retranchait un autre," modifiait un vers, et voilà comment il est difficile de préciser le pays qui a donné naissance à telle poésie populaire.
Il y a eu énormément de chansons qui commencent par l'indication d'un pays, d'une route : il s'y passe habituellement des aventures gaillardes propres à chasser la mélancolie. Ainsi :
En revenant de Saint-Dcnys en France, Tricotons des jambes , etc.
ou
L'autre jour ri'\ ennis De la foire de Hheims, Je reiironlrois trois hommes Qui dansoient main à main.
La trente-huitième chanson de (îautier-Garguille est de la même école
L'autre jour me rheminnis
Mon chemin droit h Lyon.
En mon chemin je rencontre
La fille d'un yîoncron, etc,
PRÉFACE
Il est évident que le premier qui a trouvé :
Un jour en revenant de Lille en Flandre,
chanson plaisante et graveleuse, a donné la formule de toutes celles qui ont suivi; il était facile de faire entrer n'importe quel nom de ville, avec le privilège qu'ont les poëtes populaires d'allonger ou de réduire les vers. Il ne s'agit maintenant que de retrouver celle qui a servi de type à toutes ces gravelures , joyeuses du reste, et que nos grandspères chantaient sans songer à mal.
M. Rathery fait observer certaines associations de mots qui se représentent sans cesse. Ainsi : Mon ami doux. « La triade, dit-il, est en grand honneur dans les chansons populaires de tout pays. Ce sont toujours trois jeunes filles, trois capitaines, trois châteaux. »
Mais où l'analogie se présente le plus vivement, c'est dans les chansons contre les vieillards amoureux, qui n'ont été épargnés dans aucun pays de France.
M. Edouard Fournier, dans l' excellente édition qu'il a donnée des Chansons de Gaulticr- Garejuillc, dit : « On ferait un gros recueil de toutes les chansons du genre de celle-ci :
Mon père m'a donné mary ,
Un faux vieillard (oui racourcy, etc.
Et il cite le septième recueil de P. Atteignant (1530), où se trouve une chanson contre les vieux maris :
Il est jour, dit l'alouette,
Sur bout , sur btnit.
Allons jouer sur l'herbelte.
Mon père m'a mariée A un vieillard jaloux , Le plus let de celte ville , Le plus mal gratioux, Qui ne sait, qui ne veut, qui ne veut,
Il faut laisser chanter le reste aux petites filles qui n'y entendent pas malice : mais le reste ne peut être imprime.
Dans la Comédie des chansons se trouve ce fragment :
Mon père m'a mariée à un vieillard bonhomme,
et Scarron , dans la troisième partie du Roman comique, donne ce couplet :
Mon père m'a donné mari ,
Qu'est-ce que d'un homme si petit, etc.
On m'envoie du Dauphiné, en me donnant comme chantée à Paris par un Franc- Comtois , cette chanson contre les vieillards :
Mon père mi marie Par un jour de moisson , laridon.
Il m'a bâille un borne
Qui n'entend pas raison , Laridon, don daine, j'aime laridainc ,
Laridon, don, don. (bis)
Le premier jour des noces, etc Moi je lui dis : Gros bêle
Il m'a bâillé un hôme Qui n'entend pas raison, laridon.
Le premier jour des noces, Il me baisa au Iront, laridon, Dondaine, j'aime laridainc, laridon, Don , don. (bis)
Ici je m'arrête prudemment : toutes ces chansons contre les vieillards Sont chantées par de petites fil les qui dansent en rond. Elles répètent des énormités sans s'en apercevoir : l'amour de la danse, la jeunesse, la naïveté, sont les plus sûrs préservatifscontre les gaillardises.
Un Taïticn, voyageant en Europe, rapporte IJougainville , enfermait ses observations* dans une sorte de rhythme cadencé pour se rappeler ce qui le frappait.
l' RÉFACE.
C'est ce qui explique peut-être le mieux la nature de la chanson et sa poétique vaque .
La principale règle poétique de la chanson est l'assonance, que M. Raynouard définissait : « La correspondance imparfaite et approximative du son final du dernier mot du vers avec le même son du vers qui précède ou qui suit, comme on a appelé rime la correspondance parfaite du son identique final de deux vers formant le distique. »
M. Le Roux de Lincy cite avec raison comme modèle du rhythme par assonance la chanson :
Si le roi m'avait àannè
Paris, sa grand' vil/e, Et qu'il m'eût fallu quitter
L'amour de ma mie, J'aurais dit au roi Henri :
Reprenez votre Pam.
J'aime mieux ma mie Ogaif
J'aime mieux ma mie.
Mais Si le roi m'avait donné, qu'elle soit d'Henri IV ou d'Antoine de Xavarre, duc de Vendôme, comme l'ont affirmé certains auteurs, est encore une poésie régulière à côté des singulières hardiesses de la poésie populaire, qui ne relève d'aucune prosodie. Je voyageais à pied, il y a quelques années, dans la Franche-Comté, et je rencontrai une jeune fille avec laquelle je causai de choses et d'autres. La route était longue, la conversation languissait. « Ne savez-vous pas de chansons de votre village? lui demandai-jc par simple curiosité, sans me douter qu'un jour j'entreprendrais un grand travail sur ce sujet. La paysanne dit qu'oui, se fit longtemps prier pour satisfaire ma curiosité; mais pendant une certaine halte au haut d'une montagne où nous voyions se dérouler les riches vallées environnantes, elle se mit tout à coup à chanter diverses chansons dont la suivante me frappa vivement par son analogie avec les ballades allemandes :
Ce matin je me suis levé
Plus matin que la lune,
Pour aller voir ma mie , Que j'aimais tant Depuis l'âge de quinze ans.
— Maman, apprètez-moi Mes habits de soie rouge Et mon épéc qui est brodée d'argent :
Vers ma maîtresse je veux t' aller.
A mon chemin le messager rencontre.
— Où t'en vas-tu, cher amant si tranquille? Ta bonne amie qui va mourir. »
Aussitôt il pique son cheval d'éperon.
Vers sa maîtresse s'en est allé; Tout en entrant au Ingis de la belle , Il fit trois tours alentour de son lit ,
Croyant sembler la réjouir.
— Amant , mon cher amant , Ah ! vous ne dites guères.
— Ah! j'ai le cœur si dur et si serré , Car à présent je ne peux parler.
— Amant, mon cher amant, Faites-moi faire un cierge ,
Et vous l'allumerez i\ la tète de mon lit , Car à minuit je vais mourir.
Les minuit qui sonnent Et la belle qui trépasse.
Elle tire sa main blanche du lit Pour dire adieu à son ami.
— Maman, apprétez-moi Mes habits de soie noire
Et mon chapeau de velours bordé , Le deuil d'amour je veux porter.
Cette chanson , j'en garantis l'exactitude : je me la fis répéter plusieurs fois pour en noter la musique sur mon carnet. Les paroles et la musique copiées, je la chaulai à mon tour à la jeune fille afin de m'assurer que je n'avais pas commis d'altération : mais je commis une faute, celle de ne pas noter régulièrement la mélodie, c'est-à-dire de ne pas renfermer dans une mesure précise, ce qui était presque impossible, car la paysanne se laissait aller à des rhytlimes de fantaisie qu'aucun musicien ne saurait régulariser sans en détruire l'accent. Une autre faute encore fut de ne pas m'inquiéler de la séparation des couplets. Plus tard, il me fut impossible d'arriver à chanter celte chanson telle que je l'avais entendue sur la montagne : les paysans ont une façon particulière de pluascr, tffès-habile dans sa sauvagerie. Les mots de plusieurs syllabes glissent sur une note comme par enchantement; un vers tout entier saule le pas s'il le faut, et en d'autres
IMtÉFACK
occasions une phrase musicale de plusieurs mesures n'est pas trop longue pour un mot. C'est une poétique impossible à régulariser, ce qui n'enlève rien, au contraire, au charme de la mélodie.
a Les airs sur lesquels se chantent les chansons de filasse, dit M. de Bcaurepaire dans son étude sur la poésie populaire en Normandie , ajoutent singulièrement à leur charme et a leur étrangeté. Presque aucun ne s'arrête sur la tonique. La plus grande partie appartient à un système musical différent de celui que nous suivons aujourd'hui, et il n'en est guère qui ne pût devenir, pour un artiste habile, la source d'heureuses inspirations et de mélodies nouvelles originales. Peut-être même serait-il vrai de dire qu'à ce point de vue la chanson de filasse, bien entendue et bien comprise, offre un intérêt plus grand encore au musicien qu'au littérateur. »
Madame Sand m'a envoyé sur ce sujet quelques notes utiles au point de vue musical :
a J'ai vu Chopin, un des plus grands musiciens de notre époque, et madame Pauline Viardot, la plus grande musicienne qui existe, passer des heures à transcrire quelques phrases mélodiques de nos chanteuses et de nos sonneurs de cornemuse.
» A bien prendre, l'œuvre est quasi impossible, et pour des chants très-anciens, où les versions varient à l'infini, il eût fallu qu'un homme comme lUcyerbecr ou Rossini fût chargé, ou eût bien voulu se charger de suppléer par la logique de son génie (le seul juge sinon infaillible, du moins compétent en pareil cas) à des lacunes et à des incertitudes graves. Très-peu de chants ayant une valeur originale et une ancienneté établie, sont complets aujourd'hui , paroles cl musique. Il s'agissait au moins, parmi ceux-là, de choisir des types, et en cela encore il fallait le sens du génie.
i Ce n'est pas seulement l'harmonie qui échappe aux lois de la musique moderne, c'est le plus souvent la tonalité. Je doute que la gamme chinoise, pas plus que la gamme hindoue, et la gamme iouay , procède par tons et demi-tons comme la nôtre.
• Mais sans aller plus loin , nous avons au cœur de la France , ici et en Bourbonnais T la tonalité des cornemuses qui est intraduisible. L'instrument est incomplet , et pourtant le sonneur sonne en majeure et en mineure sans s'embarrasser des impossibilités que lui présenterait la loi. Il en résulte des combinaisons mélodiques d'une étrangeté qui paraît atroce et qui est peut-être magnifique.
» Ainsi des laboureurs et des porchers de chez nous qui , lorsqu'ils ne répètent pas les chansons modernes, mais lorsqu'ils disent leurs chants primitifs, que je crois d'origine gauloise, procèdent par intervalles de tons beaucoup plus divisés que les nôtres. »
Madame B. de M écrivait à M. Wekerlin :
i Vous ne pouvez croire combien il m'a été difficile d'avoir du vieux et du naïf. Toute la jeunesse de H... (un village en Touraine) a été rassemblée par moi, hier, entre messe et vêpres. Voici le résultat de mon audition :
1° Tu veux devenir ma compagne, jeune Albanaise (Labarre);
2° Exil et retour (Monpou);
3° Je te bénis (Loïsa Puget), etc.
a Tout cela était chanté avec des variantes si singulières, qu'au premier abord je croyais entendre du nouveau 1 ; mais il me vint l'idée de faire venir la vachère, la vieille cuisinière, la fille de basse-cour et deux ou trois voisins sexagénaires dont j'ai enfin tiré une vraie chanson populaire : Su V pont du Nord.
» Une autre chanson, selon l'observation de la vachère, se chante à X éplucherie , en cassant des noix, avec une voix de à" sur et une voix de d'sour. J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'une chanson à (Jeux voix; j'ai fait essayer l'air à deux voix, et il est réellement très-joli. »
Sans chercher à en 'donner une poétique inutile, Jean-Jacques disait admirablement de la musique des chansons populaires :
« Les airs ne sont pas piquants, mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue.... Ils sont simples, naïfs, souvent tristes; ils plaisent pourtant. »
' Si on n y prête la plus grande attention, si la mémoire musicale, déroulée par quelques modifications, n est pas sans cesse au* aguets, il arrivera certainement ans. chercheurs les plus consciencieux ce qui nous est arrivé dans la précédente publication. I.a livraison du lierry (page 5i) contient la musique de la chanson : J'ai demandé-z-à lu vieille, qui a une certaine parenté avec la célèbre mélodie de Monsieur et Maritime Denis. Cependant elle nous a été communiquée par M. Maurice Sand, qui l'avait recueillie lui-même d'une paysanne du lierry ; mais l'oreille n'est pas toujours en défiance. L'exceUenl collaborateur que j'ai choisi pour la partie musicale de ce livre, et dont la science en ces matières est connue, a pu, ainsi que moi, ne pas remarquer ce» transformations berrichonnes de la musique de Monsieur et Madame Denis. Cette légère faute devra servir plus tard d'enseignement à ceux qui tenteront ce difficile travail.
PRÉFACE
M. Wekerlin m'envoie à ce sujet une théorie plus scientifique :
« Les rhythmes brises abondent dans la chanson populaire, soit qu'ils proviennent, ce qui arrive parfois , de la manière de chanter des personnes qui transmettent ces airs , et qui , n'ayant aucune idée de la mesure, les chantent avec des rhythmes intraduisibles: soit que ces chansons existent réellement sur des rhythmes différents, comme Valsa nigous de Bretagne, et tant d'autres que nous pourrions citer, où le mélange des rhythmes différents tient incontestablement à la chanson même et qui, de plus, leur donne une allure très-originale. Les airs populaires anciens qui nous sont souvent transmis avec des paroles nouvelles, ont été la plupart du temps altérés comme rhythme et quelquefois comme mélodie.
« Les airs populaires étant composés en général par ce compositeur insaisissable qu'on appelle le peuple, offrent quelquefois de véritables difficultés d'harmonisation, étant faits complètement en dehors des vues d'un accompagnement, et contraires souvent à nos lois harmoniques sur les modulations.
» Quelques-unes de nos chansons populaires datent d'un? époque assez reculée, cela est incontestable; plusieurs d'entre elles, celles où la note sensible n'existe pas, par exemple, remontent au moins à 1500, puisque ce n'est que tout au commencement de 1(500 que Montcverde trouva l'accord de septième de dominante. Or cet accord de septième détermina réellement le sentiment de la note sensible, c'est-à-dire le demi-ton qui précède la tonique. Même sans ce trait caractéristique , beaucoup de chansons populaires font constater l'ancienneté de leur origine , rien que par leur allure méthodique, leur similitude ai ce le chant grégorien. »
Avant tout le poëte populaire chante pour chauler; il obéit au besoin de sa nature qui, l'élevant au-dessus de ses compagnons, lui a donné le don de l'improvisation ; mais pou a peu l'orgueil s'est emparé du poëte populaire. Chacun a applaudi à ses chansons ; les filles ['écoutent complaisamment en souriant ou en baissant les yeux, suivant le ton de la chanson ; si le régiment est en guerre, les soldats répètent ses refrains au bivouac ou par les routes, pour se délasser de la fatigue. A la veillée, en temps de paix, on attend impatiemment sa présence, on le prie de commencer, on le presse, l'auditoire est « suspendu a ses lèvres ». Pas de bonnes fêtes sans le chanteur. S'agit-il de se moquer d'un avare, d'un jaloux, d'un mari mené sur l'âne, la tête tournée du côté de la queue .'' ( 'est notre chanteur, toujours lui. 11 est facile de comprendre l'importance de son rôle et les petites vanités qui enflent sa personne. Tous nous sommes un peu vains, et le paysan a sa dose d'amour-propre ; s'il achète du bien, il aime qu'on discute au cabaret sur sel terres. Les noms inscrits par le patouillot au bas de ses assiettes de faïence, avec la date, ne prouvent-ils pas combien le paysan tient a son nom et le désir qu'il a de le transmellro de génération en génération? Et c'est l'assiette qu'il a chargée de transmettre ce nom : il croit plus à la durée de l'assiette sur le dressoir, qu'à la durée de son nom sur la croix de bois du cimetière.
C'est ce qui explique la signature ou l'à peu près de signature dans le dernier couplet de beaucoup de chansons, du xtve au XVIII' siècle, dont je vais donner quelques citations :
Ccluy qui fist Ceste jolye chanson , Ceste jolye chanson ,
Un cuisinier Qui estoit de Lyon , Cuisinier on gallere Kt ballant l'aviron , Toujours en grand' misère , Hélas! toujours en grand' misère.
(Chansons nnnnl. ni m pas. sur dirrrs chants, tant de musii/ue que de rustique, 1548 I
Qui a fait la chansonnette?
Un bon drosle près Paris En promenant fa fillette Dans un fourmant au Mesnil.
(L'élite des chansons les plus belles, m. ne. xxxi.)
PREFACE. xiii
Tinodi a écrit ceci fort triste, dans une chambre froide; souvent il soufflait dans ses ongles, car il n'y avait pas d'argent dans ses poches. (Ti.vooi, poète hongrois du seizième siècle.)
Comme je ne sais point lire, dit un chanteur grec, pour ne point oublier celte histoire, j'en ai fait une chanson afin d'en conserver le souvenir. (Faliukl, Chants populaires delà Grèce.)
Celui qui vous chante cette chanson , dit l'auteur de la Bataille de Moral, peut maintenant se nommer; il a été lui-même témoin de ce qu'il raconte : il s'appelle Jean Ower.
(Muiaiier , Chants de guerre de la Suisse.)
Dans lu Chanson des liqueurs, dernier couplet :
Ce chant a été composé depuis que nous sommes en route ; il a été composé en l'année mil cinq cent quatre-vingt-douze, par un jeune paysan, sur un air facile à chanter. Répétez-le, hommes de Cornouaille, pour réjouir le pays. (Barzaz-Breiz.)
Dans la chanson élégiaque de Monsieur de Nivet, où se voit M. de Carné, en u babit de velours d'un rouge de feu, galonné d'argent tout le long, » demandant : Pourquoi, messieurs, les Nivet ne sont-ils pas venus à la fêle"? On lui répond que M. de Xivet est mort. Dix mille personnes assistaient à ses funérailles, « et surtout les pauvres j;ens; »
C'est l'un d'eux, nommé Malgan , qui est l'auteur de ce chant de mort.
Le poète a voulu signer la ballade de Jean Bfarck, mangé par les loups dans un bois pour avoir bu trop de potées de cidre doux :
Loéiz Guivar, surnommé le boiteux , a composé ce chant : Ce chant, il l'a composé en bonne leçon pour chacun.
(ViLLEMAnylé , Barzaz-Breiz.)
Au manoir de Hénau, sur une petile table, a été faite cette ballade, au manoir de Hénau, près de Pontaven. Le barde du vieux seigneur l'a composée et une demoiselle l'a écrite.
(Ballade bretonne d'Azénor la Pâle.)
Celui qui vous chante cette petite chanson a fait maint long détour. Le bon vin est cher, et sa poche est en mauvais état, loilà pourquoi il vous dit sa misère et vous prie de lui accorder votre tribut. (La Bataille de Granson, 1476.)
Celui qui a fait la chanson
Est un soudard, je vous assure,
Étant à Metz en garnison ,
Nuit et jour couché sur la dure,
Endurant aux pieds grand' froidure ,
Voyant les ennemis si près ;
Lui souvenant de son amie ,
Pensant ne la revoir jamais.
(1553, Siège de Metz.)
Cette chanson fut faite Au Palais , à Paris.
Prinse sur la sonnette D'un des joyeux devis Que racoutoient les joueurs de bazoche , Lorsque chacun jettoit son lardon de reproche.
(Les suppôts de la Bazoche , xnc siècle. — Cité par M. Éd. Fournier, préface de Tabarin.)
Cette formule s'est conservée de nos jours ; on la retrouve même dans certaines chansons de soldats, qui manquent peut-être à noire collection; mais le soldat qui a parcouru tous les pays s'csl fait un répertoire de caserne dont l'origine serait difficile à démêler. La chanson qu'il a recueillie en passant dans un village, courra plus tard dans toutes les provinces, et le galant tambour qui répète un couplet auprès d'une table, ne saurait dire d'où elle vient :
Qui a composé la chanson?
C'est trois tambours du bataillon.
C'était un soir qu'ils battaient la rclraite Sur le dos des genoux de la belle Jeannette.
On pourrait multiplier ces citations à foison. On en trouve de mélancoliques, de joyeuses, d'amoureuses, remplies de sentiment national; mais celles-ci ne suffisent-elles pas à montrer la pensée secrète des poêles populaires qui n'ont pas voulu être oubliés, qui y ont réussi, cl qui quelquefois se sont montrés modestes, témoin une complainte de 1590, chanson nouvelle sur la désolation de la France, où L'auteur termine par ce couplet :
Celui qu'cnlreprint composer Cette chanson, je vous supplie, Si n'est bien faicte , l'excuser : V Il n'entend rien à la poésie.
PRÉFACE
Les librettistes d'opéras, les chansonniers, les vaudevillistes qui répèlent deux ou trois fois un vers, seraient très-élonnés d'apprendre d'où provient la coutume peu poétique du bis et du ter :
Il faut que dans une heure , Je me venge ou je meure; Ici je vous attends , Songez à vos serments.
Ces quatre vers, tirés de tous les opéras-comiques, ne dérivent certainement pas de l'école ronsardienne , mais ils ont le précieux avantage de pouvoir se répéter vingt fois pendant cinq minutes, saut à être enrichis d'une mélodie variée qui en détruit l'uniformité. Cette méthode de répéter plusieurs fois des vers sans motif apparent, provient des poètes populaires. Tous ceux qui ont traité de la poésie populaire sont d'accord sur ce point. M. de Beaurepaire en donne les raisons générales : « La longueur du refrain, et son retour continuel, que nous serions tenté de considérer comme un défaut, forment précisément un des plus sûrs moyens de succès de la chanson de Jilas.ie. Elle exige, en effet, peu d'efforts de mémoire; elle permet à tous les laboureurs de prendre part fréquemment au chant; et, avec son allure monotone, elle s'adapte merveilleusement à la marche lente et régulière des travaux de la campagne. Aussi croyons-nous que c'est en partie è la prédominance du refrain que la chanson Cueillissoire 1 doit sa vogue et sa popularité. »
Mais M. de la Villemarqué est celui qui a le mieux fait connaître la facture de la chanson populaire :
« Quelqu'un arrive à la veillée, dit-il, et raconte un fait qui vient de se passer : on en cause ; un second visiteur se présente avec de nouveaux détails, les esprits s'échauffent; survient un troisième qui porte l'émotion à son comble, et tout le monde de s'écrier : a Faisons une chanson. » Le poète en renom est naturellement engagé à donner le ton et à commencer; il se fait d'abord prier (c'est l'usage), puis il entonne. Tous répèlent après lui la strophe improvisée ; son voisin continue la chanson : on répète encore ; un troisième poursuit, avec répétition nouvelle de la part des auditeurs; un quatrième se pique d'honneur; chacun des veilleurs, à tour de rôle, fait sa strophe; et la pièce, œuvre de tous, répétée par lous, et aussitôt retenue que composée, vole, dès le lendemain , de paroisse en paroisse , sur l'aile du refrain , de veillée en veillée. La plupart des ballades se composent ainsi en collaboration ; souvent elle est excitée par la danse. »
Voila pour la généralité ; l'auteur des Barzaz-Brciz a poussé plus loin encore et a donné des détails plus curieux.
" In maître meunier, qu'on me dit être le plus célèbre chanteur de noces des montagnes, menait le branle et la chanson ; pour collaborateurs, il avait son garçon meunier, sept laboureurs et trois chiffonniers amhulants. Sa méthode de composition me donna une idée exacte de celle des compositeurs bretons. Le premier vers de chaque distique de la ballade une fois trouvé, il le répétait à plusieurs reprises ; ses compagnons le répétant de môme, lui laissaient le temps de trouver le second, qu'ils reprenaient pareillement après lui. Quand un distique était achevé, il commençait généralement le suivant par les derniers mots, souvent par le dernier vers de ce distique, de manière que les couplets s'engrenaient les uns dans les autres. La voix ou l'inspiration venant ii manquer au chanteur, son voisin de droite poursuivait; a celui-ci succédait le troisième ; puis le quatrième continuait, et tous les autres, ainsi de suite, à tour de rôle, jusqu'au premier, à qui la chaîne recommençait, n
Ainsi :
Bretons, faisons une chanson sur 1rs hommes de la liasse Bretagne,
— Venez entendre, entendre, ô peuple, venez entendre, entendre la chanson.
Les hommes de la basse Bretagne ont fait un joli berceau.
1 Par chanson 06 /liasse cl chanson cueillissoire. on détigne en Normandie la aaison où sont composées hahitufllcmcnt ces chansons : à la cueille des pommes , à la veillt'c , ipiand on file.
PRÉFACE
Et pour laisser le temps à l'improvisation de sortir, il reprend le second vers : Venez entendre, entendre, ô peuple, venez entendre, entendre la chanson. Et ainsi de suite.
Ainsi par ces citations on a l'explication du rhyllime de la chanson populaire, plus lente que vive. La chanson du lahoureur pour exciter les animaux, les chevaux , les bœufs, devait être naturellement monotone et rapprochée du caractère de l'animal. Les hommes dont l'invention faisait défaut, se sont servis du refrain pour permettre à l'inspiration de prendre du repos. Le refrain est la béquille de l'homme fatigué ; mais il faut essayer de trouver l'explication de ce refrain singulier qu'on pourrait appeler refrain par onomatopées qui enlève les plus francs rires de l'assemblée par son assemblage étrange de syllabes imprévues. Personne, je crois, n'a cherché à se rendre compte des
Ton rclonton, ton tontainc, latoutaine,
non plus que des
Lon la landerirette , Lon la landeriron.
11 ne faudrait rien moins qu'une académie d'humoristes, présidée par un Grosley, des membres comme la Monnoye, le président de Brosses, Charles Nodier, Gérard de Nerval et des philologues gais, pour expliquer la naissance de ces refrains , leur formation et leur fortune à travers les siècles. Quelle variété dans ces refrains baroques et merveilleusement appropriés au caractère particulier de chaque chanson ! Ton rclon ton ton, tontainc, qu'on a appliqué à presque toutes les chansons de chasseurs, n'a-t-il pas la sonorité du cor? J'aime lon la landerirette a une certaine mélancolie qui peut s'appliquer à des amours nuancés de mélancolie. Et celui-ci :
Tout doux et iou!
V oici encore une chanson de pays dont le refrain placé au second vers indique tout de suite le côté joyeux :
En revenant des montagnes , Ricoco déri tra la la.
Dès le début l'auditoire est prévenu que le chanteur va conter quelque gaillardise; un simple ricoco déride les figures. Les intérêts matériels, les difficultés de la vie sont oubliés ; chacun sourit d'avance, la joie entre dans le cœur. Et maintenant, cuistres et pédants, trouvez mieux que ce gai ricoco déri!
Ils sont là à table une dizaine de paysans que les procès ont peut-être divisés, qui se jalousent entre eux, qui convoitent un héritage trop longtemps attendu; ils ont les vices et les passions de l'humanité. Le chanteur entonne de sa grosse voix joyeuse son ricoco, et à la place des tristes passions vient s'épanouir une douce gaieté.
On ne chantera jamais assez la chanson. Xous ne chantons plus guère, c'est un grand levier enlevé à l'homme. l'n honnête philosophe du xvme siècle, Mcistcr, qui fut long- / temps le secrétaire de Diderot, dans son livre : Etudes sur l'homme, raconte l'anecdote suivante :
« l'n bon curé de village allant visiter un serrurier de sa paroisse qui chantait toujours en travaillant, mais, au grand scandale de tout le voisinage, des chansons très-profanes, se crut obligé de lui représenter, le plus charitablement du monde, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes ou des cantiques. — Je le voudrais bien , notre pasteur, lui répondit l'honnête serrurier, mais ma pauvre femme et mes enfants y perdraient trop.... Voyez comme en psalmodiant la lime se traîne ou s'endort sur mon ouvrage, au lieu qu'en fredonnant ces couplets si gais — jugez-en vousmême : comme l'air, la besogne aussi va quatre; fois plus vite ! »
Qui n'a écoulé dans un port de mer les refrains des matelots anglais et américains, tournant le cabestan et supportant les manœuvres d'ensemble les plus dures par des
PRÉFACE
refrains cadencés régulièrement et composés d'onomatopées pures? Le couplet suivant, tiré d'une chanson de baleiniers, a certainement fait oublier plus d'une fatigue de cette nature :
Quand la boiteuse s'en va-t-au marché, Kilo n'y va jamais sans son panier, Elle n'y va jamais sans son panier, Hioup, ioup-é-nip, è-nip, è-nip, è-nap.
Elle n'y va jamais sans son panier.
Lir Ion fa, ma lura dondè.
Dans le Bazadais, qui forme maintenant une partie du déparlement de la Gironde, quand on venait de procéder au baptême d'un enfant, les parents chantaient :
Nous l'als baillât coume un gigiou; Dous lou tournes chrétien de Dion.
Traduction : Vous nous l'avez donné comme un gigiou; — Xous vous le rendons chrétien de Dieu.
Un archéologue de la Gironde, M. Lamarque de Plaisance, inquiet de ne pas comprendre le sens de ce mot gigiou, inconnu même dans le patois bazadais, en demanda l'explication a la vieille qui lui chantait ces couplets de baptême. — Je n'en sais rien, dit-elle, il a sans doute été mis pour le retruc.
En un mot, voilà l'explication de plus d'une poésie ambitieuse des villes où le sens est sacrifié trop souvent à la rime. Le relruc désigne la rime ou la répétition des sons. Gigiou est venu à l'idée du chanteur parce qu'il lui fallait une rime à Diou. Ah ! que les frères Grimm avaient raison de dire qu'ils n'avaient pu découvrir un seul mensonge dans les poésies populaires ! Quel est le poëtc qui aurait la sincérité de déclarer comme la vieille qu'un mot insignifiant est venu à la fin de son vers, dans le seul but d'une harmonieuse assonance?
Chaque province de France a son école de refrains qu'il faudrait expliquer par les patois. M. Wckerlin a donné dans ses Echos du temps passé une très-grotesque chanson qu'il a entendu chanter à un paysan des environs de Caen :
La bcll', si nous étions dedans su haut bois, La bcll', si nous étions dedans su haut bois,
On s'y mangerions fort bien des noix,
On s'y mangerions fort bien des noix.
On s'en mangerions à note loisir.
Nique nar no musc !
Je m'arrête à ce singulier nique nac no muse, cl je regrette mon ignorance en philologie. Il faudrait connaître tous les patois et leurs nombreux dialectes, car chaque village a souvent le sien.
Tout est important dans l'art, et certainement l'Académie des Inscriptions et Ilcllcs- Lcltrcs n'aurait pas perdu son temps le jour où elle pourrait expliquer le sens de Mystico dur, dur, tire lire — cl de Cli, clo , (lu, la lin tic, la licou, — cl de Mirliton, mirlitaine, — et de Tire lire lire lui' lire Ion fa — et de Ran plan plan Hcc lice ran plan — et de La faridondainc , gai, la faridondainc — et de Tur lutu tu rengaine — et de Tron, tcon lion lice Hti laine — et de Tan li tan twe line lurc.
Malgré d'énormes recherches à ce sujet , je n'ai trouvé que quelques mots dans Dubois, un grammairien du seizième siècle, qui classe ces refrains au chapitre des interjections. «Enfin, dit-il, nous avons un nombre infini d'interjections qui se trouvent dans les chansons populaires, comme liromplia , dada, etc. » Explication qui ne peut servir que de maigre jalon pour un dictionnaire futur.
Dans une chanson que j'ai reçue du Limousin , les couplets se terminent par :
El youp la verdi, lu verdon.
C'est une formule très-connue; combien de chansons renferment des la verdi, la
PRÉFACE
verdon, d'autres la verduretle, d'aulrcs la verdurinctte ! Et cependant dans la province d'où vient cette chanson verder signifie se dépêcher. Voilà donc un refrain dont le sens est clair:
Et youp (et vite), la verdi, la verdon (dépêchons-nous).
Un de mes amis du Dauphiné m'a envoyé avec la chanson suivante une des plus probables explications du refrain par onomatopées. Voici d'abord la chanson :
Mon père me marie, Petite Jeanneton, glin-glon,
Kt n'en savait rien faire
Qu'à garder la maison , Au son de la bigournoise,
Son (1rs noises, des pommes, Des figues, des fraises et bon, Y-a t'y pas de la glin glon glon , Gloria de la digue don don, Gloria de la caderata , De la bigournoise, ô gai, L'espoir, c'est de la bigournoise.
Et n'en savait rien faire Qu'à garder la maison, glin-glon; On la-t-envoyé aux herbes,
Aux herbes , nu cresson , Au son de la bigournoise , etc.
On l'a-t-envoyé aux herbes, etc.
Le jonc était si faible Qu'cll' a coulé à fond.
Y passe trois militaires Et trois jolis garçons.
Que nous donnerez-vous , la belle , Si nous vous retirons?
J'ai cent écus en gage, Cela n'cst-il pas bon?
Ce n'est point ça, la belle, Que nous vous demandons.
C'est votre cœur volage , Savoir si nous l'aurons.
Mais de mon cœur volage , Je l'ai mis aux poissons.
Qui a fait la chansonnette Sont trois jolis garçons.
L'ont faite et composée En parlant de la Jeanneton , Au son de la bigournoise;
Son des noises , des pommes , Des figues , des fraises et bon , Y-a t'y pas de la glin glon glon , Gloria de la digue don don , Gloria de la caderata, De la bigournoise , ô gai , L'espoir, c'est de la bigournoise.
« Cette chanson est fort connue ici, m'écrit mon ami. Je la tiens d'un de nos ouvriers du Péage, qui l'a apprise de son père. Son père la chantait avec orgueil parce que le refrain est difficile à retenir et que ceux qui essayaient de l'apprendre n'y parvenaient pas. On avait surnommé ce chanteur : le père Labigournoise. » Ainsi l'amour-propre du chanteur à langue bien déliée, lui avait fait composer ce refrain difficile par sa bizarrerie, que les autres chanteurs ne pouvaient répéter aussi vivement que lui. Mais quel triomphe! Le nom lui est resté, et ce n'est pas un médiocre succès que de s'appeler à l'avenir le père Labigournoise et de devoir son nom à une chanson.
C'est à la même famille qu'appartiennent les chansons d'enfants qui ont occupé de grands esprits, jusqu'à Platon lui-même. N'ordonne-t-il pas aux nourrices de chanter beaucoup de chansons aux enfants qu'elles soignent? a Etiam nutricum, quœ adhibetur infant ibus allcctationi , suum quoddam carmen assignat. » Ici nous rentrons dans la théorie des sensations. Platon voulait que l'oreille fût bercée de sons rhythmés, moins durs que la parole ordinaire, et de même plus tard le savant italien Porta recommandait aux nouveaux mariés de n'entourer leurs murailles que de tableaux gais, pour satisfaire les premiers regards des enfants. Platon et Porta se montraient grands physiologistes , et Jérôme Cardan, dans le De vita propria, confirme les idées du philosophe grec, en contant que jamais dans la vie il n'éprouva d'aussi vives jouissances que lorsque sa nourrice chantait auprès de son berceau. Les souvenirs de L'alchimiste remontent peut-être bien loin , mais l'idée est juste.
Tous les peuples ont eu des chansons de nourrice, des mélodies particulières charmantes qui ont été notées. Les anciens Crées avaient le Katabauealisis , les Grecs modernes ont le Nannarisma, les Italiens le Nanna, les Anglais le Nursery rhymes ou mieux le Lullaby. Dans L'ancienne Grèce on sait (pie la chanson des petits enfants s'appelait la la. Il ne faut pas demander aux nourrices qui composent ces chansons autre chose que ce qu'elles peuvent donner; mais dans l'amour qu'elles portent aux enfants, elles
xvni PRÉFACE.
trouvent de singulières associations de mots, d'images, sans lien apparent, qui frappent le nouveau-né et savent endormir ses premières souffrances.
J'ai vu une anguille Qui coiffait sa tille ; J'ai vu un gros rat Le chapeau sous le bras ,
est une chanson de nourrice du Berry qui peut servir de type à tous les refrains bons à pénétrer le tendre cerveau des enfants. Une berceuse alsacienne que je citerai est déjà plus raisonnable dans sa gaieté :
Une poule et un coq , Le sermon commence ; Une vache et un veau , Le sermon est à moitié.
Un chat et une souris ,
Le sermon est fini.
Voilà une souris qui se sauve !
Celui qui l'attrapera
N'a qu'à se faire un grand
Grand bonnet de fourrure.
Les six premiers vers remplissent la tète de l'enfant de choses animées qu'il préfère à l'homme : la poule, le coq, la vache, le veau, le chat et la souris. Les fabricants de joujoux sont plus occupés à fabriquer des animaux que des polichinelles. L'enfant, presque animal par l'intelligence, comprend l'animal. A ces animaux, la nourrice alsacienne a mélangé un peu de religion; mais je trouve le sermon trop abstrait pour l'enfant. El je préfère le grand grand bonnet de fourrure qu'on promet à celui qui attrapera la souris qui se sauve.
Une berceuse du Berry montre la nourrice semant dans la tète de l'enfant l'idée compliquée du mariage :
Dodo , berline 1 ,
Sainte Catherine , Endormez ma p'titc enfant Jusqu'à l'âge de quinze ans! Quand quinze ans seront sonnés, Il faudra la marier.
Petit à petit les mots entrent dans la tète de l'enfant, il en comprend le sens, ses idées se forment, et le temps n'est pas éloigné où il ira chanter dans les rues de Bourges, avec les polissons du quartier qui saluent l'arrivée du printemps :
Ah! l'arondc, vole, vole, vole, Ali! l'arondc, vole, vole donc.
A-t-on déjà fait remarquer la propension qu'ont les enfants à la rime en y joignant une certaine mélopée musiciile? Leur esprit porté au grotesque se plaît également aux surnoms dont plus d'un écolier et d'un maître d'étude seront victimes. La chanson suivante d'enfants du Berry, qui ont dénaturé le nom de Charles, montrera leur nature d'esprit vers l'âge de sept ans :
C'est monsieur Charligodet Qu'a des poux dans son bonnet; Il les tourne, il les vire, Il les fait crever de rire, etc.
Dans son précieux Glossaire du centre de la France , M. le comte Jaubert a montré ce que la science philologique pouvait trouver dans ces naïfs couplets : « Le Tribonot, dit-il, est un jeu d'enfants dans lequel on prend plusieurs cerises dont les queues sont soudées par trois ou par deux à leur point d'insertion sur le rameau de l'arbre, après quoi on fait
1 11 faut savoir, m'écrit M. Hinaull do Lauflardière , que les mères cl nourrires du Itorry disent d'un entant rebelle au sommeil : « il s'araille comme un berlin. ■ Le berlin est celui qui a dos idées singulières, qui n est pas fou, mais un peu dérangé, et par suite ouvre les MM d'utie façon démesurée, litrline est le féminin de berlin. »
P R El-' A CE.
tourner cnlre les doigts deux des cerises, de manière que la troisième, ou la soudure seulement, quand il n'y a que deux cerises, fasse la culbute sous cette espèce d'arcade. On chante alors :
Passe, passe, Tribonot,
Par la porte de Saint-Jacques,
Passe, passe, Tribonot,
Par la porte de Saint-Jacquot.
« On appelle en gallois tribanau, ce qui est la même chose que tribonot, certaines poésies morales ou tercets dont l'origine remonte aux époques des druides. «
Avant d'arriver aux chansons de mariage et aux plus nombreuses encore qui ont trait à l'amour, il est bon de commencer par celles qui se rapportent à différents usages de pays et aux mœurs des habitants. En Flandre, du côté de Dunkerque, les enfants, le jour de la Saint-Martin, portant une lanterne de couleur au bout d'un bâton et soufflant dans des cornes de bœuf, chantent la chanson de la Saint-Martin :
Le petit oiseau de Saint-Martin Au rouge corsage s'est arrêté Précipitamment au delà du Rhin,
Où sont des porcs gras.
Bonne femme, donne-nous quelque chose,
Toutes les poules pondent.
Ici demeure un homme riche, Qui peut bien nous donner quelque chose. Il donnera beaucoup, il vivra longtemps; 11 mourra saintement, il obtiendra le ciel.
La servante monte l'escalier; Elle met la main dans le sac aux noix;
Elle ne la met pas à côté ; Elle nous en donnera un peu.
Donne un peu, garde un peu; Qu'il y ait quelque chose pour l'an prochain.
Là-haut, dans les combles,
Pendent de longs saucissons.
Donne-nous les plus longs, laisse les plus courts. Ne nous fais pas attendre longtemps.
Nous devons aller une maison plus loin.
Donne un peu , garde un peu , Qu'il y ait quelque chose pour l'an prochain.
Dans beaucoup de provinces, on retrouve ce genre de demandes rhylhmées, très-fréquentes en Normandie surtout de la part des mendiants, et qu'on connaît sous le nom de chansons de part à Dieu.
Les domestiques qui se louent pour un an ont voulu avoir également leur couplet. En voici un du Berry :
A la Saint-Jean, je m' accueillis , Je m'accueillis six francs tout rond ,
La vesi , la veson ,
La veson , don don.
En dansant la vesi , Hi!
En sautant la veson.
Hon!
Les Basques, grands joueurs de paume, l'ont consacrée en ces vers ;
Les gens de Hasparian sont allés à Bayonne, A une partie de paume, les quatre meilleurs, Contre les Bayonnais sur une place ici connue.
Ils n'avaient point peur.
Ils ont gagné de l'argent et de la renommée. Tout s'est parfaitement passé.
Les Picards ont célébré leurs fêtes cantonales
Où t'en vas-tu, Jean-Jacques, Avec ton bien capicu?
Qu' t'es bien !
Et pis et bell' casaque , De 1' poudre cd'sus tes qu'icux.
En vérité qu' t'es bieu!
Je m'en veu à I' ducassc ; Vcux-lu icnir avec mi, Marie?
Os y mangerons de I' tarte , De 1' tarte à la bouillie ; Os aurons du plaisir.
xx PRÉFACE.
Les Flamands montrent leur commisération pour les animaux :
Voyez les pauvres chevaux Se traîner le long de la route ; Ils n'ont presque pas de pave Pour aller jusqu'à Casscl.
Douce Mariton, Mariton, Maritainc , Douce Mariton, ton, ton.
Les danses du Pcrigord, la périgourdine était si répandue qu'on en fit une chanson dans le Berry :
Pour danser la paligourdinc, Faut avoir le pied dégage,
Pied dégagé, pass', passe !
Pied dégagé passé.
Les ivrognes berrichons ont leur petit couplet à boire :
Arrosons-nous La uoque , La noque ; Arrosons-nous La noque du cou.
Ils ont aussi la chanson de la rinçonnetle :
A ta santé, mon compagnon , La vcrdurcltc , la verduron , etc.
Encore un petit gouspillon, etc.
Et puis après rosette,
La verduron , durctte , etc.
Et puis la rinçonnetle, etc.
Dans chacun de ces couplets, on peut retrouver un trait de mœurs, une coutume. A Bourges, les enfants, portant a la main des tiges sèches de faguctlcs trempées dans l'huile, chantent dans les rues :
Brandelons! femelles, Les vignes sont belles, Les beugnets sont pas dieux nous , * Ils sont choux les moines,
Fricassés dans la poêle.
H y a là une petite malice contre les moines; mais il faut y chercher surtout l'ancienne coutume , commune à beaucoup de provinces, d'allumer des feux sur les montagnes, et qui s'appelait les brandons dans l'Ile-de-France, le Iionrdir à Douai, le lichours ou llouliours en Picardie, le dimanche des bonnes dans les Ardcnues, cl furcn (le feu heureux) dans le canton de Mauheuge, à Epinal les champs (jolots, toutes fêles qui enterraient les jours gras et célébraient les approches du printemps.
Dans les campagnes aux environs de Bourges, le soir des brandons, un brandonneux et une brandonneuse (ordinairement berger et bergère) courent les champs, quelques branchages à la main, et chantent :
Brandelons ! femelles,
Les vignes sont belles; La vieille remue les tisons Pour faire cuire les beuglions.
Le mois de mai a été chanté par toutes les provinces. En Bresse, le mois de mai est fêlé plus que le jour de l'an ailleurs.
Il y a trois chansons de mai sur le même air. Voici le premier couplet de la première :
Le voilà venu le joli mois.
Laissez bourgeonner le bois; Le voilà venu le joli mois;
Le joli bois bourgeonne.
Il faut laisser bourgeonner le bois,
Le bois du gentilhomme.
PRÉFACÉ
De grand matin je me lèverai; un beau bouquet j'amasserai. I'our le lier je prendrai un ruban noir, si j'en ai un; autrement je l'achèterai, ou bien je remprunterai.
C'est ici la fin de celle-là. Ainsi termine le poète.
On trouvera dans la lin de cette élude d'autres chansons de Mai ([ni se confondent avec les chansons de mariage; niais il est des rondes d'enfants qu'on pourrait appeler historiques, et qui ont conservé le souvenir des chevaliers de la Table-Ronde mieux que les romans de chevalerie et les grands poëmes de geste. La Franche-Comté est pleine de la mémoire de Charlemagne et de Roland. Le Mont-Roland , dans le Jura, n'indique-t-il pas quel souvenir y a laissé le chevalier? Dans un village de la Franche-Comté, rapporte un archéologue, des jeunes filles de six à douze ans sont réunies. Il en est une qui s'accroupit; toutes les autres forment autour d'elle un rempart, relèvent les bords de sa robe au-dessus de sa tète, de manière à figurer un donjon dans lequel la princesse est cachée.
D'un autre côté, il se présente un héros, à la tète d'une cohorte guerrière, qui parcourt trois fois les glacis de celte forteresse en chaulant : Qu'y a-t-il dans cette tour?
Les jeunes filles, qui reconnaissent le cavalier, s'écrient à sa vue : Oijcr! Oger!
Qu'y a-t-il dans celte tour? reprend le paladin.
La châtelaine, qui, de l'intérieur, a reconnu aussi la voix de son amant, s'écrie: Franc chevalier! et le chœur des dames répond au chercheur d'aventures :
11 y a la belle qui dort,
Oger! Oger! Il y a la belle qui dort,
Franc chevalier !
Après ces mots, le courtois chevalier manifeste un vif désir de voir celte heauté endormie; de son côté la garnison se met en état de défense; mais le chevalier menace d'arracher une pierre du rempart. Il l'enlève, en elfet, car il entraîne hors du cercle une des jeunes filles qu'il conduit et qu'il mène au rondeau des garçons.
Une pierre , ce n'est guère ,
Oger! Oger!
Une pierre , ce n'est guère ,
Franc chevalier!
Mais il revient à la charge à plusieurs reprises, enlevant successivement toutes les pierres avec lesquelles il complète son rondeau, jusqu'à ce qu'il ne reste plus personne pour lui soustraire la fée qui dort. Alors la tour s'écroule, la belle paraît. Le vainqueur reçoit naturellement un baiser pour prix de sa vaillance, le tout au milieu d'un brouhaha de cris et de désordre qui se luit parmi les jeunes assiégées, à l'imitation de ceux qui régnent à la prise d'un château rempli de femmes et de soldats.
Il existe encore peut-être dans les montagnes des Hautes-Alpes un singulier usage, qu'on appelait le bacchuber. Au pont de Cervières, hameau de Briançon, le l(j août de chaque année, les jeunes gens, au nombre de neuf, onze ou treize, exécutent, pendant que les femmes chantent, une espèce de danse guerrière fort singulière; ils sont armés d'épées courtes, larges et sans pointe, et forment un rond en tenant leur épée de la main droite, et le bout de celle de leur voisin de la main gauche; ils décrivent en dansant douze ligures différentes, forment avec leurs épées des carrés, des losanges, des triangles, etc. avec une lenteur et une gravité particulières.
Les mœurs, les coutumes, les légendes, les chansons mieux étudiées, rendront de grands Milices plus tard aux historiens. I'our moi , je préfère rester sur le terrain de l'amour, de la femme et du mariage.
Dans les voejues (fêtes) du Charolais, on danse des bourrées qui se rapprochent de la famille des bourrées du Nivernais, du Berry et de l'Auvergne. Les danseurs sautent sur chaque pied pendant des heures entières, en poussant des Uni! suivis d'un gros
PRÉFACE
baiser. La chanson sur l'air de celte bourrée se continue toujours sur les mêmes paroles.
01 est amoureux,
Le petiot gueux,
Le petiot drôle !
01 est amoureux ,
Le petiot drôle ,
Le petiot gueux.
Dans ce couplet on voit le jeune «arçon qui commence à sentir ses quinze ans. Les yeux baissés, tremblant, rouge, il serre la main de sa bonne amie, cl les garçons du village se moquent de lui.
Ici, par ces trois simples vers, je vois le compagnon qui part ou le soldat quittant sa chère Bourgogne :
Adieu le faubourg de la Barre ,
Adieu la ville de Màcon,
Et la beauté que mon cœur aime.
Voici un amoureux berrichon qui aime à la fois la fille et la bouteille :
Aux quat' quarts du lit Y a quat' poum' d'orange , Au biau mitan du lit Le rossignol y chante ; Le bon vin m'endeurt, Et l'amour m y draveillc.
J'ai quelquefois été profondément touché de la délicatesse de l'amour dans les Flandres. Il y a dans certains tableaux de Téniers , d'Ostade et de Brawer des buveurs et des pipeurs au nez rouge qui serrent la main de leurs compagnes avec un regard plein de tendres affections. Le comique particulier de ces grossières figures n'en fait ressortir que plus vivement le sentiment amoureux. Il n'y a pas de ballade allemande plus délicate que celte chanson de Dunkerque :
Sous un vert tilleul je cherchais ma mie; vainement je la cherchais, ma mie n'était pas là. Oui, je cherchais en vain! — puisse ce tilleul se dessécher! Xous nous promènerons le soir et nous trouverons une couronne, oui, une couronne de roses.
Une couronne de fleurs, liée de rubans. — Que m'envoya ma mie de Paris, par delà la mer? Que m'envoya ma mie? — Un petit billet. — Que contient ce billet?
Que conlicnt-il? — Jeune fille, lisez-le : « Quoique les jeunes gens disent de belles paroles, ne les écoutez pas.
• Malgré leur beau langage, ils ont l'esprit trompeur. Ainsi la pomme du verger renferme des vers. i Le verger est fermé , personne n'y entre , sinon le petit rossignol qui vole par-dessus l'enclos. «
Avec quel sentiment délicat une pauvre fît le de la basse Navarre cxprime-t-clle sa séduction et sa faute :
Ln bouquet de roses en février éclos J'ai envoyé à ce monsieur en compliment , L'assurant que j'en avais eu le plant de son jardin, Et le priant de garder le bouquet en souvenir de moi.
Ce monsieur que j'aurais cru devoir être heureux
D avoir de son plant un bouquet,
L'a renvoyé disant qu'il n'en veut point.
Que d'avoir donné un plant aucun souvenir ne lui reste.
Bouquet charmant, soyez le bien revenu!
Moi je ne vous repousserai pas comme ce monsieur. Fraîchement je vous nourrirai de mon sein , Tout en vous dotant du nom de ce monsieur.
Vous, mes jeunes compagnes, livrez-vous à vos jeux;
Quant à moi depuis longtemps je suis dans la tristesse.
Des jeunes messieurs qui portent des chapeaux fuyez l'approche,
Ce sont mes relations avec eux qui ont causé ma perte.