LE BOUQUET DE MA MIE
Au mois d'août 1858, il se tint à Laon un grand congrès des antiquaires de la Picardie : les sociétés savantes de Saint-Quentin, de Soissons, de Reims, d'Amiens et même de Flandre, avaient envoyé des délégués. J'y allai, sans m' inquiéter du programme, comptant qu'on y discuterait quelque point relatif à la poésie populaire en Picardie, et je fus déçu dans mon attente. Sans doute on y parla de mille choses fort curieuses, du diluvium, du droit de jambage, de Bibrax, et aussi des fameuses haches en silex antédiluviennes qui pourraient bien n'être que des cailloux ; mais de poésie il n'en, fut question. J'interrogeai quelques membres de divers points de la Picardie, qui me répondirent qu'ils n'avaient nulle connaissance de poésies populaires particulières à la contrée.
La question n'est pas mûre encore, mais elle donnera plus tard d'abondantes récolles. Il y a vingt ans que les intelligences provinciales ont été poussées vers l'archéologie par des instructions officielles parties de Paris. Des guides et des manuels archéologiques, édités par le ministère de l'intérieur, et confiés à des esprits pratiques, conduisaient immédiatement à la connaissance des monuments par un texte clair et des dessins curieux. Tout le monde à peu près se porta vers les monuments ; les manuscrits poudreux furent secoués , la vie des grands hommes du pays fut éclaircie. Et un jour, de cette masse considérable de travaux purement provinciaux, sortiront des renseignements utiles à l'histoire : mais l'art populaire proprement dit n'a pas été étudié dans toutes les provinces avec le soin qu'il mérite. La chanson, entre autres, malgré les instructions ministérielles, n'est pas sortie de tous les gosiers, où elle court grand risque d'être enterrée, car ce sont de vieux gosiers et de vieilles langues qui seuls peuvent chanter ces mélodies naïves du temps passé.
« Vous êtes Picard vous-même, m'écrivait un poète plein de patriotisme pour sa ville, M. Ernest Prarond, et savez combien la Picardie est pauvre en poésies populaires. Les habitants d'^bevillc ont été, de père en fils, des gens attachés trop court au râtelier de la grosse raison pour oublier leurs foins au profit de la musique et des assonances, simples occupat^ns de l'esprit, creuse pâture aux besoins intimes. Les pauvres mêmes sont aussi pauvres que les riches en ce point. Leur gaieté comme leur tristesse n'a rien d'ailé. »
Le poète qui m'écrivait ces lignes est évidemment un de ceux qui dans les histoires locales qu'ils étudient jusque dans les plus infimes détails, aurait donné une large place à l'art populaire. « Je n'ai rien trouvé de naïf sorti des entrailles du peuple, rien de ce qui aurait prouvé le sentiment musical ou poétique de notre vieille bourgeoisie tripotière ou des pauvres polisseurs de charrue , rudoyés par toutes les misères de la taille , de la grêle et des guerres, s dit encore M. Ernest Prarond.
Cependant il existe une littérature picarde. Les campagnes ont tellement conservé l'amour du patois, qu'on imprime exprès pour les paysans des almanachs picards. Les journaux de Saint-Quentin contiennent aussi des feuilletons en patois picard; mais c'est de l'esprit des villes enveloppé dans une vieille langue : on y sent la pointe de vaudeville , un placage de mots des rues sur des pensées plus bourgeoises que populaires, et l'art n'a rien à* voir là dedans.
Il semble étonnant que l'esprit picard, gausseur, railleur, critique, plein de bon sens, n'ait rien produit. L'épitaphe suivante, copiée dans un cimetière de village, ne donne-t-elle pas l'idée d'un peuple satirique et chanteur :
L'an mil cinq cent un quarteron, Ici fut plante maître Jean Quignon; Quand le jugement de Dieu viendra,
S'il plaît à Dieu reverdira.
Un de mes correspondants m'envoie la chanson de nourrice suivante :
Dodo Xinelte ,
L'enfant Pcrettc; Maman est allée au bois; Elle rapportera un fagot Pour chaufferie cul du piot
M. l'abbé Corblet a donné dans son Glossaire du patois picard la Chanson du Bouhourdis, du dix-septième siècle, qui se chantait en dansant dans les vergers autour d'un feu de joie. Je la traduis littéralement :
Au jour de Bouhourdis des prés, Autour des arbres j'ai tant balle Que j'ai mon soulier déchiré.
Trou la lirctte ,
Trou la liré.
Par les ornières l'ai ramasse; Au cordonnier m'en suis allé, Un pied déchaux, l'autre chaussé.
Trou la liretlc ,
Trou la liré.
Dedans sa maison l'ai trouvé.
— Jebannel le beau cordonnier, Rcsscmeleras-tu mon soulier?
Trou la lirctte, Trou la liré.
La révérence il m'a tirée :
— Oui-da, mon petit cœur, ma Babel, Votre soulier je recoudrai,
Trou la lirctte , Trou la liré.
— VA pour ça quand je vous le rendrai,
Sur votre lisage mignolct
Je me paierai d'un doux baiser.
Trou la lircllr ,
Trou la liré.
Il n'est pas possible que la chanson se fige tout à coup dans l'esprit de Picards si gaillards; mais, ainsi que je le crois, le peu d'attention des intelligences vers ce coin de l'art a produit cette apparente disette. Et pour preuve, nous donnons aujourd'hui deux chansons, l'une qui est un chef-xl'œuvre, l'autre gracieuse et louchante. Seulement ces deux chansons ont été retrouvées à Paris.
Sans vouloir rabaisser la province , il est démontré par nombre de preuves que le mouvement social, politique, littéraire, artistique et scientifique vient toujours de Paris. X'est-ce pas surtout dans une capitale blasée par le joli, le recherché, l'itrgant, qu'on devait à un, certain moment se retourner vers le naturel? Les peintures de Courbet ne pouvaient être tentées qu'à Paris, et le succès des Paysans de Pierre Dupont était impossible ailleurs. En province, on aurait méconnu le sentiment du poëte-musicien , quand les Bœufs' furent publiés pour la première fois.
Jésus-Christ s'habille en pauvre, et La belle est au jardin d'amour, furent chantées souvent en petit comité par madame Pierre Dupont, Picarde d'origine, qui avait retrouva* dans son souvenir ces poèmes de son enfance.
Il arrivera certainement pour la poésie populaire ce qui arrive pour les objets d'art. Du Nivernais on vient au quai Voltaire pour acheter de l'ancienne faïence de Xevers. Celui qui voudrait écrire une bonne histoire des traditions populaires de la province devrait habiter Paris depuis trente ans : à Paris, l'esprit est plus dispose il se ressouvenir ; le sentiment s'affine , se creuse et devient plus chercheur. Madame Pierre Dupont bourgeoise d'Amiens ou d'Abbeville ne se fût jamais rappelé la ballade de Jésus-Christ. A Paris, au milieu des discussions esthétiques, saisissant ce renouveau qui s'attache tout à coup à un art oublié, se rendant compte des succès de l'auteur de la l igne, tout à coup sa mémoire se réveille : elle se dit que dans sa jeunesse elle a entendu des chansons qui avaient de secrètes analogies avec les tentatives de son mari, et vers par vers, couplet par couplet , se déroule celte imposante ballade de Jésus-Christ, étrange et lumineuse comme une eau-forte biblique de Hcmhrandt.
Cn.viirKi.Ki m .
I'iot, petit.
*m 3 Hess