‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 3 sur 124 · PR É V A C K · texte numérisé non relu

PR É V A C K

Mais relie traduction, due a RI. Fr. Michel, ne peut rendre le charme du dialecte basnavarrais.

M. le comte Jaubcrt a recueilli à Henrichemont un joli couplet :

Que les étoiles sont brillantes!

Que la lune rail clairement!

Mais les beaux yeux de ma maîtresse Ils le sont bien cent fois autant.

Moins joli que celui du Bcrry :

Au bout du bras il m'a tendu la main, En me parlant tics amours les plus tendres. Je l'aimais tant, j'ai ben su m'en défendre, Ah ! j'ai ben su élonger mon chemin , Tel beau plaisir que j'avais de l' entendre.

Voici un pauvre amoureux qui se vante :

L'auteur de ces chansons N'avait pas de chagrin; Il est assis sur sa chaise, Certes bien joyeux, Oh!

Sans chagrin d'avoir perdu une amie.

Le oh! seul ne suffit-il pas à montrer le chagrin du pauvre délaissé? Mais vingt pages ne suffiraient pas pour citer ces cris d'amour, toujours éloquents dans leur vérité, et qui prennent un accent particulier de détresse du cauir, recouverts par une mélodie plaintive.

Les chansons de noces sont toutes curieuses, en les rapprochant des usages symboliques dont il existe des variations dans chaque province.

II y a quelques années, en Lorraine, le premier dimanche de mai, les jeunes filles des environs de Remiremont (Lorraine), parées de leurs habits de féte, parcouraient les chemins qui mènent à l'église de Dommartin, et à chaque garçon qu'elles rencontraient, elles attachaient à son chapeau une petite branche de laurier ou de romarin en chantant les couplets suivants :

Un beau monsieur nous avons trouvé , Dieu lui donne joie et santé.

Ayez le mai, le joli mai!

Que Dieu lui donne joie et santé Et une amie à son gré.

Ayez le mai, le joli mai!

Donnez-nous votre chapeau ,

Un petit bouquet nous y mettrons.

Ayez le mai , le joli mai.

Mon beau monsieur, à votre gré, Aujourd'hui vous nous donnerez.

Ayez le mai , le joli mai !

Ce sera pour la Vierge Marie , Si bonne et si chérie.

Ayez le mai, le joli mai!

Dans le canton de Sainl-Dié, près de Remiremont, au jour des noces, il était d'usage qu'une amie de la mariée lui chantât au dessert une complainte sur le mariage :

Adieu fleur de jeunesse , Je vais t' abandonner ; La noble qualité de tille, Aujourd'hui la faut quitter.

Mais les chansons de mariés de la Bretagne et du Poitou sont bien plus remarquables.

Dans le Bourbonnais, dès la veille du jour des noces, les jeunes gens, le cornemusier en tôle (à Montlueon les noces se font au bruit du tambour), conduisent le futur porter ses cadeaux cl chercher la chemise que doit lui donner la fiancée, Arrivés a la maison,

PREFACE

ils trouvent la porte fermée; on frappe avec le bourdon de la musette, en chantant en chœur :

Ouvrez, ouïrez la porte,

Françoise , ma mignonne :

De beaux cadeaux à vous présenter, Hélas ! ma mie , laissez-nous entrer.

Les filles enfermées en dedans répondent :

Moi, vous laisser entrer, Je ne saurais le faire ; Mon père est en colère , Ma mère est en tristesse; Une fille d'aussi grand prix N'ouvre pas la porte à ces heures-ci.

Les garçons répèlent leur couplet en détaillant chaque objet du présent : des rubans , un mouchoir, une bague, un tablier, etc. à vous présenter . La fille est inflexible jusqu'à ce qu'ils viennent à chanter : un beau garçon à vous présenter y alors la porte s'ouvre.

Le lendemain des noces, il faut planter le chou. Pendant ces bruyants ébats, dont la joie est entretenue par ce qui reste de vin au fond des tonneaux, une scène non moins bruyante, mais plus triste, se passe dans l'intérieur de la maison. Ce sont les adieux de la mariée aux parents dont elle se sépare; les pleurs et les cris dans cette circonstance

sont prodigués Tous les adieux ne sont pas si tristes. Les invités sont toujours à la

place où ils se sont assis la veille ; quelques-uns ont couché sur le champ de bataille, au milieu des débris de dindes et de gâteaux. Ce sont eux qui chantent :

Xos chevaux sont à la porte, Tout sellés, tout bridés.

Que le diable les emporte!

Je ne veux point m'en aller.

Cependant il faut partir; mais on ne se quitte qu'à plus d'une demi-lieue de la maison, verres et bouteilles en mains , et non sans faire mainte halle et mainte libation. La musette alors joue le vieux refrain :

Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en chacun chez vous;

Si la mariée est malade ,

Xoiis la guérirons sans vous.

« II est à propos de citer une chanson (pie j'ai entendue bien souvent à Bonrbon, dit Achille Allier dans son beau livre de l'Ancien Bourbonnais. Elle donnera on ne peut mieux l'idée d'un mariage entre les gens de la campagne :

Bon jou don, mère Catherine,

Y allons don, père Yieoulas!

Voulez-vous marier Calhrinelle

A noute garçon que vêla?

01 entend bien le coumarec,

Ouest stil que vend nos naviaux (navels) ;

0 s'exarce à tirer les vaches,

Et haye du foin aux viaux.

Dans les villages de Sainl-Omer, quand une cadette se marie avant son aînée, le jour de la noce de la cadette, les garçons du village s'emparent de la pauvre aînée, et la hochent bon gré mal gré sur la voùlcdu four, afin, disent-ils, qu'elle s'échauffe, puisqu'elle est restée insensible à l'amour.

Il existe aussi une danse appelée la danse du regret. Une fille a d'ordinaire plusieurs galants, toujours un, au moins deux. Quand elle se marie, l'infortuné galant qui n'a pu réussir à obtenir sa main est obligé de danser séparément avec elle un quadrille sur une couverture qu'on a étendue sur le carreau dans un coin.

I» il fer A CE.

A Loiis-le-SaiilnifT et à Châlcau-Châlon (Jura), le premier jour de mai, les jeunes (illcs portent en triomphe un enfant couronné de fleurs et chantent :

Elrenncz noire épousée, Voici le mois, le joli mois de mai; Elrenncz noire épousée, La bonne étrenne , Voici le mois, le joli mois de mai Qu'on vous amène.

« 11 ne faut pas croire que le spectacle fâcheux des rixes domestiques attriste le chansonnier, dit M. de Beaurepaire dans son excellente Elude sur la poésie populaire en Normandie. Dans celle littérature, empreinte de l'esprit gaulois, la femme ne se désole jamais; elle prend facilement son parti de la mauvaise humeur du mari, et elle s'en va gaiement chercher fortune et consolation ailleurs. C'est là, il faut en convenir, une morale assez équivoque; mais la ronde participe un peu de la nature insouciante du vaudeville; elle prend les choses par le côté plaisant ou grotesque, et jamais elle ne s'est donné pour mission d'enseigner aux hommes les obligations sérieuses de la vie. »

Dans la ronde suivante, une femme parle d'un homme

Qui n'a ni maille ni denier, Fors un bâton de vert pommier, De quoi il me bat les costez.

S'il me bat je m'en irai

Avec les vaillants.

Ils m'apprendront le jeu de dcz , Le jeu de cartes après souper.

M. Ribaull de Laugardière , substitut du procureur impérial à Clamecy, m'a envoyé une chanson très-curieuse :

« J'ai pu me procurer, dit-il, des détails fort curieux sur nos coutumes nuptiales rustiques, des chansons nouvelles, des varianles précieuses, et parmi celles-ci le texte, que je crois définitif, de la seconde chanson de la Charrette, dont je n'avais reproduit jadis qu'un fragment tronqué.

Tout en partant de vès cheux nous ,

Pleurant torjous , J'ai pas guée d'crgrct de la ville,

Ni des marchands , Héla! j'ai d'crgrct qu'à ma mic

Que y a dedans !.. .

Ma mie, fasez-moué un bouquet

Qui soyc bin fait, Qui soyc lié d'une soie vartc ,

Bin properment ; Mes amourclt' aussit' les voulres

Soyaient dedans.

La belle, en liant le bouquet, A sopirail.

— ■ Qu'a' -vous, qu'a' -vous, ma mic Naoncttc

A tant pleurer?

Argrcltcz-vous nos amourettes

Du temps passé?

— Ah! c'est ben à moué de pleurer,

De sopircr!

Vous m'y laissez embarrassée

D'un bel enfant ; Tant qu' c'est qu" v' aninrez de la guée,

I sera grand.

Que ferons-nous de cet enfant

Tant qu'i s'ra grand?...

Je li ferons une cocarde

De riban blanc, Je l'cnvoirrous arjoind' son péc

Au régiment.

— Quoué qu'is diront au régiment

En le voyant?

Is diront tous : Par la morgucnnc?

Via un cadet; Fasons-n'-en nouler capitaine,

A lui I' bouquet !

— Ma mie, j'ai de l'argent à nous;

Le voilez-vous?

— Oh! non, non, non, ce lui dit-elle,

Je n'en veux point ; Tous garçons qui vont à la guée N'en ont d' besoin.

— Allons, mignonne, au cabaret

Bouère et chanter.

A la santé , ma mic Nannette ,

Pus de cent foués !

Sans oblicr août' capitaine

Vive le Houé !

Mais la plus singulière, en ce sens qu'elle mélange la mort et le mariage, alliance que je n'ai jamais trouvée dans les chansons où la jouissance de la vie prédomine , est

PRÉFACE

évidemment une chanson de l'arrondissement Prarond.

d'Amiens que m'a envoyée M. Ernest

Je voudrais nie marié, |

Monsieur le curé , — Un mari faudra chercher,

Julie , ma Julie , Un mari faudra chercher,

Ma petite Julie.

— Ça sera-t-il un grand péché , ) Monsieur le curé? )

— Oui, ce sera un grand péché, Julie, ma Julie,

Oui , ce sera un grand péché , Ma petite Julie.

(bis.)

(bis.)

(bis.)

— S'il vient à me quitter, Je mourrai , Monsieur le curé.

— Si tu meurs, on t'enterrera, Julie , ma Julie ,

Si tu meurs, on t'enterrera, Ma petite Julie.

— Plcurcrez-vous à mon enterrement,

Monsieur le curé ?

Xnn, je ne pleurerai pas, car il faut que je chante,

Julie , ma Julie , on, je ne pleurerai pas, car il faut que je chante, Ma petite Julie.

(bis.)

Quelle chanson chanterez-vous, /

Monsieur le curé?

— Requiescat in pace ,

Julie , ma Julie ,

Requiescat in pace ,

Ma petite Julie.

Arrive au bout de l'énorme tâche qui a demandé deux ans de recherches et de travaux, je sens combien le présent volume laisse encore à désirer; mais le public verra par nos efforts combien était difficile une première récolte de chansons populaires des provinces de la France. Pour la première fois un pareil travail était tenté; il fallait une grande diversité pour ne pas fatiguer l'attention des curieux. On trouve dans ce recueil les chansons d'amour mêlées aux noëls, les chansons des métiers jointes aux rondes, les chansons de mai à côté des ballades, les chansons de mariage en regard des chansons morales, toutes les différentes manifestations de la joie, de la tristesse, de l'amour du vin, de la jalousie, de l'ambition des filles et des garçons; comme aussi mille usages locaux sont étudiés dans chacune des notices et sutMoul ceux qui ont rapport aux fêles, aux divertissements et aux danses.

J'ai essayé de mettre vivement en lumière les personnes qui nous ont aidés dans celle publication ; il me reste à donner une petite bibliographie des trop rares travaux qui m'ont servi de base.

Barzaz-Rreiz, chants populaires de la Bretagne, par Hcrsart de la Villemarqué ; Irc édition. Paris, 1839. — Elsassischcs Volksbiichlein (Petit livre populaire alsacien) , par Auguste Stober. Strasbourg, 18V2 — Chansons et airs populaires du Réarn, recueillis par Frédéric Kivnrez; 1 vol. grand in- 8". Pau, 1844. — Xoëls bressans , par Philibert le Duc ; 1 vol. in- 18. Rnurg, 1843. — L'sagcs et chansons populaires de l'ancien liazadais, par I.amarque, de Plaisance; 1 xol. in-8", Bordeaux, 1845. — Album auvergnat, par J. B. Bouille! ; grand in-8". Moulins, 18V8. — Recueil de noëls anciens au patois de Besançon; 1 vol. in-8". 1852. — Des Spinola de Gènes et de la complainte depuis les temps reculés jusqu'éi nos jours, par Ruhnhollz; I vol. in- V". Montpellier, 1852. — Instructions relatives aux poésies populaires de la France. Décret du 13 septembre, publié par le ministère de l'instruction publique et des cultes: in-8". Paris, 1 85:1 . — Poésies populaires de la Lorraine; 1 vol. in-8". Nancy, 1855. — Chants populaires des Flamands de France, recueillis el publiés avec les mélodies originales, par M. de Coussemakcr; grand in-8". (Jand, 1856. — Six chansons populaires de l'Angoumois, recueillies et annotées par F.usèhe t'.astaigne; in-8°. Angoulème , 1856. — Etude sur la poésie populaire en Xormandie et spécialement dans l'Avranchin , par Kugène de Beaurepaire ; 1 vol. in-8". Airanrhes, 1856. — Lettres èi M. le rédacteur du Droit commun, sur quelques poésies populaires du Rerri , par Ch. Ribault de baugardièra; in-8". Bourges, 1856. — Echos du temps passé, recueil de chansons, noéls, madrigaux, briincllcs, etc., du douzième au treizième siècle, suivis de chansons populaires, transcrites avec accompagnement de piano, par J. B. Wekcrlin; 2 vol. grand iu-8". Paris, 1856-57. — Xoels nouviaux , sus des vieux airs, 'BU Ch. Ribault de Uaugardièrc ; 1 vol. in-18. Bourges, 1857. — Les noces de campagne en Rerri, par le même; in-8". 1857. — Le pags basque, par Fr. Michel; 1 vol. in-8°. 1857.

PRÉFACE

Telle est, sauf quelques omissions, la liste des écrivains qui ont tracé les premiers sillons. Les véritables auteurs tic ces poésies, on ne peut les remercier.

Qui a lait cette chanson? Le compagnon partant pour le tour de France et charmant sa route par d'interminables couplets.

Qui a fait cette chanson? La bergère de village, .1 là-haut, sur la montagne » , pensant au conscrit qui reviendra plus tard.

Qui a tait celle chanson ? Le paysan pour préparer sa ménagère à la vie de travail qui l'attend après la noce.

Qui a fait celle chanson? Les gens d'un village pour se gausser de ceux du village voisin.

Qui a fait cette chanson? Le matelot partant pour les îles, sur son vaisseau d'argent.

Qui a t'ait celte chanson? La mère prudente montrant à sa fille pauvre le jeune « roi (/ni épouse des bergères. »

Qui a fait cette chanson? Les buveurs de tous les pays, plus amoureux de la bouteille que de l'amour.

Qui a l'ait celle chanson? Les amoureux trompés, se consolant de l'ingratitude de leurs belles et assoupissant leurs chagrins dans de mélancoliques refrains. Qui a fait cette chanson contre les femmes ? Les hommes. Qui a fait cette chanson contre les hommes? Les femmes.

La province n'a pas encore recueilli la chanson populaire, qui est une des importantes branches de l'arbre de l'archéologie; sur ces branches pousseront plus tard de nombreux fruits qu'il faudra recueillir non pas dans les bibliothèques, mais en pleine campagne. Le célèbre Haiiy écrivait à Geoffroy Saint-Hilaire malade : « Laissez là les problèmes sur les cristaux et tous ces rhomboïdes cl dodécaèdres hérissés d'angles et de formules algébriques. Un cours de botanique est de l'hygiène toute pure; on n'a pas besoin de prendre les plantes en décoction, il suffit d'aller les cueillir pour les trouver salutaires. »

La récolte de chansons populaires est une sorte de botanique dans la vaste science archéologique; plus de vieux parchemins à déchiffrer qui fatiguent la vue, plus de ces noires poussières à respirer dans de poudreuses archives; mais des courses dans les villages, de vieilles gens à interroger, souvent la misère à soulager en pénétrant dans de pauvres cabanes, une mission utile dans l'intérêt de la langue et de l'histoire, une tendance à la musique qui élève l'âme, des traits comiques et joyeux à recueillir qui détendent l'esprit, de douces tristesses émouvantes enchâssées dans une versification naïve, le rappel au sentiment de la nature, à la bonhomie s' échappant souvent des paroles et de la musique, le retour à la simplicité que font naître mélodie et vers, qui offrent souvent plus de raison que de rime, de gais sourires provoqués par une voix sans prétention qui répète au piano ces airs de l'enfance : telles sont les jouissances qui attendent ceux qui, en parcourant des collections de chansons populaires, connaîtront mieux que par d'ambitieuses histoires, le peuple de France, avec les différences qui séparent le Midi du Nord, une province de l'Est d'une province de l'Ouest, un département d'un autre département, une ville d'une autre ville, un bourg d'un village, un village d'un hameau. De ces chansons jaillit un sentiment particulier, plein de charme, provenant de X innocence des esprits qui ont improvisé ces vers et ces mélodies naïves. Ou dirait que l'absence de toute éducation n'a servi qu'à rendre plus vives les sensations. La joie, la tristesse, l'amour y sont dépeints plus fortement, n'étant bridés par aucune rhétorique.

Chajipfleury,

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